(RE)PENSER L’EXIL N°1

PRÉSENTATION DU N° 1: LE DÉBUT D’UNE AVENTURE

Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, dir. de programme au Collège International de Philosophie Paris-Genève

 

«Je suis exilé de mon peuple,
C’est la pire des choses»
S. Rusdhi, Nouveau Quotidien, 16 octobre 1992

 

Le premier numéro de la revue en ligne (RE)PENSER L’EXIL s’ouvre sur une question générale: Aujourd’hui, serions-nous toutes, tous des exilé.e.s? et Vous avez le plaisir d’y lire 47 textes de 26 contributeurs au Programme EXIL, CRÉATION PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE –1 2010-2011 en français et en d’autres langues (espagnol, allemand, turc, anglais, etc.). Certains textes ont été fournis dans deux langues pour élargir la lecture.

Le premier numéro en trois parties présente des expériences d’exil et de des-exil – arrachement à l’exil, avec ses multiples formes de refus d’exil -, comme on va le voir. Les douze rubriques successives font état de poèmes, d’extraits d’auteurs, de contributions de participants au Programme 2010-2011, de matériaux divers –2. Les textes expriment à la fois l’immense richesse des texte et l’élaboration d’un long travail qui s’ébauche. Elle est appelée à continuer tout au long des étapes du Programme.

Le défi de l’écriture a pu être relevé. La plupart des personnes qui ont fait un exposé (site) en envoyé une réflexion écrite. D’autres nous ont proposé des textes. Je remercie toutes les personnes qui ont fait le gros effort d’écriture et d’autres qui nous ont envoyé des poèmes, des textes, des matériaux ou qui ont apporté des réflexions précieuses. Après un travail d’écoute, de parole durant le cours-séminaire à l’UOG, le travail d’écriture a été une aventure, loin d’être facile, banale, mais passionnante. La création de la Revue en ligne est un outil précieux en pleine élaboration et construction.

Dans la première partie, Traces d’exil et synthèse, des poèmes ouvrent un vaste horizon. Ils ont été des balises des années 2010-2011. Images, mots, rythmes, sensations, paroles : une épaisseur de vie extraordinaire de femmes et d’hommes, qui traverse l’histoire, des pays, des cultures, des langues, la tradition. Ils ont été envoyés par des participants et sont le résultat d’une première recherche. Nous continuerons à en publier. Les poèmes en langues diverses sont bienvenus dans le Programme.

Pour la première étape de synthèse, deux textes de Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP sont présentés. L’un provient d’une demande conjoncturelle du Rendez-vous Philo de Genève en septembre 2011, et l’autre présente le point de départ du questionnement sur l’exil puis le parcours de synthèse philosophique de la réflexion en 2010 et 2011.

La rubrique Expériences, voyages, réflexion d’exil est une première approche de l’exil sous des angles et lieux divers (Turquie, Grèce, Afrique du sud et du nord, Italie, Colombie, Belgique, Argentine). Pour les auteurs, l’exil évoque la patrie, un pays imaginaire, le nomandisme, la colère, la souffrance, des territoires inconnus. Mengestu DINAW, parle du fait qu’Une fois qu’on sort de la vie…, Ali BENMAKHLOUF, décrit l’exilé comme un outsider qui reconstruit l’imaginaire d’un pays qui n’existe pas et qui n’a jamais existé. Toni NEGRI, met en rapport l’exil et le nomadisme prolétarien. François RIGAUX, nous fait goûter le pain amer de l’exil. Janine PUGET, montre la migration comme l’expérience d’occuper de nouveaux espaces dans des territoires inconnus.

Dans la deuxième partie, Cours-séminaire 2011 –3, dans la rubrique Exil, ouverture de voies de recherche en philosophie, quatre philosophes ouvrent des voies de recherche en philosophie sur la place et le sens de l’exil. Cornelius CASTORIADIS, montre le travail philosophique comme le choix d’entrer dans un labyrinthe infini, métaphore du travail philosophique infini qui peut aussi être le lieu de l’exil et du des-exil, comme celui de l’apatridie que décrit de son côté Hannah Arendt. En 2011 à Genève, nous avons bénéficié de la présence physique de deux philosophes: Rada IVEKOVIC, qui a dû quitter l’ex-Yougoslavie pour l’exil. Elle a décrit les deux facettes de la médaille dans l’exil et a avancé la thèse de l’universalité de l’exil. André TOSEL a analysé le cas de l’épreuve de l’exil du philosophe marxiste italien, Antonio Gramsci, qui a passé une grande partie de sa vie en prison, tout en élaborant ses Cahiers de prison. Il a élaboré une réflexion sur les attaques de la capacité de résistance de l’exil en prison. La prison a été pour lui une Université et aussi une épreuve psychique, physique continuelle. Nous avons aussi bénéficié d’un texte d’un autre philosophe, Alain BROSSAT, Qui a tué Walter Benjamin ? L’auteur reprend le long parcours d’exilé de Walter Benjamin jusqu’à son suicide en se demandant qui l’a tué en évoquant les parcours contemporains d’exilés poursuivis dans les Etats sécuritaires.

Dans la rubrique, Exil, violence et nudité du droit, Anahid PASHA-KAHNI (Iran), German OSORIO (Colombie), commencent par évoquer leur expérience de se sentir exilés. Marianne EBEL, Isabelle GIROD, Monica POGLIA, Christine WYSS racontent l’expérience extraordinaire de solidarité entre femmes bosniaques en exil et femmes suisses en lien avec leur douleur. Quand Victor HUGO évoque la «nudité du droit» il pense au manque d’appartenace politique. Des textes de juristes et d’un syndicaliste décrivent l’absence, le démantèlement du droit qui est une mise en exil, tout en transformant le cadre politique. La juriste Karine POVAKIC, confrontée à des pratiques inconstitutionnelles en Suisse, se demande si le refus d’avoir accès à de la nourriture et à un abri pour dormir est un droit, ou une forme de mise en exil en Suisse radicalisé pour certaines catégories de populations dans l’extrême précarité? L’avocat Christophe TAFELMACHER, se demande quant à lui si le banissement qu’il analyse au XIXe siècle dans le conflit entre des cantons et l’Etat fédéral en constitution en Suisse, est un archaïsme ou alors fait partie de la modernité. Philippe SAUVIN, syndicaliste, se demande, Les travailleurs agricoles, exilés comment ? Mal protégés et peu chers. Emile OUEDRAOGO et Giselle TOLEDO VERA, analysent le cas des NEM – étrangers catégorisés comme «non entrée en matière» pour être exclus de toute procédure et de tous les droits – en se demandant à qui cet outil d’exil radical du droit destiné à certains étrangers est finalement appelé à s’appliquer et comment il transforme le droit lui-même. Chloé BREGNARD ECOFFEY, analyse l’exil au regard des droits constitutionnels et des droits fondamentaux.

La rubrique exil et savoirs, savoir en exil, regroupe des contributions qui abordent le lien entre exil et savoirs et la place de l’exil dans les réformes actuelles des Universités et autres lieux publics et privés de savoir. Claudio BOLZMANN, décrit l’exil entre épreuves, preuves et résistances, y compris dans le travail sociologique. Omar ODERMATT, s’interroge sur le savoir en exil face au monopole du savoir et sa mise en cause par la culture acker. Libero ZUPPIROLI, en constatant que l’exil fait partie de l’expérience d’enseignant et chercheur dans le contexte actuel, en appelle à un texte de Gaston Bachelard pour que la «flamme d’une chandelle» soit le lieu intime de résistance des chercheurs. Valeria Wagner se demande si en travaillant à l’université on s’y trouve exilé et de quoi. Nilima CHANGKAKOTI, s’appuyant sur les pratiques dans le domaine des sciences de l’éducation, montre comment se pense l’exil pris entre déterminisme et liberté. Betty GOGUIKIAN RATCLIFF, pose l’exigence de repenser les liens entre migration, exil et traumatisme. Quant au psychanalyste d’Uruguay qui a fait l’expérience personnelle de l’exil, Marcelo VINAR, il s’interroge sur l’énigme du traumatisme extrême.

Finalement dans la rubrique Exil, résistance et engagement, Wilma JUNG, traduisant les poèmes de Mario Benedetti sur l’exil, décrit ce que signifie «vivre en résistant» en exil. Maria Idalides, Maria Andrea et Andrès PEREZ, dans un texte collectif, racontent un vertigineux parcours d’exil. Olga GONZALEZ, à propos des exilés colombiens, s’interroge sur la mémoire comme acte de résistance. Marianne EBEL explore des déterminisme dans la pensée et les pratiques d’émancipation. Murad AKINSILAR, après avoir parlé du refus d’exil en tant que résistance (enregistrement site), en donne l’illustration dans des lettres de prison en Turquie.

Dans la troisième partie, Exil, histoire, conjoncture, nous désirons faire état à la fois d’un fait historique et d’un fait d’actualité qui ont un lien avec l’exil à Genève, en Suisse. Les rubriques histoire et actualité ont un poids symbolique particulier pour le travail d’innovation philosophique en cours. Elles lient la réflexion de longue haleine à l’histoire et à l’actualité immédiate qui se présentent sous nos yeux alors que nous sommes au travail. Elles mettent le travail philosophique à l’épreuve.

Dans la rubrique fait historique Jean BATOU, à l’occasion du 500e anniversaire de la naissance de Jean Calvin largement fêté à Genève, rappelle les circonstances de la condamnation au bûcher d’un de ses adversaires théologien, Michel Servet, alors qu’un monument a été errigé à Genève sur le lieu de son supplice.

Dans la rubrique fait d’actualité, l’événement évoqué a fait irruption durant le cours-séminaire de l’UOG en 2011 nous rappelant que le travail philosophique n’est jamais à l’écart de l’actualité, de la politique, du monde. Une responsable de l’Etat chargée de la gestion des centres, abris pour les requérants d’asile dans le canton de Vaud, limitrophe au canton de Genève, a demandé aux participant.e.s du cours-séminaire de venir appuyer par leur présence l’ouverture d’un centre de requérants d’asile à Gland près de Genève. Elle craignait l’agression de groupe opposés à l’ouverture du centre qui avait fait circuler une pétition. Il ne s’agit pas ici de mener une analyse d’un tel fait, de donner l’hospitalité à des expériences en cours et d’en rappeler le cadre.

Brièvement, la politique suisse d’immigration et du droit d’asile, du point de vue de la science politique, peut être décrite, interprétée par le concept d’apartheid a démontré le politologue genevois de l’Université de Lausanne dans sa leçon d’adieu (voir son texte sur le site). Depuis la constitution de l’Etat moderne suisse au tournant du XXe siècle, avec une présence d’environ 20% de travailleurs immigrés en majorité – chiffre qui s’explique en partie par un bas taux de naturalisation – ces politiques sont en tension entre ce qui est appelé la «ronde des permis», l’autorisation de séjour provisoire, les procédures administratives, «d’intégration» et de «renvois forcés». Pour être compris, ces mots, ces outils administratifs ne doivent pas être pris isolément, mais considérés comme faisant partie d’un schème de discours et de pratiques. Ce schème est une sorte de colonne vertébrale des politiques d’immigration et du droit d’asile fluctuante depuis les années 1920-1930 dans un pays qui officiellement n’est pas un pays d’immigration. L’intégration toute provisoire dont il est question à propos des abris de protection civile dans le fait évoqué, est un lite de Procuste bien étroit qui révèle l’ensemble.

Concernant la politique officielle d’intégration suisse, le projet de révision de la loi sur les étrangers suscite le débat. La Commission fédérale sur les étrangers (CFM), par la voie de sa vice-présidente, Fiammetta Jahreiss,  souligne la logique paradoxale consistant à lier l’intégration à des sanctions et propose d’adopter une politique d’incitation positive dans les conventions d’intégration proposées.  Une telle tendance n’est pas adoptée en Suisse romande d’ailleurs à l’heure actuelle.

Diverses contributions de participants aux programmes et d’autre provenance donnent un aperçu pouvant permettre de saisir des données d’un conflit autour du fait d’actualité évoqué. L’article central qui relate le fait d’actualité est celui de Eric, Ibrahim, Michel, Mireille, Muriel, Philippe, Pierre, (Re)penser l’exil à partir de l’ouverture d’un abri-anti-atomique et des Sans-Papiers. Il décrit le conflit du point de vue d’un collectif de soutien des Sans-Papiers. Nous regrettons que l’article de la responsable de l’ouverture du centre n’ait pas pu nous parvenir à temps. Il aura sa place dans l’un des numéros suivants de la revue en ligne. Cinq articles – Comité de prévention contre la torture, Jean-Pierre RESTELINI, Pierre BÜHLER, Jean-Michel DOLIVO, Anne-Catherine MENETREY – font état d’autres noeuds de conflits de la politique d’immigration et du droit d’asile en Suisse autour des renvois forcés, de la politique dite «d’intégration» et plus largement de la politique migratoire, des institutions publiques ou privées, des professionnels appelés à appliquer des mesures en vivant des dilemmes de plus en plus aigus. Ces faits évoqués ici en appelle à une réflexion philosophique approfondie à intégrer dans la recherche sur l’exil.

NOTES

1– Dorénavant «Programme».
2– Pour ce premier numéro, vous pouvez vous référer au programme UOG 2011 (voir site).
3– La deuxième partie présente les textes et matériaux liés directement au cours-séminaire 2011.

 

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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