(RE)PENSER L’EXIL N°1

 

LA MAISON ET LA BRIQUE

Mario BENEDETTI, Uruguay

 

À ceux qui
ici et ailleurs
vivent et se dépensent 
meurent et renaissent 

«Je suis semblable à celui qui portait sa brique pour montrer au monde comment était sa maison.»
Bertold Brecht

Quand la parole m’était confisquée
et quand on m’a même ôté l’horizon
quand je suis sorti en sifflant tout doucement
et quand je plaisantais avec le fonctionnaire
de l’émigration ou de la désintégration
et faisais un au revoir de la main
à la famille restée fermement debout derrière les clôtures
aux amis qui survivaient
et un moteur le droit toussait fort
et l’hôtesse de l’air battait des cils
comme si elle me disait je te connais
moi j’avais étudié une théorie
de l’exil mes puits d’exil
mais ce cursus ne m’a servi à rien

Comment savoir que les villes réservaient
un quota de leur amour le plus austère
à ceux qui arrivions
avec la haine piétinant nos traces
comment savoir qu’elles nous réservaient une place
malgré leurs grandes pénuries
et sans enquêter sur nos ferveurs
moins encore sur nos groupes sanguins
pour nous transmettre leurs joies
et aussi leurs catastrophes
pour que nous nous sentions
comme à la maison

Comment savoir que moi-même j’allais trouver
des draps propres des petit-déjeuners des étreintes
à pueyrredón et french
à canning et las heras –1
et au lince
et au barranco –2
et à arequipa au trois mille six cent –3
et au vedado –4
et n’importe où
il y a toujours des rues qui oublient les coups de feu
les silences d’ardoise lunaire
et qui choisissent de nous fêter de nous recevoir de nous pleurer
avec leurs tendres fenêtres qui comprennent tout
et des oiseaux inattendus parmi les fleurs et la suie
aussi des places avec quelques pins épars
qui demandent Monsieur comment vont-ils
vos acacias vos peupliers
et nos yeux se remplissent d’images
en réalité nos arbres souffrent comme
peuvent souffrir les chevaux les gens
les moineaux les parapluies les nuages
dans un pays qui n’a plus d’illusions

C’est incroyable mais je ne suis pas seul
souvent je retrouve des mains et des voix
ou je rencontre une fille pour aller sous la pluie
et pouvoir apprendre de sa rugueuse beauté
elle qui ne sait pas encore que la douleur
est aussi un illustre nom de famille
avec celui-ci ou avec celle-là nous nous regardons de loin
et nous nous reconnaissons par le rictus paternel
ou la blessure maternelle dans le miroir
les pleurs ou le rire comme des noms de guerre
puisque les pleurs ou le rire profonds et sentis
sont à peine des blasons de couverture

Nous sommes désarmés comme dans un rêve incertain
mais nos hôtes nous remontent à la hâte
ils nous veulent comme des alliés et non pas comme des reliques
même si parfois ils nous demandent la défaite en petit morceaux
pour ne pas la revivre

Nous allons désarmés comme des chimères
mais nos hôtes nous posent des questions
qui comportent leurs embryons de réponse
et mettent leurs pigeons voyageurs et leurs devises
à notre timide disposition
et bien sûr nous sommes effrayés par les mêmes paniques
nous tremblons des mêmes préoccupations

Dans la mesure que nous entrons dans la peur
nous perdons notre étrangeté
l’ennemi est un brouillard épais
il est un commun dénominateur ou
dénominateur plénipotentiaire
c’est bien de renouer avec l’ennemi
autrement il peut arriver
qu’on se ramollisse en le voyant si odieux
l’ennemi est toujours le même cratère
il n’y a pas encore de volcans éteints

Quand nous nous cachons pour arroser
le pot de trèfles charnus
nous huilons des charnières philosophiques
nous cadenassons nos ex-domiciles
et rassemblons nos militances veuves
et désobéissons aux météorologues
nous rêvons d’aisselles de croupes de caresses
nous nous réveillons en sentant la naphtaline

Tous les clochers nous émeuvent
bien qu’ils durent un sombre après-midi
et qui soyons détruits par le travail

Le souvenir de la mer quand il n’y a pas de mer
l’insolence et le sang nous bouleversent
et quand la mer est d’un vert impitoyable
la vague se brise en multiples augures

L’un des problèmes de cette vie subsidiaire
c’est qu’à chaque nouvelle information nous émigrons
toujours les pieds ailés très légers
de celui qui attend le signal de départ
et bien sûr dans la mesure que le signal n’arrive pas
nous nous apaisons et nous nous transformons
en hermès entassés et arthritiques
et bien cette impressionnante légèreté
lève ses spirales de fumée dans le langage
nous parlons de botijas ou gurises –5
et nous traduisent pibe fiñe guagua –6
quand nous disons ta ou taluego –7
c’est comme si nous chantions sans vergogne
quand le feu couchant du soleil n’arrive jamais –8

Et ils nous acceptent toujours
ils nous imaginent parfois
ils polissent notre nostalgie importune
avec la tristesse qu’ils auraient eu
ou qu’ils eurent ou qu’ils vont avoir
mais encore ils nous montrent des faits d’hier et d’avant-hier
le film entier afin que nous apprenions
que la tragédie est un oiseau migrateur
que les peuples iront à contre-mort
et que le destin se laboure avec les ongles

Il faudra le remercier la vie durant
peut-être plus que le pain et le lit et le toit
et les pores alertes de l’amour

Il faudra se souvenir avec un ex-voto
de cette pédagogie solidaire et tangible

Pour l’instant ils se sentent fiers
de comprendre que nous ne resterons pas
car il est clair qu’il y a un ciel
qui nous plait d’avoir sur la tête
ainsi nous construisons les patries transitoires
les deuxièmes patries furent toujours bonnes
quand elles ne doivent pas nous supporter et ni s’apitoyer
elles nous font tout simplement une place à côté du feu
et nous aident à regarder les flammes
car elles savent qu’en elles nous voyons des noms et de bouches

Elle est douce et prodigieuse cette patrie transitoire-là
avec ses mains tièdes qui reçoivent en donnant
nous apprenons tout sauf les absences
il y a des certitudes et des chemins brisés
des baisers passionnés et provisoires
des brouillards avec des bateaux qui ressemblent à des bateaux
et des lunes qui reçoivent notre nuit
avec les tangos les marineras les sons les rumbas
et l’important est que nous soyons accompagnés
en portant son futur et ses os

Cette patrie transitoire est douce et profonde
elle a la grâce de nous rappeler
de nous passer les informations et les douleurs
comme si elle recueillait des chiots de nostalgie
et les confiaient au sort des enfants

Nous percevions peu à peu les signes du paysage
et nous nous mesurons d’abord avec ses nuages
et puis avec ses rages et ses gloires
d’abord avec ses nuages
qui sont parfois des fibres des filaments
et parfois si ronds et pleins
comme les seins d’une mère trentenaire
et puis avec ses rages et ses gloires
qui ne sont jamais ambigus

Nous nous habituons à leurs coutumes
nous arrivons à sentir leurs rafales d’histoire
et même s’il y avait toujours un nœud inaccessible
un utérus de gloires qui est une propriété privée
de toute façon notre confiance hissera ses bannières
et nous croirons qu’un jour d’ailleurs espérons

Ici je ne me ségrègue pas
ils ne me ségrèguent pas non plus
je monte la garde de leurs rêves
nous pouvons payer l’erreur commune
ou nous nous nourrissons d’autres mélancolies

Quelques-uns venons de la pêche et du raisin
d’autres viennent de la mangue et du mammea
et cependant nous nous retrouvons
chez l’indocile orange universelle

L’ennemi nous surveille avec acharnement
lui et ses « corruptologues » fouinent
se renseignent sur nous millimètre par millimètre
étudient les sillages qui laissent le cœur
mais ils ne peuvent pas déchiffrer la direction
on voit leur suffisance dès loin
leurs flammes parviennent à effleurer le ciel
en roussissant les talons de dieu

Leur pandémonium monopolistique est terminé
avec l’enfer artisanal du démon

L’ennemi est fort et néanmoins
pendant que la bombe monte ses hypothèses
et tout est assimilé à l’holocauste
une chèvre tranquille une vraie chèvre –9
persévère en mâchant sur l’îlot

À elle seule vainquit l’empire du nord
nous aurions dû voler tous
pour étreindre cette sœur
oui elle a démontré l’indémontrable
et elle a été l’exception et la règle tout ensemble
et grâce à cette chèvre des peuples
hélas nous sommes restés sans apocalypse

Quand nous sentons des frissons
et les puanteurs de la ruine
il est toujours bon de savoir que sous quelque latitude
il y a une chèvre peut-être un puma
un nandou un hutia un lombric
un spermatozoïde un fœtus un enfant
un homme ou deux un village
une île un archipel
un continent un monde
si fermes et si dignes de continuer à mâcher
et torpiller le torpilleur et peut-être
d’en finir avec l’apocalypse pour toujours

Cette subtile patrie transitoire est au commencement
et notre chagrin intègre son paysage
mais aussi notre baume

Évidemment nous savons rire de bon cœur
et nous lever tôt et marcher pieds nus dans le sable
raconter des évènements magiques aux enfants
inventer des minutieux brouillons d’amour
et les écrire au propre pendant la nuit
rassembler des morceaux de vieilles chansons
raconter des plaisanteries de perroquets et de galiciens
et d’allemands et de crocodiles
et jouer au ping-pong et faire l’acteur
danser le pericón et la milonga –10
traduire un boléro en allemand
et deux tangos en verlan presque quechua
bien sûr nous ne sommes pas une sorte de cortège funèbre
nous nous servons de notre droit à la joie

Mais comment cacher nos écroulements
la stupeur paralyse notre chant
même l’amour est tout à coup une faute
personne ne rit des iguanes
j’ai vu mes frères dans mes patries suppléantes
reléguer leur joie quand la nôtre meurt
et cela est un tribut inoubliable

C’est pour cela que quand je retourne
et un jour je serai
sur ma terre avec mes gens et sous mon ciel
espérons que la brique qu’en me risquant je portais
pour montrer au monde comment était ma maison
qu’elle dure comme mes solides dévotions
à mes patries suppléantes compagnes
qu’elle vive comme un morceau de ma vie
qu’elle demeure comme une brique dans une autre maison

 

Juin 1976 – Traduction Wilma Jung / mai 2011

 

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NOTES

1– Noms de rues de Buenos Aires

2– Noms de quartiers de Lima

3– Nom d’une rue de Lima

4– Nom d’un quartier de La Havane

5– Enfants ou gosses dans le langage populaire en Uruguay

6– Gosse, petit enfant, bébé dans le langage familier en Argentine, Cuba, Pérou et Bolivie respectivement

7– «d’accord» ou «au revoir» dans le langage populaire uruguayen

8– Hymne au drapeau uruguayen

9– Allusion à Cuba

10– Danses traditionnelles d’Argentine et d’Uruguay

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
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