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RÉSUMÉ

Ce texte a été écrit sur le sens ambivalent de l’alévisme dans le peuple de la Turquie, n’est reconnu ni comme une religion, ni comme un secte, ou ni comme un islam hétérodoxe. Aux racines des massacres d’alévis qui ont commencé aux périodes des Ottomans et continué pendant la période républicaine il y a le fait que l’alévisme est considéré comme une étrangeté éternelle. Quand un musulman regarde un alévi, il voit un autre Allah. Il le trouve très semblable à lui même mais en même temps il sait qu’au fond il ne lui ressemble en rien. Ils sont les étrangers les plus proches. Des proches qui inquiètent. Les inquiétants étrangers. Par leur existence même, ils font rappeler ce qui s’est passé à Karbala. Qui a été massacré au Karbala? Ahl al-Bayt. Ahl al-Bayt veut dire le peuple de la maison: le prophète Mohamed, Ali, Fatma, Hasan et Hussein. Ces cinq personnes sont les membres de la famille sainte de l’islam. Le Prophète Mohamed et sa fille Fatma sont morts de mort naturelle. Mais, Hasan et Hussein ont été massacrés au Karbala après l’assassinat d’Ali. Donc l’intimité sacrée de l’Islam a été terrassée non pas par les Croisés ou par des ennemis étrangers, mais par des assassinats, par des massacres à l’intérieur même de l’Islam. La religion de l’Etat Turc, Islam sunnite, n’a pas reconnu cette tragédie, ne l’a pas commémorée, n’a pas fait le deuil des victimes. En plus ce deuil refusé a fait d’Ali le seul être mythique dans la culture islamique. Tant que ce culte grièvement blessé ne soit pas vraiment mort et enterré, il continuera à exercer une inquiétante étrangeté comme un fantôme ambivalent et obscène.

 

L’an dernier, en 2013, le célèbre acteur turc Turcel Kurtiz – qui n’est pas Alévi – déclaré dans son testament avant de mourir, son souhait d’être enterré au cimetière du village Alévi, Tahtakuşlar dans les montagnes de Kaz. Parce que ce souhait n’a pas été accepté par les vieux Murşit (guides) du village, les villageois ont été accusés par certains d’être intégristes. Même si nous savons que les Chrétiens et les Juifs ne peuvent pas entrer dans la ville de la Mecque, et qu’un Musulman ne peut pas être enterré dans le cimetière d’une église s’il a une sympathie pour Jésus, et que les Musulmans ne peuvent pas se marier dans une synagogue parce qu’ils le souhaitent, le droit à l’intimité du peuple de Tahtakuşlar a été ouvertement mis en cause.

Il est étrange qu’on demande aux Alévis une souplesse qu’on ne demande à aucun autre groupe religieux. Il est intéressant d’attendre cette souplesse des Alévis alors que, dès le massacre de Dersim, ils ont été massacrés, exilés, décimés, humiliés et fichés. Comme si ce groupe de croyants est chargé d’être un monument de vertu, tout en étant purifié  par la souffrance (comme les saints qui murissent par la souffrance) ou doit montrer par leur modestie une attitude de derviche.

Pour le peuple de Turquie, cette croyance non reconnue comme une religion, comme une secte, comme un islam hétérodoxe par la majorité de la population, a toujours un sens ambivalent. Il est ambivalent non seulement au niveau religieux, mais aussi au niveau politique.

Pour une majorité non négligeable, le peuple Alévi est considéré comme un peuple maudit dès la naissance et pour d’autres, il est la vertu cachée de la Turquie.

D’une part les Alévis sont un peuple sur lequel le nationalisme turc s’est appuyé, d’autre part la nouvelle République, qui a donné une nouvelle forme au sunnisme et l’a porté au pouvoir, les a laissés de côté comme un simple élément folklorique. C’est pourquoi l’Alévisme n’a pas pris part au laïcisme. Il n’est pas devenu un mouvement politique comme celui des Kurdes ou des Arméniens, et n’a pas pris une place dans le pouvoir. Les problèmes des Alévis se trouvent confinés dans les sujets comme Cem Evi (le lieu de culte), les cours obligatoires de religion et le droit de parole dans Diyanet (la direction des affaires religieuses). Les Alevis sont à la fois loin de la vue de tout le monde, à la fois devant les yeux de tous. Nous en avons vu un très bon exemple dans la résistance de Gezi.

Vous vous souvenez que les rapports des services de sécurité de l’Etat déclaraient la présence de 78 % d’Alevis lors de la résistance de Gezi. On ne sait pas comment et avec quels outils ce rapport a été préparé, mais on sait que les Alévis étaient déjà enregistrés dans les statistiques et les rapports de l’Etat turc. Par quelle coïncidence se fait-il que tous les jeunes gens tués lors de la résistance de Gezi étaient Alévis? On dit alors: «est-ce que la police les reconnaît à leurs yeux?».

Mais tous les stambouliotes savent que dans le quartier d’Okmeydani où Berkin a été tué, les Alévis de Dersim, de Sivas et d’Erzincan vivent. Abdullah Cömert a été tué dans la ville des Alévis de Hatay. Ali Ismail s’appelait Ali et Ismail. Donc pour les yeux qui les regardent de manière hostile l’Alévisme est une identité très flagrante. Mais on ne sait pas pourquoi, quand on le souligne, le fait d’être Alevi devient obscène.

C’est une obscénité paradoxale. D’un côté, le Premier ministre Erdogan a dénoncé publiquement les Alévis en les déclarant ouvertement comme ennemis lors de ses précédents discours électoraux. D’un autre côté, le fait de souligner que toutes les victimes sont Alévis, a procuré une certaine gêne dans l’opinion publique? Le Chef du gouvernement a été critiqué pour avoir voulu polariser la population en créant un fossé entre Alévis et Sunnites. Le crime de haine est absorbé par la media majoritaire, mais l’identité des victimes reste cachée.

Ce serait une très longue histoire de raconter les massacres d’Alévis. A l’origine de ce processus vieux d’un siècle, du massacre de Dersim aux massacres de Maraş, de Sivas et du quartier de Gazi à Istanbul, il existe une hostilité à l’encontre des Alévis qui est un héritage des Ottomans. La raison pour laquelle l’Alévisme n’a pas pu devenir un mouvement politique, c’est son incapacité de développer un autre langage que celui de victime. Puisque l’hostilité envers les Alévis se maintient, et qu’elle est nourrie, instrumentalisée par des discours officiels l’histoire triste, ses massacres et ses victimes, continue à se renouveler.

Le parti AKP ne cache pas son hostilité envers les Alévis. Au troisième pont construit sur le Bosphore, les autorités en place ont donné le nom du sultan Selim le Cruel, un sultan qui a massacré les Alévis. Autre exemple. Le nom du quartier Pierre Loti d’Istanbul a été remplacé par celui d’Idris-Bitlisi qui avait massacré les Alévis Turkmènes. Ces faits sont des menaces ouvertes.

A la racine de cette liste de tueries et d’intimidations qui ont une longue histoire et qui se répètent, on voit que l’Alévisme se trouve placé par le pouvoir en place sunnite dans un statut d’étrangeté éternelle. Alévi signifie: étranger éternel. Quand un Musulman Sunnite regard un Alévi, il voit un autre Allah. Il le trouve très semblable à lui-même, mais en même temps il sait qu’au fond, il ne lui ressemble en rien. Les Alévis se font circoncire, ils pratiquent le sacrifice de mouton, mais ils ne font pas le jeûne de Ramadan, ni le pèlerinage à la Mecque, ni leurs prières dans les mosquées. Ils reconnaissent Mohamed comme prophète, mais ils ont une préférence pour Ali. On dirait qu’ils ressemblent un peu aux Chrétiens. Ils ont, eux aussi, comme les apôtres de Jésus, les douze imams. Ils prient dans leur langue maternelle, en turc, ils font leur danse rituelle religieuse, hommes et femmes ensemble, sans établir une séparation entre eux. Les Alevis sont les étrangers les plus proches. Ils sont les familiers qui inquiètent. Autrement dit, ils sont des inquiétants étrangers.

Par leur existence même, ils font rappeler ce qui s’est passé à Karbala Qui a été massacré au Karbala? Ahl al-Bayt. L’artère principale de l’Alévisme dépend de l’éducation Ahl al-Bayt. Ahl al-Bayt veut dire le peuple de la maison: le prophète Mohamed, Ali, Fatma, Hasan et Hussein. Ces cinq personnes sont les membres de la famille sainte de l’islam. Le Prophète et sa fille Fatma sont morts de mort naturelle. Mais, Hasan et Hussein ont été massacrés au Karbala après l’assassinat d’Ali. Donc l’intimité sacrée de l’Islam a été terrassée non pas par les Croisés ou par des ennemis étrangers, mais par des assassinats, des par massacres à l’intérieur même de l’Islam.

La religion de l’Etat Turc, l’Islam Sunnite, n’a pas reconnu cette tragédie, ne l’a pas commémorée. Le deuil des victimes n’a pas été fait. En plus, ce deuil refusé a fait d’Ali le seul être mythique dans la culture Islamique. Depuis le XIIe siècle, alors que la figuration est interdite dans l’Islam, seul  Ali a été représenté en image. Plusieurs mythes ont été racontés à partir d’Ali. Voire même dans certains récits païens, Ali se transforme en lion. Dans l’histoire de l’Islam, tout le monde, y compris le prophète sont des personnages historiques, mais Ali est le lion d’Allah. C’est un être mythique.

Dans la représentation imagée, les yeux noircis, les lèvres charnues, avec une beauté féminine, est un homme de trente ans qui ressemble à Jésus. Son attirance ambiguë est soulignée par l’image. Cette masculinité féminine, continue à mourir non seulement d’elle-même, mais aussi pour d’autres raisons. A une époque, il est mort pour la justice, aujourd’hui, il meurt au nom de la laïcité, de la liberté, de la démocratie. Donc il est mort aussi, à la place des autres. Cette victime ne représente pas uniquement les valeurs supérieures de sa propre tribu, mais également celles des autres.

Cependant ces douleurs vécues ne concernent pas exclusivement la Turquie mais aussi l’humanité. On raconte souvent, une histoire à propos d’Ali. Ali, avant de mourir, dit à son fils Hussein «Quand je serai mort, un Arabe au visage voilé viendra me chercher, il me mettra sur le dos de son chameau, et après m’avoir lavé, il m’enterrera.» Quand Ali est mort, un Arabe au visage voilé est arrivé pour prendre le corps d’Ali. Au moment de l’enterrement, son fils Hussein ne peut plus s’empêcher de dévoiler le visage de l’Arabe, et il s’aperçoit que c’est son père, Ali. Il ouvre le cercueil, Ali est là, il regarde le chameau, il le voit encore une fois. En un certain sens Ali est devenu immortel, mais dans un autre sens, il est celui qui n’a jamais pu être enterré.

Tant qu’Ali ne sera pas vraiment mort et enterré, tant que ce culte du mort gravement dénié n’aura pas eut lieu, il continuera à exercer son inquiétante étrangeté comme un fantôme ambivalent et obscène. Peut-être, le cercle vicieux auquel les Alévis sont condamnés, est bien celui-là. Les fascistes islamistes et nationalistes continueront à les tuer, et eux, ils continueront à avoir du chagrin pour Ali même s’ils se trouvent au paradis.

Sema KAYGUSUZ, traduit par Talat PARMAN

 

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Dessin anonyme

 

 

Sema Kaygusuz est née en 1972 à Samsun, près de la mer Noire, en Turquie. Son père étant officier, elle a habité dans de nombreuses régions du pays. Après son premier roman La Chute des prières (Actes Sud, 2009; prix Balkanika 2008; prix France-Turquie 2010), salué par la presse comme une réussite exceptionnelle, Ce lieu sur ton visage (Actes Sud, 2013) est le second roman de l’écrivain traduit en français. Sema Kaygusuz est également la co-scénariste du film La Boîte de Pandore, qui remporta en 2008 le Coquillage d’Or du Festival du Film international de Saint-Sébastien.

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > ALÉVI, UN ÉTRANGER ETERNE, Sema KAYGUSUZ, traduit par Talat PARMAN

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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