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RÉSUMÉ

Mon objectif est de discuter avec le livre d’Etienne Balibar, Violence et Civilité, les manifestations publiques vécues au Brésil de juin 2013 jusqu’à aujourd’hui (N.D.E.: mai 2014).

Cette mobilisation a commencé par la contestation de la hausse du prix des tickets d’autobus. Mais les revendications se sont multipliées pour demander la lutte contre la corruption et l’amélioration du système de santé et d’éducation publiques, toutes les deux fortement atteintes par les mesures d’austérité du gouvernement.

Le mouvement s’est étendu à tout le pays; sur les réseaux sociaux, les internautes discutent de la façon de mener la lutte, de la fréquence des manifestations, organisées ou spontanées.

La plus importante revendication se concentre sur la réforme politique; la population n’accepte plus le manque de fidélité des politiciens vis-à-vis à leurs partis, les règles électorales qui favorisent les lobbies organisés et les accords malhonnêtes des dirigeants.

Malgré le pacifisme des mouvements protestataires, il y a eu un certain nombre de violences et de conflits entre les manifestants et la gendarmerie, plus préparée à réprimer les militants qu’à protéger les citoyens.

Les médias affirment, de manière alarmiste, que les mouvements sont dangereux et responsables du vandalisme. Et, en même temps et dans un registre tout aussi alarmiste que le gouvernement actuel est responsable du «désordre» général.

Il est trop tôt pour évaluer si ces manifestations ne sont que le résultat de la déception vis-à-vis la crise économique ou si les activistes s’uniront dans une nouvelle organisation. Mais ce que je voudrais présenter au Colloque Violence et politique, exil/des-exil dans le monde aujourd’hui concerne une nouvelle façon de faire de la politique: autonome par rapport aux partis politiques, sans idéologie ou direction unique. Aucun leader charismatique, aucune condition de participation, pas d’argent. Il s’agit de mouvements multicentriques, dont les idées sont discutées sur les réseaux sociaux et qui bouleversent la politique; ils inventent un nouvel espace public: avec des activistes qui ne veulent pas le pouvoir, mais son contrôle et sa démocratisation.

 

Les manifestations publiques qui ont lieu au Brésil depuis juin 2013 ont été largement reconnues comme une nouveauté politique. Il s’agit de manifestations de masse, plurielles, avec une énorme visibilité médiatique et des effets politiques considérables.

Les mobilisations ont commencé par exiger la suspension de la hausse du prix des tickets d’autobus, puis les revendications se sont multipliées, notamment pour demander la lutte contre la corruption. Les manifestations ont ensuite réclamé un meilleur système de santé et d’éducation publiques.

Le mouvement s’est fait entendre partout dans le pays. Sur les réseaux sociaux, les internautes discutent la façon de l’organiser, de planifier ou non les manifestations.

Depuis lors, aussi bien les journaux que les chaînes de télévision, liés aux intérêts de l’élite brésilienne, ont pris une position ambiguë: tantôt ils les ignorent, tantôt ils les soutiennent. Les médias condamnent le gouvernement pour le désordre, publient des articles au ton alarmiste, et dénoncent le risque de violence dans le pays, violence qui porterait préjudice à l’organisation de la Coupe du Monde de Foot, vue comme un événement de grande importance économique pour le pays. Cependant, ce qui est dénoncé par les manifestants est exactement le contraire, à savoir que la Coupe du Monde engendre des dépenses publiques qui vont à l’encontre des intérêts de la société brésilienne.

L’action de la police, sur ordre du gouvernement, a été pratiquement tout le temps de réprimer les manifestants. Parmi eux, seule une minorité a pourtant profité des rassemblements pour commettre des actes de déprédation, de destruction du patrimoine, des vols et des agressions, mais les médias se sont focalisés sur ces dérapages. Malgré cela, ou peut-être grâce à cela, le mouvement a gagné en cohérence et en visibilité.

On peut y voir des ressemblances avec des mobilisations qui ont eu lieu dans d’autres pays, telles quelaKitchenware Revolutionen Islande (en 2009), Occupy Wall Street à New York (en 2011), Geração à rasca au Portugal (en 2011), le mouvement Indignez-vous en Espagne (en 2011). Ce sont des manifestations menées par des jeunes qui protestent contre le modèle économique de leurs pays, ainsi que contre le manque de représentation de leurs institutions politiques. Elles ont été soutenues par des groupes internationaux tels que les Anonymous et Black Blocset leurs revendications débattues sur les réseaux sociaux.

À court terme, les manifestations brésiliennes ont déjà obtenu quelques réponses de la part des dirigeants: la diminution des prix des tickets de transport dans plusieurs villes, l’annulation d’une loi qui devait être votée pour protéger des hommes politiques impliqués dans des affaires de corruption, l’engagement de la part du gouvernement national à faire de plus grands investissements dans l’éducation publique et à embaucher des médecins pour les populations défavorisées.

De ce fait, le résultat du processus peut être considéré comme positif, suggérant une nouvelle manière de faire de la politique, sans partis politiques, de façon pacifique et plurielle.

D’après l’ancienne Sénatrice et écologiste Marina SILVA: «Les gens ne supportent plus cette situation d’impuissance, pour transformer politiquement ce qu’ils veulent réellement transformer. Chaque année, ils s’aperçoivent que le monopole de la politique est exercé par de grands partis qui les mettent à la place de simples spectateurs. Les gens ne veulent pas être seulement des spectateurs, ils veulent être des mobilisateurs, des protagonistes du processus de transformation. Ces mouvements aux marges de la politique conventionnelle ont une caractéristique particulière, ils sont multicentriques, horizontaux, même si on y trouve quelques forces ou des gens liés à des partis politiques. Cela n’est que résiduel. La force des mouvements est dans leur caractère d’auteur, de réalisateur. Ils ne sont pas dirigés par des partis, par des syndicats, des ONG, ni par des leaders charismatiques. Ils sont horizontaux.» [1].

On trouve cependant parmi eux une minorité jusque là invisible, que j’aimerais mettre en évidence dans mon travail. Quelque chose qui n’est pas en accord avec l’image que les médias internationaux véhiculent, même quand ils sont favorables au mouvement. Quelque chose qui concerne de manière centrale le sujet de cette rencontre et la problématique proposée par Etienne Balibar: la présence des populations de la périphérie aux manifestations, avec leurs revendications spécifiques, leur langage, leur affrontement direct contre deux vagues de violence, criminelle et policière.

Il s’agit des habitants des favelas, dont les problèmes semblent insolubles, puisqu’ils sont exposés – d’après la réflexion de Balibar – à des formes ultra-objectives de violence(épidémies, inondations, chômage structurel) et ultra-subjectives(le racisme, la discrimination sociale et religieuse, la stigmatisation en tant que population jetable) [2].

Il est question ici d’un groupe social qui a su profiter de cette conjoncture politique pour dénoncer la violence, malgré les attaques des médias contre lui– serait-ce une brèche offerte à la civilité?

Je ne veux et ne peux faire de commentaires conclusifs à propos des conséquences des manifestations connues comme «Les Journées de Juin» au Brésil; le mouvement se poursuit, diversifie ses demandes et tactiques de mobilisation. Il est difficile d’ailleurs de quantifier le nombre de participants (le 17 juin 2013, premier jour des manifestations, 300.000 Brésiliens sont descendus dans les rues; durant la semaine, des manifestations se sont tenues dans au moins 438 villes et 84 % de la population a approuvé l’initiative.) Ce furent 7 jours de mobilisation et cela s’est poursuivi de façon systématique jusqu’au mois d’août. Depuis, les manifestants ont continué à descendre dans les rues et on annonce une nouvelle vague pour la période de la Coupe du Monde de Football. Il s’agit de profiter de l’intense couverture médiatique du championnat de football pour questionner la destination des fonds publics, les dépenses concernant les travaux d’infrastructure destinés à la bonne réception de la Coupe du Monde, au détriment d’investissements dans l’éducation et la santé.

On ne peut pas évaluer non plus les tendances partisanes des mobilisations, puisque le fait de protester contre la faiblesse des services publics, la corruption et le chômage ne présuppose aucune affiliation à un parti politique.

J’aimerais ici me concentrer sur la parole et les actions des groupes les plus exposés à la violence extrême, d’après la définition de Balibar. Pour être brève, j’ai choisi des cas concernant la ville de Rio de Janeiro, le principal point touristique du Brésil et l’une des villes les plus valorisées sur le marché immobilier.

C’est dans cette ville que les inégalités sociales sont les plus visibles. À Rio, les habitations marginalisées ne se trouvent pas dans une périphérie distante comme à Paris ou à São Paulo, mais dans les montagnes, proches du centre-ville et des quartiers résidentiels les plus nobles, tels que São Conrado, Leblon, Gávea. On peut y voir partout des favelas.

On y trouve non seulement une population pauvre, sous-employée, noire, métissée et sans instruction; mais aussi des gens fortement stigmatisés, comme des marginaux, délinquants et drogués. Les femmes y sont vues comme des objets sexuels et travaillent parfois dans le marché du sexe. Ce sont des endroits où les chefs du crime organisé règnent, mais il faut tout de même remarquer qu’ils sont de connivence avec des hommes politiques et la police. N’oublions pas que le trafic de drogue correspond au trafic d’armes et de votes. Observons aussi que le commerce de drogue est destiné aussi bien aux plus pauvres (crack), qu’aux plus riches (cannabis et cocaïne). Mais la drogue exportée ne part normalement pas de là, le trafiquant des montagnes n’est pas assez riche ni puissant, son espérance de vie est très petite, il est fidèle à son chef et à la communauté où il habite. Il rend des faveurs aux gens de sa communauté, comme par exemple les protéger de la violence policière.

À ces réseaux de pouvoir, on doit ajouter la discrimination raciale, un facteur de plus qui favorise l’action violente de la police, approuvée par les classes moyennes. Quelques chiffres: de 2003 à 2012, il y a eu 9.646 morts provoqués par l’action de la police de l’État de Rio de Janeiro. Dans les quartiers pauvres de la capitale, il y a un policier pour 2.500 citoyens, tandis que dans les quartiers riches, il y en a 1 pour 60. Environ 548.000 prisonniers s’entassent dans les prisons brésiliennes, des locaux qui ne disposent d’installations que pour 238.000 personnes. À peu près 135.000 personnes attendent d’être jugées, et parmi elles les noirs restent les plus défavorisés avec un accès à la défense publique plus faible (28 %), subissant ainsi les peines les plus longues. En outre, la violence policière touche plus les noirs et les métissés, dans une proportion de 70 %.

Plusieurs mesures répressives ont été adoptées au Brésil suite à l’arrivée du crack, dont le nombre de consommateurs a doublé en 4 ans  [3].On peut citer la création en 2008 des U.P.P., les Unités de Police pour la Pacification, nouvelle alternative à la police normale et aux troupes d’assaut  [4]. Les unités doivent être présentes 24 heures sur 24 dans les favelas, pour agir de façon préventive en faveur de la population. Cependant, même dans les localités où les U.P.P. agissent (dans 3 % des 1000 favelas de Rio), la situation ne s’est pas améliorée. Tout d’abord parce que les trafiquants ont déménagé dans d’autres favelas, deuxièmement parce que ces unités, que je comprends comme la militarisation du quotidien, n’ont été accompagnées d’aucune autre mesure pour créer des emplois ou améliorer les services de santé, loisir et éducation.

Pour Luiz Eduardo Soares, «on connaît les implications d’une présence unique et exclusive de ce bras de l’État, son bras armé, et de l’absence de tout autre type de représentation étatique. Ce pouvoir, qui remplace tous les précédents, va devenir une espèce de synthèse du législatif, de l’exécutif et du judiciaire, et plus que d’être tutélaire, il sera tyrannique. Il va décider de questions qui ne le concernent pas, comme les baile funk [N.D.E. soirées de funk carioca]» [5].

Par conséquent, la tentative d’agir en faveur d’une population angoissée par la violence de la drogue, de la criminalité et de la police s’est non seulement révélée inefficace, mais a été elle-même source de violence.

Cette violence s’est manifestée par des contrôles policiers constants, des perquisitions et arrestations à domicile, ainsi que par l’instauration d’un couvre-feu à 22 heures, empêchant les habitants de circuler librement.

En réaction aux mesures des U.P.P., les habitants ont décidé en décembre 2013de désobéir aux autorités et de rester dans les rues. Parallèlement, ils ont envoyé des lettres aux autorités, dans lesquelles ils racontaient les humiliations et intimidations dont ils étaient victimes. Le mouvement de Résistance Populaire fut créé et, comme l’avaient fait les manifestants de la classe moyenne lors des Journées de Juin, les habitants des bidonvilles ont créé des sites sur internet pour débattre des problèmes des favelas [6].

«Dictature Directe» est devenue l’expression employée pour dénoncer les actions du gouvernement, en réplique à celle utilisée par le groupe Anonymous, «Démocratie Directe».

Selon l’un des activistes: «Après avoir été confrontés à des morts inexpliquées, de la maltraitance, des humiliations, des meurtres à visage découvert et des couvre-feux, nous nous sommes aperçus que peut-être nous n’étions pas les seuls qui souffraient de tout cela et que nous devrions lutter. Quand un habitant de Borel m’a raconté ce qui se passait là-bas, je me suis souvenu qu’une semaine auparavant on avait exécuté un homme handicapé dans la communauté de Fazendinha, ici dans le Complexe. (…) Dans un premier temps, il s’agissait d’une manifestation dans la Place de la Connaissance, j’ai alors réuni les gars forts de l’Alemão [nom de la favela], les gens des médias engagés en faveur des Droits de l’Homme et nous avons invité les ONG à y participer. Nous avons rédigé ensemble une lettre de la favela Nouvelle Brasilia. Après cela, nous nous sommes aperçus qu’on avait obtenu des résultats et que nous pourrions faire de même pour d’autres problèmes ignorés par les autorités publiques, comme les déchets, les travaux abandonnés du P.A.C.  [7], l’homophobie dans la favela, et c’est devenu «le Mouvement Occupez l’Alemão». Nous espérons qu’à l’avenir une partie de notre lutte sera en faveur de meilleures politiques publiques, que nos dirigeants y porteront plus d’attention et qu’on aura une politique participative, où les habitants des favelas de Rio pourront se faire entendre pour un meilleur Rio de Janeiro pour tous»  [8].

Je rapporte encore un exemple extrait d’un document collectif le manifeste Nous voulons être heureux et nous promener tranquillement dans la favela où nous sommes nés (mars 2014):

«Durant des décennies, l’État n’a pas reconnu les favelas comme partie intégrante de la ville, et a nié les droits fondamentaux de leurs habitants. Aujourd’hui, après 3 ans d’occupation de la sécurité publique dans le Complexe de l’Alemão, nous nous sommes aperçus que nous avons encore un grand chemin à parcourir pour assurer nos droits, étant donné que le bras de l’État qui entre le plus dans la favela c’est le bras armé. Sans école il n’y a pas de pacification, sans santé il n’y a pas de pacification, sans assainissement il n’y a pas de pacification, sans loisir il n’y a pas de pacification. Les armes, le pistolet, le fusil et les blindés ne peuvent pas être un symbole de paix à Rio. (…)

Nous pensons que cette perspective doit être changée, maintenant qu’il est possible de voir que la simple présence de la police dans les territoires occupés n’a pas apporté la paix. Il existe plusieurs cas d’abus de pouvoir, d’actions arbitraires et de disparitions dans des favelas où circulent des Unités de Police pour la Pacification (U.P.P.). (…) Nous ne pouvons pas nous empêcher de citer les cas de policiers morts par l’action suicidaire de l’État. Nous n’acceptons pas ces morts, aucune vie ne vaut plus qu’une autre, il faut que l’État soit responsable. Finalement, quel type de paix voulons-nous promouvoir? La paix belliciste? La paix militariste?».

Dimanche dernier, le 16, le journal Extra a annoncé en couverture que les habitants des favelas étaient descendus dans les rues manifester sur demande des trafiquants de drogue qui les auraient payés. Encore une fois, la presse a été un instrument de criminalisation des mouvements populaires et des favelas. Nous désapprouvons totalement la façon dont les médias couvrent l’action de la police dans le Complexe de l’Alemão et dans d’autres favelas. Nous pensons que l’habitant de la favela ne peut pas être vu comme un ennemi. Le gouvernement affirme que les favelas sont pacifiées, alors pourquoi la police doit-elle exhiber tant d’armes? Nous voulons plus de dialogue entre les habitants de la favela et la sécurité du territoire, nous voulons la liberté d’aller et venir, nous voulons plus d’écoles, le traitement des eaux pour les habitants au lieu de téléfériques pour les touristes. Nous voulons assurer le droit d’expression dont le baile funk fait partie, nous ne voulons pas de perquisitions des domiciles sans mandat de la justice. Comprendre les demandes de la favela c’est très simple, parce que le discours est direct.

Les propositions de «paix» doivent être construites collectivement, avec toute la favela. On ne peut pas construire une politique de paix en donnant des coups de pieds aux portes [9], en agressant gratuitement les habitants. On ne peut pas construire la paix avec des têtes de mort [10]. Dans le modèle actuel, indépendamment de celui qui a le pouvoir, les habitants ne sont pas entendus. Nous avons conscience que le pauvre a sa place» [11].

Plus de 70 collectifs ont signé le manifeste.

Ce bref témoignage met en évidence un phénomène qui s’étend dans toute l’histoire républicaine du Brésil, la répression démesurée de la police sur les populations pauvres, aggravée durant les deux dernières décennies par l’augmentation du trafic de drogue. Pour combattre le trafic de drogue, c’est-à-dire pour l’isoler des quartiers riches et de la classe moyenne, les autorités recourent aux emprisonnements arbitraires, aux exécutions sommaires, aux perquisitions à domicile, et au couvre-feu.

La précarité des services publics d’éducation, de loisirs et de culture, qui pourraient aider dans le combat contre la drogue, et la faiblesse des mesures de prévention sont le résultat de la criminalisation sans distinction des habitants.

Tout cela se traduit par un état de violence permanent contre une population particulièrement menacée par une force policière extraordinairement bien armée et par les trafiquants.

Depuis longtemps, dans des pays comme les États-Unis, le Brésil et l’Inde, les notions de Foucault énoncées dans Surveiller et Punir ont vieilli. Il ne s’agit pas de créer des corps dociles et soumis pour le marché du travail, mais de les sortir de la circulation, de les emprisonner ou de les enfermer chez eux, dans des locaux transformés en ghettos, ou bien de les laisser mourir par le crime organisé et la violence policière, tous deux impunis. Plusieurs films en témoignent [12]. On peut affirmer, sans exagération que dans plusieurs favelas de Rio on trouve un climat de guerre, entre les gangs organisés, la Police Militaire, les U.P.P. et le B.O.P.E. Une guerre dont les chefs déclenchent des actions sans sujet et sans but clairement définis, dû à leur désordre et à leur imprévisibilité. Il s’agit littéralement de «coups perdus».

Cette agressivité continue peut être qualifiée d’«état de siège», mot emprunté à Carl Schmitt [13].

Posons une hypothèse de travail. En développant son étude à partir de la méthode généalogique semblable à celle de Foucault, Agamben arrive à la conclusion que face à l’augmentation effrénée de la «guerre civile mondiale», l’État d’exception a tendance à s’affirmer comme un paradigme du gouvernement hégémonique dans la politique contemporaine, y compris dans les régimes dits démocratiques. Cette transformation d’une mesure provisoire et exceptionnelle par une technique permanente de gouvernement se présente comme un degré d’indéterminisme entre démocratie et absolutisme [14]. Ainsi donc, ce qui était prévu par l’ordre juridique comme temporaire devient le paradigme d’un type d’État prépondérant dans le monde contemporain, avec l’amplification exacerbée du pouvoir souverain sur la vie d’êtres privés de vie. Une telle hypothèse mérite d’être approfondie par la recherche philosophique et interdisciplinaire. Peut-on, pour qualifier la violence, parler de «guerre civile mondiale», concept qui a une généalogie théorique précise, ou faut-il approfondir encore ce que montre Balibar à propos de l’extrême violence et son envers: la civilité ou l’anti-violence  dans son livre Violence et civilité? Il faudra intégrer dans l’analyse à poursuivre alors en procédant à une phénoménologie qui dégage les tendances homogènes et hétérogènes, les formes précises de la résistance des habitants pour que puisse se dégager une dialectique, un espace non déterministe, de résistance, de liberté, de création des habitants, des mouvements sociaux même à des moments d’extrême violence diffuse ou ouverte.

Ce sont des aspects de la violence extrême et de la civilité. Les prisonniers, «les pensionnaires» dans des abris pour les drogués, les immigrants, les petits délinquants, sont traités comme une «espèce», comme des problèmes endémiques qui doivent être gérés à l’extérieur de la politique. Dans le meilleur des cas, c’est une relation entre le médecin et son patient, dans le pire c’est une relation entre le colonisateur et le colonisé, dont on attend obéissance et silence.

Néanmoins, même s’ils sont fragiles, les mouvements sociaux arrivent dans les rues du centre-ville, sur les plages des touristes, dans les shoppings centers en ne se pliant pas au couvre-feux, en politisant les discussions et en invitant la population à prendre connaissance d’une autre version des faits. Et pour le faire, ils sont capables d’inventer un langage d’art engagé, des chansons, des poésies, des performances, des expositions, des photographies. «Dans les favelas, la dictature militaire n’est jamais finie», disent-ils [15]. «Éducation niveau FIFA!» revendiquent-ils [16]. «J’habite à Tijuca, rue Saint Michel. La montagne la plus belle est la montagne Borel. Au quartier Tijuca, dans la montagne Borel, il y a des gens qui luttent, ceux qui remplissent leur rôle» [17], chantent-ils.

Il s’agit de manifestations qui expriment les volontés des communautés longtemps tenues aux marges de la politique et qui, même si elles ne revendiquent pas un rôle de fondation ou de proposition, cherchent à modifier la façon même de faire de la politique.

Mais, peut-être que le fait d’interroger la façon dont les institutions sont gérées, d’exposer les actions arbitraires des autorités et de désobéir aux ordres de la police, en risquant d’attirer plus de violence encore, est un acte qui initie quelque chose de nouveau. Le concept de «fondation» mérite lui aussi d’être repense à la lumière de ces formes de luttes.  Quelque chose de nouveau par rapport aux médias, qui diffusent une image négative des habitants, stigmatisés comme violents, désordonnés, délinquants. Quelque chose de nouveau par rapport à la politique, qui fait appel à la médiation des partis politiques et surtout, comme nous le rappelle Hannah Arendt, quelque chose de nouveau par l’événement en soi qui est nouveau, qui par ses promesses, amène toujours avec lui l’inusité et l’imprévisible.

Marion BREPOHL, Universidade Federal do Paraná, Brésil

 

NOTES
[1] «Marina Silva fala sobre as manifestações» (Marina Silva commente les manifestations de rue). 14.06.2013. Rede Sustentabilidade. http://redesustentabilidade.org.br/marina-silva-fala-sobre-as-manifestacoes/
[2] Balibar Etienne. 2010, Violence et civilité ; wellek Library Lectures. Paris, Galilée, p.18 et ss.
[3] Werneck Vargens, Renata; Santos Cruz, Marcelo; dos Santos, Manoel Antônio. Mai-juin 2011. «Comparação entre usuários de crack e de outras drogas em serviço ambulatorial especializado de hospital universitário». Revista Latino-Aericana de Enfermagem.vol.19 no. spe Ribeirão Preto.
[4] Des actions réalisées par la police spéciale BOPE – Batalhão de Operações Especiais, dont la tactique consiste à faire des invasions sporadiques dans des régions à risque pour arrêter, faire des investigations et emprisonner des suspects. Le BOPE a le pouvoir d’un bataillon de guerre. Voir Soares, Luiz Eduardo. 2006. Elite da tropa. Rio de Janeiro : Objetiva.
[5] Soares, Luiz Eduardo. 2014. «Acabou o sossego para as elites brancas brasileiras». Dario de Negreiros, do Rio de Janeiro, especial para o Viomundo. 10 janvier. http://www.luizeduardosoares.com/?p=212
[6] Francisco, Mônica. 2013. «Ocupa Borel, um grito de liberdade». Jornal do Brasil, 11 décembre. http://www.jb.com.br/comunidade-em-pauta/noticias/2013/12/11/ocupa-borel-um-grito-de-liberdade/
[7] Programme d’Accélération de la Croissance, programme gouvernemental dont le but est de réaliser des investissements dans les infrastructures, l’assainissement, le transport, l’énergie et les ressources en eau.
[8] Garcia, Luciano. 2013. «Ocupa Borel, um grito de liberdade» http://www.jb.com.br/comunidade-em-pauta/notícias/2013/12/11/ocupa-borel-um-grito-de’liberdade/
[9] Expression informelle pour l’invasion de domicile.
[10] Allusion au symbole de la Police spéciale «BOPE»
[11] «Manifesto: Queremos ser felizes e andar tranquilamente na favela em que nascemos.» 2014. Justiça Global, 19 mars. http://global.org.br/programas/manifesto-queremos-ser-felizes-e-andar-tranquilamente-na-favela-em-que-nascemos/
[12]Slumdog Millionnaire, de Danny Boyle, avec Dev Patel et Frieda Pinto, 2008; The road to Guantanamo, de Michael Winterbottom, 2001; Carandiru, de Hector Babenco, 2003; Tropa de elite 1 et 2, de José Padilha, avec Wagner Moura, 2006 et 2010; The Place Beyond the Pines, de Derek Cianfrance et Ben Coccio, com Ryan Gosling et Bradley Cooper, 2013.American History X, de Tony Kaye et David McKenna, avec Edward Norton, 1999.
[13] Schmitt, Carl. 1968 [1921]. La Dictatura. Madrid: Revista de Occidente. Voir également Balibar, Etienne.op.cit.,49 et ss.
[14] Agamben, Giorgio. 2004. Estado de Exceção. Traduction d’Iraci de Poletti. Rio de Janeiro: Boitempo.
[15] Belchior, Douglas. 2014. «Nas favelas a ditadura militar nunca terminou». Negro Belchior, 1er avril. http://negrobelchior.cartacapital.com.br/2014/04/01/nas-favelas-a-ditadura-militar-nunca-terminou/
[16] Mestre, Natália. 2013. «A Copa das Confederações vira alvo de manifestações pelo custo excessivo das obras diante da baixa qualidade dos serviços públicos do País». Istoé Brasil, 21 juin, http://www.istoe.com.br/reportagens/309002_PADRAO+FIFA
[17] Chico Motta. «Eu moro na Tijuca, na Rua São Miguel /O morro mais bonito é o morro do Borel/No bairro da Tijuca, no morro do Borel /Aqui tem quem luta, quem faz seu papel» «Ocupa Borel, Resistência e Alegria». Revista Virus Planetàrio.06.12.2012. http://www.virusplanetario.net/ocupa-borel-resistencia-e-alegria/

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > LES MANIFESTATIONS PUBLIQUES, UNE AUTRE FAÇON DE FAIRE DE LA POLITIQUE, Marion BREPOHL, Universidade Federal do Paraná, Brésil

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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