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deCoulon

 

Mercredi 19 novembre, une délégation du collectif des Érythréens en lutte entre dans la salle pompeuse de l’Élysée à Lausanne. Ils sont reçus par deux Conseillers d’État du canton de Vaud: Philippe Leuba, chef du Département de l’économie et du sport et en charge de l’asile et Pierre-Yves Maillard, président du Conseil d’État et chef du Département de la santé et de l’action sociale. Être reçus par les hautes autorités du canton c’est une victoire pour eux et une étape importante dans leur parcours de lutte. On doit remonter à l’époque du mouvement des «523» pour retrouver le Conseil d’État à la même table que des migrants!

 

Mais revenons à leur lutte. Au mois d’août dernier, ces mêmes demandeurs d’asile érythréens et leurs amis, arrivés depuis quelques mois dans le canton de Vaud, entament une grève de la faim pour dénoncer les conditions de vie dans les abris de la protection civile, de véritables bunkers dans lesquels ils sont enterrés.

Début septembre, ils arrêtent leur grève de la faim et demandent de l’aide. Droit de rester et d’autres associations* sont à leur côté. Ensemble, nous poussons le Directeur de l’EVAM (Établissement vaudois d’accueil des migrants) à les recevoir. Ils lui transmettent une première lettre. Pendant des semaines, plusieurs dizaines d’Erythréens viennent sur le parvis du Grand Conseil les jours de réunion des député.e.s. pour porter leurs revendications au Parlement. Leur slogan «Stop bunker, we need fresh air» est aussi affirmé dans les rues de Lausanne lors d’une manifestation réunissant 500 personnes solidaires. La presse relate par bribes leur lutte, sans grand effet. L’EVAM ne répond pas à leur lettre. Ils demandent un rendez-vous au Conseil d’État dans son ensemble. Et c’est le 19 novembre que finalement ils sont reçus.

Dignes, respectueux mais décidés à ne pas se satisfaire de promesses vides, ils exigent l’assurance d’une réponse immédiate. M. Maillard promet une réponse avant Noël. Ils remercient mais quittent la salle plus convaincus que jamais à ne pas accepter des semblants de solution.

Ils ne demandent pas la lune mais des améliorations de leur quotidien: l’ouverture des bunkers 24h sur 24, la possibilité de cuisiner eux-mêmes leurs repas, plus d’intimité et de sécurité dans les bunkers, le transfert immédiat dans des logements adéquats des personnes malades et fragilisées, dont les certificats médicaux n’ont jusqu’ici pas été pris en considération.

 

CACHER L’INDIGNITÉ DE L’ACCUEIL

Les bunkers sont présentés comme une solution provisoire, une solution de dépannage selon l’EVAM. Des centaines d’hommes y vivent depuis des mois, voire plus d’une année pour certains. Sous terre, sans air et sans lumière naturelle, les bunkers sont des lieux idéaux pour rendre invisible la réalité d’un accueil indigne de personnes en demande de protection.

«Nous sommes épuisés, nous manquons de sommeil. La nuit, il y a toujours du bruit. Aucun d’entre nous n’a pu dormir une nuit complète. Tous les jours nous mangeons la même chose, nous n’avons aucune possibilité de choisir notre nourriture. Aucune sécurité dans le bunker».

Leur action de protestation a donné une visibilité à la réalité des conditions d’hébergement, volontairement masquée. Les Erythréens dénoncent des abris surpeuplés qui ferment leurs portes la journée: tout le monde doit sortir avant 10heures. Si on oublie ses médicaments ou une écharpe, impossible de revenir les chercher. Ils partent dans les rues avec un «lunch-bag» et ne peuvent retourner dans leur abri de protection civile que le soir pour dormir. Entre temps, que faire? Errer dans les rues, passer la journée dans les quelques structures de jour, aussi surpeuplées? Pas le choix, pas un endroit où se reposer, où déposer leur fatigue. Ils ont faim et froid.

Après avoir fui la terreur d’une dictature sanguinaire, après un voyage cauchemardesque dans le désert, lieu de tous les dangers et abus, après une traversée de la Méditerranée meurtrière, après un non-accueil du premier pays européen, ils sont arrivés en Suisse à la recherche d’un havre de paix et de sécurité, d’un lieu pour reconstruire leur vie.

Il est impossible de rester sourds à une élémentaire demande de dignité. Des député.e.s du Grand Conseil ont eux-aussi adressé une interpellation au Conseil d’État en leur faveur. Ils attendent également une réponse.

Aujourd’hui, nous sommes nombreux* à demander un changement radical d’attitude et sommes déterminés à renforcer notre soutien à celles et ceux qui disent non à l’oubli et au mépris.

Graziella DE COULON, pour le collectif Droit de Rester
Article publié dans la revue Vivre Ensemble, n° 150, décembre 2014

 

 

* Droit de rester, SOS Asile Vaud, Collectif de soutien aux sans-papiers, Collectif Sans-Papier de la Côte, Solidarité sans frontières, Fédération syndicale Sud, Association de défense des chômeurs/chômeuses, L’Autre Syndicat, UNIA Vaud, Jeunes socialistes vaudois, Parti Ouvrier Populaire & GM, Jeunes POP Neuchâtel, La Gauche Vaud, Organisation Socialiste Libertaire, Mouvement pour le socialisme (MPS), SolidaritéS Vaud, Jeunes VertEs Vaudois, Verts Vaudois, Gauche Anticapitaliste.

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > LES RÉFUGIÉS ÉRYTHRÉENS REVENDIQUENT LA DIGNITÉ, UNE LUTTE EXEMPLAIRE,
Graziella DE COULON, pour le collectif Droit de Rester

Exil, Création Philosophique et Politique
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