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ebel

 

 

RÉSUMÉ

Quatre féministes posent dix questions à Balibar à partir de leur lecture collective de l’Après-coup publié dans les dernières pages de Violence et civilité. Prendre le temps de penser collectivement et voir dans quelle mesure la philosophie politique de Balibar forge des concepts propres à mieux comprendre et résister aux violences extrêmes générées dans le monde entier par le capitalisme en crise.

 

À Neuchâtel (Suisse), dans le groupe de lecture que nous avons formé en janvier 2014, nous nous sommes attachées à lire collectivement L’Après-coup intitulé «Sur les limites de l’anthropologie politique», donc les 34 dernières pages du livre d’Etienne Balibar Violence et civilité, qui en compte 417. Nous avons pris cette liberté de commencer par la fin, avec un objectif commun et deux questions très générales et ouvertes.

L’objectif commun: prendre le temps de penser collectivement.

Les deux questions:

  • Ces pages de philosophie politique vont-elles nous aider à y voir plus clair, à mieux comprendre les violences dont nous sommes quotidiennement témoins -et parfois victimes- dans ce monde en crise?
  • La lecture de Balibar va-t-elle nous stimuler et nous donner de nouvelles idées ? Va-t-elle nous aider dans notre volonté de résistance? Que signifie «civilité»? Ce concept nous ouvre-t-il une piste inattendue?

Nos échanges ont eu lieu sous une forme orale, chacune d’entre nous, rendant compte à tour de rôle de sa lecture, des questions et des idées qui lui sont venues.

Voici un reflet de ces échanges et de ma lecture de «Violence et Civilité» d’Etienne Balibar. Un texte difficile, riche et touffu, mais qui a stimulé en nous de nombreux questionnements.

 

LA PLACE DE L’ANTI-VIOLENCE
DANS UN PROCESSUS RÉVOLUTIONNAIRE

Balibar semble identifier une des causes fondamentales (ou énigme) de l’échec des révolutions socialistes à transformer le monde, dans leur incapacité de contrôler -théoriquement et pratiquement- les contrecoups et les effets pervers des situations de violence dans lesquelles elles ont lieu (p. 158), d’où son insistance sur la nécessaire articulation du politique et de la civilité.

Si l’on pense à la révolution nicaraguayenne, les sandinistes n’avaient-ils pas, d’une certaine manière, donné d’emblée une place importante à l’anti-violence et pris en compte cette nécessaire articulation entre politique et civilité? Nous pensons ici non seulement au fait que les Sandinistes ont renoncé à liquider physiquement la famille Somoza, mais qu’ils ont pris une série de mesures propres à mieux garantir l’exercice de la démocratie (programme d’alphabétisation dans tout le pays; liberté de presse maintenue -à en croire Chomsky- sans censure même au paroxysme de la guerre menée par la guérilla antisandiniste, armée et entraînée par la CIA).

J’évoque cet exemple, non pour ouvrir une discussion sur les difficultés ou l’échec propre à cette révolution, mais pour reposer dans ce contexte, plusieurs questions en relation avec les propres interrogations et convictions d’Etienne Balibar:

  • Comment «civiliser» de l’intérieur un mouvement révolutionnaire, comment introduire cette anti-violence – Balibar parle aussi de civilité – au cœur même de la violence révolutionnaire?
  • Comment donner à un processus révolutionnaire le souffle et la force nécessaires pour résister aux contre-révolutionnaires sans créer de nouvelles servitudes? Comment créer un espace apte à permettre à «un mouvement collectif, et particulièrement à un mouvement de «masse», de se distancier de lui-même» pour se voir de façon critique?

 

EXTRÊME-VIOLENCE
ET SERVITUDE VOLONTAIRE

La phénoménologie d’Etienne Balibar analyse la complexité et «le caractère fondamentalement hétérogène» de l’extrême-violence. Dans ce cadre il note (p.388-89) qu’ «il y a aussi de l’extrême violence dans la répétition indéfinie de certaines dominations invétérées, à la limite invisibles ou indiscernables comme violence parce qu’elles font corps, semble-t-il, avec les fondements de la société et de la culture – on pense bien entendu en particulier à l’infériorisation et à l’esclavage domestique des femmes –, ou dans certaines exclusions corrélatives de la façon dont est instituée la normalité des moeurs ou mesurée l’utilité des êtres humains» .

Comment rendre visibles – et discernables comme violences – «l’infériorisation et l’esclavage domestique des femmes»? L’existence et l’action publiques du nouveau mouvement autonome des femmes a contribué dans les années 1970 à rendre visible l’oppression et l’exploitation des femmes. Aujourd’hui les luttes pour l’égalité et le féminisme prennent parfois d’autres formes, et dans la génération de nos filles, beaucoup pensent que l’essentiel a été conquis par leurs mères; dès lors elles ne ressentent plus (ou moins) le besoin d’une auto-organisation des femmes. En lisant Etienne Balibar, nous nous sommes demandé si l’on peut parler de «violence» ou même de «violence extrême» face à une oppression qui ne serait ni vécue, ni perçue comme telle par une/des femme(s) qui s’y soumettent «de bon cœur»?

Mesurer l’utilité des êtres humains – aujourd’hui pratique courante dans tous les domaines de la vie publique, y compris au sein de l’université – est bien une violence, et même une violence extrême. En Suisse – mais pas seulement là! – on observe une augmentation importante des maladies psychiques dans le monde du travail, produits directs ou indirects de cette mesure de l’utilité et de l’efficacité. Il y a quelques années, il était question d’absentéisme sur les lieux de travail, aujourd’hui de peur de perdre leur place, les travailleurs/travailleuses ne s’autorisent plus d’arrêt de travail en cas de maladie ou de grande fatigue. Ils/elles résistent et se font violence jusqu’au burn out, jusqu’à épuisement complet. Comment contrer cette violence extrême? L’identifier, la nommer est une chose, mais cela ne suffit pas. Quel est le rôle du mouvement ouvrier et syndical, et comment le renforcer alors qu’il est en perte de vitesse face à l’individualisation croissante?

Ces deux problématiques renvoient d’une certaine façon à la servitude volontaire théorisée par La Boétie dans son «Discours sur la servitude volontaire» (1549). En lisant Etienne Balibar, nous nous sommes demandé comment stimuler dans la population un processus pour se libérer de «sa servitude volontaire». Comme l’affirmait Marx: «l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes». Mais comment reformuler aujourd’hui les objectifs d’une politique de transformation sociale crédible? Comment surmonter/aider à surmonter le sentiment d’impuissance qui nous paralyse, et qui anéantit toute possibilité d’émancipation féministe, écologiste, sociale, même lorsqu’au fond, on reste convaincu-e-s de l’urgence et de la nécessité de chercher et de trouver les moyens de barrer la route à la barbarie qui règne en maître dans le monde?

 

EXTRÊME VIOLENCE ET ANTI-VIOLENCE

Comment faire et que faire lorsque l’intolérable est atteint, comme c’est le cas en Europe face aux réfugié-e-s, mais aussi en Suisse, où suite à une série de votations populaires la xénophobie dominante, présente jusqu’au cœur de l’Etat, a pris le dessus, avec pour effet la diminution de l’accueil et de l’aide aux réfugié-e-s, l’instauration de camps pour parquer les déboutés? Cette violence extrême, comment la dénoncer de façon à être entendus, comment s’y opposer? Quelle pratique instaurer et privilégier? Imaginer une politique de non-violence et de désobéissance civile apte à interpeller, mais aussi à aider concrètement les réfugié-e-s, les débouté-e-e-s? Créer et tisser des liens (oui mais comment?) avec les réfugié-e-s débouté-e-s et s’installer dans un espace de civilité, donc pratiquer une forme d’anti-violence? Oui mais avec quel objectif, et quelle chance d’inverser, à terme, la vapeur?

Une chose est sûre, mais elle ne suffit pas : ne pas céder au sentiment d’impuissance, qui est aussi, à sa manière, une extrême violence, ne pas se taire. Mais comment reprendre le dessus? Comment vaincre le racisme, la xénophobie lorsque l’idéologie dominante les a intégrées en son sein?

 

CITOYENNETÉ MODERNE ET CIVILITÉ

Concernant la différence que fait Balibar entre la citoyenneté «moderne» (qu’il postule comme universelle, du moins en droit) et la civilité dont il affirme la nécessité dans la politique, «en sus de la citoyenneté», nous nous sommes demandé si, en se référant à l’immigration, on pourrait illustrer ce nécessaire moment de civilité par le besoin des immigré-e-s -partout observable du moins en Europe- de se regrouper entre eux, en communautés linguistiques et culturelles, tout en s’efforçant en général de se plier aux nouvelles exigences culturelles du pays «d’accueil» et en prenant le soin d’apprendre (le plus vite possible) la langue du pays «d’accueil», ne serait-ce que pour mieux se protéger des réactions violentes de racisme ou de xénophobie à leur encontre.

Ou, autre exemple, en se référant au mouvement autonome des femmes qui se bat notamment pour l’égalité entre femmes et hommes, pourrait-on illustrer la civilité dont Balibar affirme la nécessité par l’exigence – souvent affirmée par des femmes qui luttent pour leurs droits – de s’auto-organiser dans des structures non mixtes? Est-ce bien ainsi qu’on pourrait illustrer le concept de civilité, ou est-ce tout autre chose?

Nous nous sommes interrogées aussi sur la violence, voire l’extrême-violence que porte en germe le communautarisme. On connaît bien ce mécanisme des traditions qui tendent à se figer lorsque des migrant-e-s se retrouvent entre soi dans un pays étranger. On pense ici par exemple au port contraint du voile, aux pratiques des mariages arrangés, à l’interdit d’un mariage mixte. Bref, des violences (vécues et subies par des membres de la communauté), révélées au contact culturel du pays «d’accueil», mais qui trouvent leur source à l’intérieur-même des communautés immigrées. Comment dans ce cas favoriser l’émergence d’une pratique émancipatrice, apte à lutter contre l’oppression?

 

PRATIQUE RÉVOLUTIONNAIRE ET CIVILITÉ

Nous partageons l’idée que l’on ne peut pas s’épargner le conflit et que, pour sortir de la violence générée par le capitalisme globalisé, une politique de non violence ne suffit pas. Mais quelle place prend la parole, l’écoute, l’échange, y compris avec et entre gens / groupes / collectivités / partis politiques qui sont en conflit les uns avec les autres? Y a-t-il selon Balibar des médiations possibles, des façons de mieux comprendre l’autre/les autres? Une démocratie participative ouvre-t-elle de nouveaux possibles?

Balibar postule que «la politique n’est jamais acquise, ni du fait de ses idéaux, ni du fait de ses institutions, mais constamment exposée à la nécessité (qui est un défi, ou un pari) de se reconstituer à partir de ce qui la «détruit» », est-ce là ce qu’il appelle le «tragique» de la politique?

Voilà quelques-unes des questions que nous nous sommes posées à Neuchâtel au sein de notre petit groupe de quatre féministes qui avons lu et interrogé l’Après-coup du livre «Violence et Civilité», à la lumière de notre propre expérience.

Marianne EBEL, enseignante de philosophie,
militante féministe de la marche mondiale des femmes,
ancienne députée du canton de Neuchâtel, membre de Solidarités.

Neuchâtel, Suisse, le 28 avril 2014

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > LIRE BALIBAR DEPUIS LES LUTTES SOCIALES. EXPÉRIMENTATION DU RÉSEAU DE LECTURE, Marianne EBEL

 

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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