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BENER

 

Ils étaient évidemment, sidérés de me revoir – tous mes proches, ma famille… Comme s’ils avaient vu un fantôme! Mais, je dirais qu’ils s’en sont vite remis. L’être humain s’habitue aux choses les plus incongrues. Notre espèce aurait-elle pu évoluer sans cette capacité d’adaptation inouïe?

Nous, les êtres humains… Combien de guerres, de génocides n’avons-nous pas subis, bon sang! C’est autant de vies que nous avons prises, autant de gènes que nous avons nous-mêmes occis… Mais voilà, nous sommes toujours là, bien vivants, survivants; et d’ailleurs, il nous est parfois possible de vivre sans jamais avoir à nous confronter à nos propres crimes. Nous sommes des créatures parfaitement malléables. Nous sommes capables de nous adapter à n’importe quelle condition et c’est bien pour cela que nous sommes les maitres de l’univers…

La scène où je retrouve la famille de mon oncle maternel, après mon séjour dans l’autre monde, est, je pense, un des plus bels exemples de la rapidité avec laquelle l’être humain est capable de s’ajuster.

Leur maison de vacances se trouvait sur la rive de Yalova, dans l’une de ces résidences édifiées en blocs uniformes, et qui ne s’étaient pas encore écroulées dans le tremblement de terre de Marmara. Parler de « résidences », c’était parler bien vite, car il ne s’agissait que d’immeubles compacts de trois ou quatre étages, contenant cinq minuscules appartements (avec deux cellules en guise de chambres, un espace minuscule censé être le salon, un semblant de coin cuisine, une semi cabine de douche accolée à des toilettes, et un tout petit balconnet); de ces blocs de béton en cascade, enveloppés d’un dédale d’escaliers, se dégageait une architecture étrange et plutôt originale. Ça aurait mérité un prix! Eh, il fallait bien que le promoteur réussisse à les faire passer pour des soi-disant villas avec vue panoramique sur la mer. Tout ce complexe bétonné formait une espèce de «muraille de Yalova», qui cachait la mer aux usagers de la route nationale adjacente. Le but des concepteurs avait-il été de punir les chauffeurs de minibus qui avaient transformé cette route en une piste de course? Ou bien, qui sait, peut-être que les matériaux que les entrepreneurs avaient à disposition (ce béton frelaté avec du sable de mer et ces barres de fer moisies qui se brisent à la moindre secousse) ne leur avaient pas permis de bâtir autre chose qu’une telle horreur…

Je suis arrivé juste au moment du petit-déjeuner. Après le prélude des «Aaah!», «Oh, mon dieu!», «Je n’en crois pas mes yeux!», «Comment c’est possible?», on a eu droit aux crises de nerf, aux évanouissements, à l’eau de Cologne pour ranimer… C’est naturel. Ce qui ne l’était pas était de me voir ressuscité.

Ensuite, nous nous sommes tous serrés sur le balcon qui donne sur la mer: mon oncle, ma tante, leurs filles, cette folle de Reyhan et Ayla l’ainée, et puis moi… (Bedri, leur fils, était rentré à Ankara, il avait interrompu ses vacances à cause d’une saute d’humeur de son responsable à l’hôpital.)

Le balcon était vraiment très étroit. En plus, il y avait ce guéridon dans le coin… Certes, il fallait bien la poser quelque part, cette télévision qui restait apparemment toujours allumée. Ils n’allaient tout de même pas briser leurs habitudes, juste parce que j’étais là. Et puis, quand je dis «folle», faut pas croire, cette chère fada de Reyhan était, en fait, plutôt habile: elle se glissait entre la table et les chaises en plastique pour remplir nos verres de thé avec la souplesse d’un cygne. Si j’avais été à sa place, j’aurais sûrement fait plus d’une victime! Heureusement, je n’avais pas besoin d’aller à la cuisine. Contingence de l’invité et du sexe masculin… Je présidais la tablée, juste après mon oncle, assis en face de moi. Et de ce fait, j’ai pris un bout de pain sans attendre, et me suis jeté sur la confiture à la griotte de ma tante. C’est la seule confiture que j’aime. Elle n’a jamais trouvé sa pareille dans l’autre monde.

Heureusement que j’avais la bouche pleine… sinon je n’aurais pas pu suivre: tout le monde parlait en même temps. Les questions fusaient. J’avais le sourire jusqu’aux oreilles et bon appétit. J’essayais de satisfaire leur curiosité entre une tartine de confiture et une rondelle de sucuk grillé. Je leur racontais ce que je pouvais leur dire, ce que je pensais qu’ils étaient en mesure de comprendre. Ils étaient suspendus à mes lèvres: je parlais à ventre déboutonné et mes paroles étaient douces comme du miel… débordantes de nostalgie… animées par les retrouvailles… le bonheur… l’émotion… la joie… les éclats de rire… une douce chaleur.

Tout à coup, les questions se sont taries. Comme s’ils en avaient eu assez. Ils n’écoutaient plus que d’une oreille. Je commençais à m’inquiéter d’avoir dit quelque chose de travers. Je ne trouvais pas dans leurs regards la réponse que je cherchais; car j’avais justement du mal à les capter, ces regards. Ils louchaient systématiquement sur le côté. D’abord de manière espacée… furtivement… puis les têtes se sont carrément tournées vers le guéridon.

Il parait que depuis des mois, la Turquie toute entière retenait son souffle devant ce feuilleton brésilien. Elle le suivait avec passion, curiosité et obsession… (les feuilletons turcs de l’époque n’étaient pas encore de taille à battre les records d’audimat.)

Je n’ai appris ces détails que bien plus tard. Les montres et pendules des plus grands instituts officiels étaient remises à l’heure en fonction de la diffusion de ce feuilleton. Personne n’en aurait raté un épisode. A aucun prix. Les opérations chirurgicales aussi s’interrompaient pendant sa transmission. Et même, les opérations «anti-terroristes» transfrontalières…

Bien sûr, je ne pouvais pas savoir que j’arriverai à l’heure du feuilleton sacré: telle est l’ignorance du revenant! Veuillez me pardonner. Au fond, cela ne faisait qu’une heure que j’étais réapparu après plus de dix ans d’absence…

Si vous croyez que je me suis senti offensé, vous vous trompez. Ils sont ma vie, mon sang. Comment pourrais-je me fâcher? Surtout après avoir été privé de leur amour pendant plus de dix ans, comment aurais-je même pu envisager de les priver du moindre feuilleton brésilien? D’autant que j’avais goulûment dévoré le pot entier de confiture, et gobé toutes les rondelles de sucuk sans même laisser le temps aux autres de sentir leur odeur! De plus, ils n’avaient tout de même pas commis un péché impardonnable. Comme si, moi, je n’étais jamais resté le nez pendu devant des feuilletons… des séries TV de docteurs (on se demande bien pourquoi d’ailleurs?) Surtout celle avec ce médecin excentrique et revêche: un véritable revenant! Je suis sûr que l’auteur du scénario a mis beaucoup de sa personnalité dans le personnage de cette série. Les écrivains font ça souvent, consciemment ou inconsciemment…

Ceci étant, si j’ai dit que je n’étais pas fâché contre mon oncle et ma tante, je n’ai pas dit que je n’ai pas été vexé. Après tout, je suis un humain, pas un ange: les revenants aussi ne sont que de simples êtres humains. Quoiqu’il en soit, je me remets vite d’une blessure narcissique. En fait, cela m’arrangeait que les questions sur l’autre monde aient été interrompues brusquement. J’aurais pu avoir du mal à répondre à certaines d’entre elles. Et puis, ce feuilleton ne durait que quarante minutes en tout… (Il n’y avait pas encore ces longues et épuisantes publicités qui entrecoupent les émissions d’aujourd’hui.) C’était un temps d’attente raisonnable avant de redevenir le centre d’intérêt. Il suffisait d’un peu de patience: accepter d’attendre son tour, savoir se contenter de son dû… C’est une vertu que tout le monde aurait intérêt à acquérir rapidement, dès l’enfance. Car, après tout, personne n’est le centre du monde.

Après la fin du feuilleton, nous ne parlions déjà plus du passé, mais de l’avenir: si j’allais rester ou pas pour le déjeuner… Des aubergines que j’aimais tant et que ma tante avait préparées comme si elle s’attendait à me voir venir… La santé de mes parents… La surprise que j’avais l’intention de faire à Bedri en allant à Ankara…

Nous avons même parlé des projets de ma nouvelle vie. Projets encore inexistants…

Nous n’avons plus du tout abordé mon passé dans l’autre monde. Ni eux, ni moi n’avions envie de continuer la conversation qui avait été entamée autour du petit-déjeuner, avant que le feuilleton ne commence.

Maintenant, je me demande combien m’étais-je intéressé moi-même à ce qui leur était arrivé pendant mon absence  – à mon oncle, à ma tante, à Reyhan, à Ayla? Mon oncle avait cédé sa pharmacie et était parti à la retraite, mais il ne buvait toujours pas plus qu’un double rakı… Ma tante croyait encore à tout ce que je racontais, et riait toujours autant en se rendant compte de l’entourloupe… Reyhan était toujours aussi fofolle et vivait toujours seule… (Elle s’était mariée pendant mon absence, et avait divorcée, toujours pendant mon absence; donc pour moi, cela faisait un total de zéro.) Ayla mettait toujours sa main devant la bouche en riant pour que l’on ne voie pas ses dents… (Pourtant, elle les avait faites refaire depuis.) Je n’avais pas cherché plus loin, pour dire vrai. L’important, c’était de nous retrouver; quant au reste…

La famille, c’est sûrement un peu ça: l’étrange cohabitation d’affinités superficielles et d’un amour profond d’une origine indéterminée (ou parfois de haines tout aussi profondes mais aux origines bien déterminées!).

Je crois que, généralement, nous ne sommes pas vraiment intéressés de savoir «qui» sont réellement nos proches: C’est ce à «quoi» ils s’apparentent, ce qu’ils représentent qui compte vraiment. D’ailleurs, n’en était-il pas ainsi de ma relation avec mon oncle et ma tante? Pour eux, j’étais resté ce petit garçon espiègle qui allait et venait. Un petit garnement qui avait certes bien pris de l’âge, mais ça ne changeait rien. Et je faisais tout pour qu’il en soit ainsi.

Quant à eux, ils ont toujours représenté à mes yeux cet amour qui allait de soi, inconditionnel, désintéressé, et qui subsiste depuis mon enfance. Un refuge permanent, où je pouvais aller sans prévenir… sonner à la porte à toute heure… et entrer pour me diriger directement vers la cuisine après une rapide embrassade (sans oublier de me chamailler au passage avec Reyhan) et demander en parfait enfant gâté: «Tata, tu m’as préparé quoi aujourd’hui à manger?»

Pourquoi donc pensez-vous qu’à peine rentré de l’autre monde, je suis allé reprendre mon souffle dans ce petit appartement à Yalova, aujourd’hui englouti sous les décombres du séisme?

Yiğit BENER

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > SE RETROUVER, EXTRAIT, Yiğit BENER

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
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