UNE FOIS QU’ON SORT DE LA VIE (extrait)

Dinaw MENGESTU, écrivain

Comment ai-je pu en arriver là ? Cela semble une question légitime, après dix-sept ans passés dans un pays. Comment se fait-il que j’en suis venu à posséder et à gérer une petite épicerie dans le centre d’un quartier dégradé, et comment se fait-il qu’alors que ma boutique, ou plutôt ce qu’il en reste, va m’être retirée, je ne fasse rien d’autre que rester assis par terre dans l’appartement de mon oncle, à passer en revue le passé ? Le récit…. C’est peut-être ça, le mot que je cherche ? Où est le grand récit de ma vie ? Celui que je pourrais déployer pour y chercher les signes et les clés m’indiquant ce que je suis en droit d’espérer pour la suite. Il semble s’être épuisé, si jamais une telle chose était possible. Il est plus difficile d’admettre que peut-être il n’a jamais existé du tout. Ai-je le courage d’expliquer tout ça comme accidentel ? «Fais quelque chose», m’avait enjoint Kenneth, un peu avant. C’est précisément ça, le problème, Kenneth. Une fois qu’on sort de la vie, il est difficile d’y rentrer.

Mengestu Dinaw, Les belles choses que porte le ciel, Paris, Le Livre de poche, 2007, p. 187.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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