CE QUE C’EST QUE L’EXIL (extrait)

Victor HUGO – 1875, après 20 ans d’exil, entre 40 et 60 ans

I

Le droit incarné, c’est le citoyen; le droit couronné, c’est le législateur. Les républiques anciennes se représentaient le droit assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vêtu de cette pourpre, l’autorité. Cette figure était vraie, et l’idéal n’est pas autre aujourd’hui. Toute société régulière doit avoir à son sommet le droit sacré et armé, sacré par la justice, armé par la liberté.

Dans ce qui vient d’être dit, le mot force n’a pas été prononcé. La force existe pourtant; mais elle n’existe pas hors du droit; elle existe dans le droit.

Qui dit droit dit force.

Qu’y-a-t-il donc hors du droit?

La violence.

Il n’y a qu’une nécessité, la vérité; c’est pourquoi il n’y a qu’une force, le droit. Le succès en dehors de la vérité et du droit est une apparence. La courte vie des tyrans s’y trompe; un guet-apens réussi leur fait l’effet d’une victoire; mais cette victoire est pleine de cendre; le criminel croit que son crime est son complice; erreur; son crime est son punisseur; toujours l’assassin se coupe à son couteau; toujours la trahison trahit le traître; les délinquants, sans qu’ils s’en doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible; jamais une mauvaise action ne vous lâche; et fatalement, par un itinéraire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la gloire et aux abîmes de boue pour la honte, sans rémission pour les coupables, les Dix-huit de Brumaire conduisent les grands à Waterloo et les Deux-Décembre traînent les petits à Sedan.

Quand ils dépouillent et découronnent le droit, les hommes de violence et les traîtres d’Etat ne savent pas ce qu’ils font.

II

L’exil, c’est la nudité du droit. Rien de plus terrible. Pour qui? Pour celui qui subit l’exil? Non, pour celui qui l’inflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau.

Un rêveur qui se promène seul sur une grève, un désert autour d’un songeur, une tête vieillie et tranquille autour de laquelle tournent les oiseaux de tempête, étonnés, l’assiduité d’un philosophe au lever rassurant du matin, Dieu prix à témoin de temps en temps en présence des rochers et des arbres, un roseau qui non seulement pense, mais médite, des cheveux qui de noirs deviennent gris et de gris deviennent blancs dans la solitude, un homme qui se sent de plus en plus devenir une ombre, le long passage des années sur celui qui est absent, mais qui n’est pas mort, la gravité de ce déshérité, la nostalgie de cet innocent, rien de plus redoutable pour les malfaiteurs couronnées.

Quoi que fassent les tout-puissants momentanés, l’éternel fond leur résiste. Ils n’ont que la surface de la certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et après? Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n’arracherez pas leur jour du ciel. Demain, l’aurore.

Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs; ils sont logiques, parfaits, abominables. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour anéantir le proscrit.

Parviennent-ils à leur but? réussissent-ils? sans doute.

Un homme tellement ruiné qu’il n’a plus que son honneur, tellement dépouillé qu’il n’a plus que sa conscience, tellement isolé qu’il n’a plus près de lui que l’équité, tellement renié qu’il n’a plus avec lui que la vérité, tellement jeté aux ténèbres qu’il ne lui reste plus que le soleil, voilà ce que c’est qu’un proscrit.

(…)

Un homme (…) tellement dépouillé qu’il n’a plus sa conscience, tellement isolé qu’il n’a plus près de lui que l’équité, tellement renié qu’il n’a plus avec lui que la vérité, tellement jeté aux ténèbres qu’il ne lui reste plus que le soleil, voilà ce que c’est qu’un proscrit. (…) votre pouvoir et votre richesse sont souvent un obstacle: quand cela vous quitte, vous êtes débarrassé, et vous vous sentez libre et maître ; rien ne vous gêne désormais ; en vous retirant tout, on vous a tout donné; tout est permis à qui tout est défendu; vous n’êtes plus contraint d’être académique et parlementaire; vous avez la redoutable aisance du vrai, sauvagement superbe. (…) La plus inexpugnable des positions résulte du plus profond des écoulements ; il suffit que l’homme écroulé soit un homme juste; (…) il est bon qu’il soit accablé, ruiné, spolié, expatrié, bafoué, insulté, renié, calomnié, et qu’il résume en lui toutes les formes de la défaite et de la faiblesse, alors il est tout-puissance (…). Quelle force que ceci: n’être rien.

Hugo Victor, Ce que c’est que l’exil, éd. des Equateurs, 2008, p. 37-42.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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