DÉTERMINISME DANS LA PENSÉE ET PRATIQUES POLITIQUES D’ÉMANCIPATION

Marianne EBEL, philosophe, députée au Grand Conseil du canton de Neuchâtel (Suisse)

Neuchâtel, 19 mai 2011

Trois constats:

1. 
Aujourd’hui, à l’échelle planétaire, 1 personne sur 33 fait partie des migrant-es. 8% d’entre elles sont réfugiées, la majorité sont des femmes. On l’a déjà dit, migrant-e n’est pas synonyme d’exilé-e. Mais un point leur est commun : ils/elles ont quitté ou fui leur pays d’origine et se trouvent – contre leur gré ou non – dans un autre espace, un autre pays, souvent une autre culture

2. 

La très grande majorité des réfugié-e-s se trouvent hors de l’Europe qui, elle, se barricade et devient pour les immigré-e-s non européens, pour les réfugié-e-s et les requérant-e-s d’asile cette «terre d’inhumanité» que dénonçait Albert Camus il y a plus 50 ans déjà:

«Un monde où il n’y a plus de place pour l’homme, pour la joie, pour les loisirs est un monde qui doit mourir. Aucun peuple ne peut vivre sans beauté. Il peut vivoter pendant un certain temps et c’est tout. Mais cette Europe qui présente ici l’un de ses visages les plus constants, s’éloigne sans arrêt de la beauté. C’est pourquoi elle se contracte et va mourir si la paix ne signifie pas pour elle un retour à la beauté et si l’amour ne revient pas vers elle. Terre d’humanisme, cette Europe est devenue une terre d’inhumanité. Ceci est d’actualité, comment ne pas le reconnaître? Si notre histoire est notre enfer, nous ne pouvons pas nous en détourner.» 

3. 
André Jacques signait en 1985 un livre intitulé «Les déracinés/réfugiés et migrants dans le monde».

Il y était question de 30 millions de travailleurs migrants (contre 214 millions aujourd’hui !) et de 13 à 15 millions de réfugiés (chiffre quasi identique aujourd’hui, mais qu’il faudrait pouvoir corriger en évaluant le nombre des sans papiers, ou plus dramatiquement encore des personnes disparues, des gens noyés ou enterrés vivant dans le désert du Maroc ou ailleurs. Souvent aux portes de l’Europe.

Un quart de siècle plus tard, son livre garde une grande actualité, les titres des chapitres en témoigne…

I. Exilés sur le chemin de la peur
II. En migration sur les chemins de la faim
III. Situations sur la chaîne de l’exil (quand s’additionnent les fardeaux pour les femmes/ l’arrachement du départ/ d’ici et de là-bas, l’écartèlement/les exploités de l’ombre….
IV. Le Droit des Etrangers, en danger

La conclusion, déclinée sous la forme de trois défis à relever, est restée lettre morte, malgré les efforts d’une minorité à laquelle j’appartiens comme vous, sans doute, qui me lisez.

André Jacques concluait par une injonction à lever trois défis majeurs:

  • Le défi de solidarité qui signifie le droit de vivre dans la paix et la dignité dans le pays où l’on a enraciné sa vie, ou bien la sécurité de l’asile si l’on est menacé
  • Le défi au droit qui implique une politique cohérente de l’immigration permettant à chacun-e de participer pleinement à la vie de la société qu’on contribue à enrichir. Défi à la justice donc.
  • Le défi à la civilisation qui n’a de sens et d’existence que si chaque culture sait apprendre à s’enrichir des apports venus d’ailleurs, les reconnaître et s’en réjouir au lieu de se replier dans une attitude raciste d’exclusion et de rejet de l’Autre.

Il est plus que probable que le XXIème siècle prolongera et amplifiera une tradition de brassage des populations qui ne s’arrêtera pas. Vu d’ici et mesuré à l’aune de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, nous sommes face à une tendance de fond, que ni les frontières, ni les interdits, ni les lois d’exclusion ne pourront arrêter. Qu’on parle d’exil, d’émigration ou d’immigration, les déplacements collectifs et individuels, pleinement assumés et «choisis» ou, au contraire contraints et subis, paraissent un fait irréversible. Et tant que perdureront les inégalités, les injustices et les guerres, l’exil contraint, forcé, douloureux sera par la force des choses plus important, plus présent que l’exil choisi.

Repenser l’exil!

«Ceci est d’actualité, comment ne pas le reconnaître ? Si notre histoire est notre enfer, nous ne pouvons pas nous en détourner.» (A. Camus)

Mais qu’est-ce que cela signifie?

Honnêtement, j’ai plus de questions, difficiles à énoncer, et d’interrogations ardues, que de réponses. Peut-être y verrons-nous plus clair d’ici la fin de ce séminaire sur l’exil, d’ici cinq ans… Je ne trancherai pas la question, plusieurs fois évoquée dans ce séminaire, de savoir si l’exil est une souffrance (essentiellement et en premier lieu destructrice) ou, au contraire, une (nouvelle) chance à saisir, qui permet une mise à distance créatrice de sens. En effet, peut-elle être tranchée autrement qu’en déclinant l’exil à la première personne ou en le comprenant à partir des témoignages de celles et ceux qui se sont (physiquement) exilés/ou qui se sentent exilés dans le monde où ils vivent ? Je ne trancherai pas cette question, sinon pour dire que personnellement je ne me sens pas exilée, quand bien même je refuse radicalement les valeurs du néo-libéralisme aujourd’hui dominant.

Ceci étant posé, je formulerai deux questions auxquelles je tenterai d’apporter quelques éléments de réponse:

  • En quel sens est-il important, à propos de l’exil/ou du refus d’exil, de prendre conscience des déterminismes dans la pensée, et d’abord, comment comprendre cette notion de «déterminismes dans la pensée»?
  • Comment penser la citoyenneté contemporaine? Comment et à quelles conditions une pratique politique d’émancipation peut-elle contribuer à repenser l’exil et permettre à tous les exilé-e-s (quel que soit leur âge et leur sexe – femmes, hommes, adolescent-e-s et enfants – de construire leur «être dans le monde» de façon à ce que l’exil ne soit plus seulement cette suite d’épreuves successives (de l’exil au dé-sexil, si bien décrites par Claudio Bolzano lors d’un de nos précédents cours), mais devienne une des sources créatrices de cet autre monde que nous voulons, d’égalité, de liberté, de paix, de solidarité et de justice?

Il me semble important de préciser d’où je parle, quels sont mes repères, et comment je me situe par rapport à la question précise de la lutte contre la xénophobie et le racisme, ou vu sous un autre angle, par rapport à la question de l’extension des droits des immigré-e-s et des réfugié-e-s. Sur le plan philosophique, mon ancrage est marxiste – ou plus précisément marxien, pour souligner, à l’instar de Marx, qu’il s’agit non pas d’un point de vue dogmatique qui voudrait que tout aurait été dit par Marx, mais bien d’une méthode d’analyse – le matérialisme historique et dialectique – et d’une façon d’être dans le monde qui a impliqué dans toute ma vie d’adulte un engagement à la fois intellectuel, mais aussi militant, pour une révolution nécessaire et à venir, qui ne tombera pas du ciel, et qu’il faut préparer en commençant par résister à tout ce qui est injuste (sur ce plan, il n’y a que l’embarras du choix !). Mes lectures de Marx m’ont convaincue qu’il ne suffit pas d’interpréter le monde, mais qu’il faut aussi, comme il l’a écrit et pratiqué lui-même, s’y impliquer pour le transformer. D’où mon engagement comme militante, anticapitaliste, féministe, écologiste et internationaliste, dans le mouvement solidaritéS et dans la Marche mondiale des femmes. Pour comprendre notamment pourquoi et comment l’idéologie du patriotisme – jamais morte en Suisse, mais atténuée dans la foulée de mai 68 – a pu reprendre en force dès les années 1990, les clefs de lecture marxiennes restent selon moi les plus performantes.

Comme Marx l’écrivit en 1852, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte:

«Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé

Les hommes – et j’ajouterai les femmes (!) font leur propre histoire: nous ne sommes donc pas de simples produits des circonstances, mais bien, et tout d’abord, des acteurs et actrices du monde dans lequel nous vivons.

Prenons l’exemple des sans-papiers/sans–papières: il y a bel bien lieu de parler d’une action qui implique choix et responsabilités pour celles et ceux qui décident de partir, de fuir de façon plus ou moins contrainte, et de se donner les moyens d’arriver dans un autre lieu pour s’y inscrire avec leur projet de vie ; mais il y a aussi des responsabilités, des choix et des actions nouvelles à engager du côté de celles et ceux qui vivent dans le pays ou lieu dit «d’accueil».

Quand on parle de déterminismes dans la pensée et dans l’Histoire, il est en effet important d’éviter deux excès contraires:

  • Postuler un déterminisme qui gouvernerait les faits historiques aussi radicalement que le fait d’être né-e dans tel pays, à telle époque, dans tel milieu, et doté de tel ou tel capital génétique;
  • Ou à l’inverse nier tout déterminisme historique en faveur d’une pure contingence et d’une liberté totale.

L’Histoire n’est en effet ni entièrement prévisible ni déterminée à l’avance. Mais elle ne se réduit pas non plus à une série d’événements accidentels, produits du libre arbitre des hommes et des femmes qui «font l’histoire».

Pour esquisser quelques éléments de réponses face à la problématique de la citoyenneté contemporaine, je repartirai ici des trois défis relevés par André Jacques à la fin de son livre;

  • Comment répondre à ce qu’il appelle le défi au droit (ou à la justice )?
  • Que signifierait mettre sur pied une politique cohérente de l’immigration qui permette à toutes et tous de participer pleinement à la vie de la société qu’ils/elles contribuent à enrichir ?

On pourrait résumer la réponse en une formule:

«Même sol, mêmes droits»

Mais quel est au juste le sens de cette revendication inscrite aussi bien dans le programme de solidaritéS que dans la plateforme de la Marche mondiale des femmes, deux organisations dans lesquelles je milite?

En liant les droits politiques et sociaux au sol – c’est-à-dire à la terre, au lieu où l’on vit – par opposition au lien de sang qui, dès qu’il y a «exil» ou «migration» pose problème, et en les affirmant égaux pour toutes et tous, on donne un sens plus concret à l’article premier de la Déclaration universelle des droits de la personne humaine:

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Concrètement, cela revient à l’exigence d’accorder le droit de vote et d’éligibilité à toute personne là où elle s’est installée, là où elle vit, que ce soit en Suisse, en Europe ou dans tout autre pays , et cela, quelle que soit son origine, son sexe, la couleur de sa peau, son âge ou son statut social et professionnel (étudiant-e, salarié-e, femme ou homme ménager, indépendant-e, chômeur/chômeuse, retraité-e, …), mais aussi qu’elle soit exilée ou non. Nous sommes évidemment fort loin de cet objectif, mais étendre le droit de citoyenneté à toutes et tous est une nécessité ; c’est le prix à payer pour se donner une chance de créer une véritable démocratie.

Rousseau, dans Le Contrat social, soulignait il y a 250 ans déjà, la difficulté d’un tel mode de gouvernement, mais aussi sa supériorité «S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement.» (Livre III, chap.IV). Il relevait avec lucidité «(…) qu’il n’y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne.» (ibidem). Estimant qu’«un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes», il appelait cependant le citoyen «à s’armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur (…): Je préfère une liberté dangereuse à un esclavage tranquille.» (ibidem)

Là est bien le fondement des luttes législatives pour l’extension des droits politiques que nous avons menées dans un premier temps avec et pour les femmes suisses (privées dans leur propre pays des droits politiques jusqu’en 1971 !) et aujourd’hui avec et pour les immigré-e-s qui n’ont jusqu’ici obtenu que des droits politiques très partiels, au niveau de quelques communes et cantons en Suisse.

«Même sol, mêmes droits»

Il y a, ici, indéniablement matière à débat:

Pour traduire en une loi juste, ce principe général – visiblement laissé lettre morte -, comment s’y prendre? Le «droit d’avoir des droits» de Hannah Arendt, plusieurs fois déjà évoqué dans ce séminaire, ouvre une piste, certes, mais ne suffit pas pour résoudre concrètement la question. En effet, que faire des différences culturelles? Et que signifie ici «liberté»? Comment agir «les uns envers les autres»?
Les débats houleux et les controverses parfois violentes autour du port du voile – une question sensible parmi d’autres – suffisent à illustrer à quel point la problématique est complexe.

«Même sol, mêmes droits»: qui décidera quels sont ces droits? Comment en décidera-t-on? Dans une démocratie étendue, radicale, chacun-e devrait pouvoir décider à égalité. Mais que dire des rapports de classes et de forces? Sans doute faudrait-il commencer par ne pas nier l’existence d’intérêts de classes contradictoires, et en créant, à partir de là, les conditions d’un débat politique où chacun-e, quel que soit son statut et sa fortune, puisse défendre librement ses idées et se faire entendre. Refus absolu du principe selon lequel «qui paye commande et que celui qui n’a pas d’argent se taise».

«Mettre sur pied une politique cohérente de l’immigration qui permette à chacun-e de participer pleinement à la vie de la société qu’ils/elles contribuent à enrichir»:

L’énoncé paraît simple, et j’y adhère pleinement, mais cela implique-t-il comme le soutenait Marx que «l’ouvrier n’a pas de patrie» que sa situation économique – le salariat – n’est pas nationale, mais internationale? En un mot, que l’ennemi de classe étant international, les conditions de son émancipation le sont-elles aussi? Certes, on peut dire que l’unité internationale des travailleurs compte plus que l’unité nationale, et que c’est sur le terrain de la lutte et de l’organisation politiques que les travailleurs / travailleuses de toute nationalité peuvent forger leur unité nécessaire, mais cette unité n’est pas spontanément acquise et la créer implique une lutte politique et idéologique très difficile. On le voit aussi bien en Suisse qu’à l’échelle de l’Europe ou plus généralement dans le monde où xénophobie et racisme ne cessent de se développer.

Le défi de solidarité: le droit de vivre dans la paix et la dignité dans le pays où l’on a enraciné sa vie, ou bien la sécurité de l’asile si l’on est menacé : pas nécessaire ici de faire une longue démonstration pour se convaincre que le durcissement des lois qui régissent l’immigration, tout comme les guerres qui dominent le monde, nous ont tragiquement éloignés de ce défi ces dernières années. Mais c’est peut-être ce qu’André Jacques place dans ce qu’il appelle le défi à la civilisation qui est le mieux à même de mettre en évidence la complexité de la tâche à laquelle se trouve confrontée une pratique politique qui se veut d’émancipation.

«Chaque culture doit apprendre à s’enrichir des apports venus d’ailleurs les reconnaître et s’en réjouir au lieu de se replier dans une attitude raciste d’exclusion et de rejet de l’Autre».

Là encore, la formule paraît simple et convaincante, mais le racisme accru – qui se mesure bien au succès des politiques de renvois et d’exclusion des exilé-e-s, toujours perçus comme les autres, ceux/celles qui dérangent – met dramatiquement en évidence à quel point l’universalité revendiquée et affichée reste de fait une valeur abstraite, jamais acquise. Au mieux, – comme le disent si bien Daniel Bensaïd et Mireille Delmas-Marty -, l’universalité est « une visée, un horizon (…), un devenir humain en construction, en un mot: une «promesse d’humanité».

Je conclurai, provisoirement, qu’à partir de là, on comprend peut-être mieux pourquoi il est à la fois si difficile, et en même temps si urgent, de concevoir une démocratie ouverte, accueillante, radicale, et de s’engager pleinement, concrètement, et sans attendre, à la fois dans une pratique politique de résistance au nationalisme et à la xénophobie et dans une pratique politique d’émancipation, pour l’égalité des droits de tous les êtres humains. C’est à ce carrefour-là que nous nous trouvons ; dans une tension parfois extrême entre une impatiente, mais nécessaire résistance face au pire, et l’espérance d’une révolution sociale et politique, jamais clairement prévisible, mais toujours possible.

En pensant à l’exil dans le contexte de la Suisse et de l’Europe, c’est la lutte des sans-papiers – et plus encore celle des sans-papières – qui figure selon moi parmi les luttes les plus exemplaires. Ils /elles luttent en effet non seulement pour leur droit d’être là, mais pour leur droit d’être là et pleinement reconnu-es comme citoyen-ne-s à part entière. Cette lutte, leur lutte, c’est aussi la nôtre, je la fais pleinement mienne.

Ebel Marianne, Fiala Pierre, «L’égalité contre les frontières», in Caloz-Tschopp M.C., La colère, une passion politique? Colère, courage, création politique, Paris, L’Harmattan, vol. 3, 2011, p. 163-177.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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