ENTRE DOULEUR ET COURAGE, L’EXIL DES MÈRES SEULES DE BOSNIE

Marianne EBEL, Isabelle GIROD, Monica POGLIA, Christine WYSS

UN PARCOURS SOLIDAIRE, BOSNIAQUE ET SUISSE

De 1998 à 2001, un groupe d’une soixantaine de femmes (30 «Mères seules de Bosnie» et une trentaine de femmes suisses) du canton de Neuchâtel a mené une lutte efficace pour permettre aux femmes bosniaques d’obtenir un permis. Pour une fois, il s’agit d’une série d’actions qui ont abouti à un résultat positif : toutes ces mères et leurs enfants, sérieusement menacées de renvoi en 1998 ont finalement obtenu le droit de rester en Suisse comme elles le demandaient, malgré une loi qui leur était défavorable.

Les étapes du parcours

Fin 1997 – début 1998

Création d’une association intercantonale des Mères seules de Bosnie avec enfants.
L’association lance une pétition nationale pour demander le droit de rester.
Dans le canton de Neuchâtel, la présidente de l’association locale prend contact avec l’une d’entre nous pour demander de l’aide pour la récolte de signatures.

1998 

Au début de l’année, des contacts se nouent entre 30 Mères seules et une trentaine de femmes suisses qui deviendront leurs «marraines».

Actions menées:

  • Individuelles entre chaque femme bosniaque et sa marraine
  • Collectives: le groupe de plus ou moins 60 personnes de divers bords politiques se réunit deux fois par mois, échange des informations, organise la défense des femmes qui reçoivent des décisions de renvoi
  • Sociétales pour faire connaître la cause (pétition amenée aux autorités cantonales et fédérales, conférences dans divers milieux, liens avec des institutions et des personnalités…)

1999 

Le groupe continue ses rencontres régulières. Les démarches et actions pour éviter des renvois se développent. Plusieurs femmes ont des problèmes de santé, font des recherches de travail et ont besoin de beaucoup de soutien.

Les manifestations collectives se diversifient. En particulier, une lettre est envoyée au conseiller d’Etat concerné, signée par 22 personnalités du canton de Neuchâtel. A l’occasion de la Fête des mères, l’Eglise réformée cantonale se solidarise avec les Mères seules qui, par ailleurs, s’adressent à la conseillère fédérale Ruth Metzler (PDC) en visite à Neuchâtel. Elles sollicitent son soutien en lui offrant des fleurs et obtiennent en retour une promesse d’être entendues…

A la fin de l’année, le Conseil d’Etat neuchâtelois écrit au Conseil fédéral en demandant de suspendre les renvois, malgré les accords de Dayton.

2000 

C’est l’année du début de la Marche mondiale des Femmes et c’est aussi l’occasion de lier l’action des Mères seules à cet événement qui revient sur la scène publique à plusieurs reprises.

Les démarches pour empêcher des renvois continuent… avec succès !

2001 

C’est l’année où l’étau se desserre, les permis commencent à arriver.
Les rencontres s’espacent à une fois par mois
Des interventions ont encore lieu pour contrer des décisions de renvoi.
En septembre, il ne reste plus que 5 femmes sans réponse positive.
Finalement, elles pourront toutes rester…
Belle réussite, fierté et soulagement partagés… et la vie a continué

Nous espérions donc participer au séminaire de Marie-Claire Caloz-Tschopp sur l’exil en compagnie de quelques-unes de nos amies bosniaques et présenter «à deux voix» notre action. Cela n’a pas été possible: les femmes que nous avons contactées nous ont dit qu’elles ne se sentaient pas la force de mettre publiquement des mots sur ce vécu douloureux de l’exil. L’une d’entre elles, Danica (nom d’emprunt), qui était arrivée à Neuchâtel en 1997 avec sa fille de 8 ans, s’était préparée à témoigner; mais elle aussi a finalement renoncé; c’est donc l’une de nous qui a rapporté ce qu’elle aurait voulu dire:

Comment je vois mon passé, mon présent, mon futur ?

Et bien, cela ne s’arrête jamais, jamais, dans ma tête il y a une machine à penser qui tourne, tourne toute seule,… tout le temps ! Je n‘ai pas de présent, celui-ci est l’otage de mon passé, je suis toujours prisonnière des images, des humiliations, des violences de la guerre. Mon futur est vide, un trou sans projet, toujours dans l‘attente de savoir si je peux rester en Suisse ou si je serai obligée de repartir pour un nouveau pays d‘ accueil. Mon espace et mon temps sont suspendus et brouillés. Il n’y a pas de place pour la nostalgie ! C‘est trop douloureux de repenser à ma vie d‘avant.

Comment penser à ma maison en Bosnie ? L‘imaginer belle et confortable telle qu’elle était avant la guerre ou détruite, ou encore habitée par des gens devenus aujourd’hui mes ennemis? Que puis-je ressentir pour ces amis de culture et religion différente, avec qui je vivais en harmonie, et qui, d’un coup, sont devenus mes adversaires, mes ennemis, les responsables (en partie au moins) de ma détresse ? Qu’est devenu mon pays que j‘aimais et où je vivais si bien? Je ne suis désormais qu‘une exilée et surtout une exilée de moi-même car je ne suis plus du tout celle d‘avant. Je n‘étais pas raciste, mais on m’a obligée à le devenir!

Alors, comment reconstruire tout cela?

Mes capacités professionnelles de technicienne sont passées aux oubliettes, je ne suis plus rien d’autre qu’une exilée, voilà mon étiquette… D’ailleurs, lorsque je suis retournée en Bosnie, dans mon village natal, pour chercher des papiers dont j’ai besoin pour engager une procédure de naturalisation en Suisse, ils m’ont dit qu’ils n’avaient plus de trace de moi ! J’ai insisté en vain, mais parce que je n’ai pas donné signe de vie pendant 10 ans, on m’a dit que je n’avais plus aucun droit.. Mais comment aurais-je pu retourner plus vite ? C’était impossible. J’ai dû attendre d’avoir un permis B avant de pouvoir quitter la Suisse, avec un permis F, si vous partez, vous ne revenez plus.

Je me sens tout le temps redevable et endettée envers tout le monde. C’est vrai que je ne serai jamais assez reconnaissante à la Suisse qui m`a accueilli. Mais… devoir remercier pour m’avoir soulagé d’une rage de dent en les arrachant (gratuitement…) plutôt que de les réparer (parce que trop cher) ce n’est pas si évident.

Comment retrouver mon indépendance quand un tuteur doit signer à ma place pour un simple abonnement téléphonique?

Quelle confiance en l’avenir puis-je avoir si mon futur est suspendu à une réponse que j’attends depuis plusieurs années pour savoir si je peux rester en Suisse ou je dois partir dans un autre pays ? Mais je sais, je dois accepter cela: tel est mon sort, telle est ma vie. C’est pour ma fille que je me suis exilée. C’est pour elle que je suis partie. En Bosnie, elle n’aurait pas pu se former valablement. J’avais entendu dire que la Suisse était accueillante… Tout a été finalement bien plus difficile que je ne l’imaginais, mais ma fille a réussi sa scolarité. Elle a fait un bon apprentissage. Aujourd’hui elle gagne sa vie et est autonome. C’est ma fierté.

Dans un article intitulé Réflexions sur le temps en politique: l’exemple de l’exil, Sylvie Aprile, une historienne, distingue trois façons de penser le temps pour les exilés:

Selon elle, il existe tout d’abord un temps arrêté. C’est le temps de l’exil à proprement parler, qui est marqué, comme pour l’immigré, par une double absence, celle du présent et de la terre natale ; il existe en second lieu, un temps qui inscrit l’exilé dans son passé et qui le rassure; il existe enfin le temps de l’avenir, qui est celui du retour.

Chez la très grande majorité des mères seules de Bosnie que nous connaissons, le rapport au temps semble correspondre à une tout autre logique:

  • Pour elles, pas de retour imaginable: vivre en Bosnie leur paraît exclu. Le passé, dans le pays natal, est synonyme de destruction et de mort. Destruction de la maison, mort du conjoint, mort du frère, mort du père, mort des proches, de la famille…. Pas question de retourner sur cette terre maudite, salie par l’ennemi. L’exil, pour elles, est définitif.
  • C’est peut-être cette conviction profonde, intime, qu’une vie en ex-Yougoslavie n’est plus possible pour elles, qui leur a donné la force de résister par tous les moyens imaginables aux menaces de renvoi.
  • Pour elles, l’avenir ne semble exister qu’à travers leurs enfants. Qu’ils/elles puissent se former, faire un apprentissage, être diplômé-e-s. Pour ces mères, la solution non seulement la plus sûre, mais aussi la meilleure est que leurs enfants soient naturalisés. La douleur est toujours là, mais elles ont su la transformer en un espoir de chance pour leurs enfants.

En conclusion, ce qu’on peut ajouter, c’est qu’au-delà des différences que nous avons relevées ici, les témoignages des mères seules de Bosnie ont ceci en commun avec d’autres témoignages d’exilés: ils dévoilent la souffrance du déracinement, la rupture des liens familiers, la perte de l’être aimé, l’isolement, parfois la perte d’une langue apprise et pratiquée dans le pays perdu.

Par ailleurs, ce que nous avons vécu ensemble, femmes exilées et femmes d’ici, a été reconnu par toutes comme un îlot de bien-être et d’amitié au milieu de tant de souffrance pour les femmes en exil. La solidarité expérimentée au travers de cette lutte a permis des rencontres.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
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