EXIL, SAVOIR, SURVIE ET CRÉATION EN PRISON. CRISE DE LA PERSONNALITÉ ET CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES SELON GRAMSCI (1891-1937)

André TOSEL, professeur et chercheur émérite en philosophie, Paris-Nice 

Nice, été 2011

Résumé

Théoricien et dirigeant politique du parti communiste italien, condamné politique du fascisme, Antonio Gramsci trouve dans une recherche théorique et politique de grande envergure consignée dans les «Cahiers de prison», le moyen de continuer son oeuvre de militant et celui d’échapper à la destruction de la personnalité que la prison implique, autant que l’exil.

Chemin faisant, il réfléchit aux mécanismes psychologiques qui conduisent le prisonnier qui veut résister à subir la transformation insensible, moléculaire au sens d’imperceptible mais effective, de sa personnalité. Après s‘être dédoublé en moi actif et moi passif, la personnalité devient autre sans s’en apercevoir, séparée de ses capacités d’agir et de penser. La personnalité subit une catastrophe irréversible qui une fois advenue ne peut ni être pensé, ni surmontée. L’originalité de l’analyse gramscienne est de dépasser le niveau de l’individu. La réflexion élargit ce qui semble une métaphore en concept pensant les transformations moléculaires qui affectent les personnalités individuelles et les volontés collectives, syndicats, partis, Etats.

Ce concept est même un paradigme inscrit dans une théorie du changement psycho-historique. Ce parallélisme entre personnalité individuelle et personnalité collective donne à la catégorie de catastrophe par transformation moléculaire une fonction de paradigme, toujours en attente d’analyses circonstanciées et singulières. Cette fonction n’a cependant pas un sens négatif unilatéral : ce qui est catastrophe pour l’un peut être l’objectif d’un autre, surtout dans les conflits politiques. L’hégémonie des masses subalternes qui est l’objectif de Gramsci se construit en luttant contre la menace d’une catastrophe destructrice, mais elle passe de même par la production de transformations moléculaires de l’hégémonie adverse, par la production d’une catastrophe critique qui réduit la violence ouvert contre un adversaire décomposé. On doit donc distinguer deux types de transformations et de catastrophes moléculaires, selon qu’il s’agit du moléculaire régressif ou du moléculaire critique.

Introduction – Exil et Prison

Un programme de recherche qui a pour objet de repenser l’exil et dont l’objet dans les situations contemporaines n’inclue pas a priori la prise en compte de la condition carcérale. Exil et prison sont issus d’événements qui font rupture dans une vie et modifient la personnalité des individus qui ont à les vivre. Mais ils ne relèvent pas d’une catégorie identique spécifique. Ils sont deux actualisations d’une condition de déracinement et de défis imposés à la personnalité exilée ou incarcérée, le défi de sa survie et de la reproduction de son désir d’agir à partir d’un traumatisme.

L’exil est souvent subi et lié à des déterminations socio-historiques productrices d’une impuissance à laquelle il est supposé permettre d’échapper ou d’un malheur qui menace l’être vivant, travaillant, parlant. Mais il demeure toujours suspendu à un choix, fût-ce contraint. En certaines occasions, pour certains individus et certaines couches sociales, il représente un choix moins dramatique, motivé par des raisons de mieux-être. Certes, en tous les cas, il implique un déracinement d’avec la culture native et il contraint à une assimilation de la culture du pays d’arrivée qui peut être une terre d’asile ou un ghetto. L’assimilation de cette culture est souvent imposition unilatérale, négatrice de traits la culture de l’exilé et même attentatoire de son humanité. Cet exil est cependant en des proportions variables cause d’affects tristes mais aussi d’affects de joie. Le destin de violence nouvelle est toujours une menace et constitue un pôle de la situation d’exil: camps de réfugiés, surexploitation des travailleurs migrants, conditions de vie à la limite de la survie, exposition de l’exilé au racisme d’Etat ou à la xénophobie quotidienne, privation de droits, exclusion de la politique. En ce cas, il est une forme de l’apartheid que produit le capitalisme mondialisé avec ses inégalités et ses guerres. Mais l’exilé peut aussi introduire des éléments nouveaux dans la culture qu’il subit et transforme : c’est l’autre pôle, celui de la coopération dans le travail commun, de la créativité qui s’exprime dans les luttes pour la reconnaissance et pour le droit cosmopolitique; c’est la transformation d’une hégémonie unidirectionnelle dans une conception du monde métisse enrichie de différences composables dans des relations fécondes.

La prison, de son côté, est une séparation de l’individu de son monde d’activé et de manifestations : elle se constitue dans u lieu séparé et séparateur à l’intérieur d’un même espace commun, entre un dedans et un dehors relatifs l’un à l’autre. Le prisonnier est séparé de ses conditions de vie habituelles et, s’il s’agit d’un prisonnier politique, il est privé en son pays même de tout pouvoir d’agir, d’être cause des changements pour lesquels il lutte, d’être cause de la Cause qui donne sens à son combat. Il est exilé de l’intérieur, enfermé dans sa geôle, chez lui et ailleurs tout à la fois. Son agir est capturé dans un espace clos. Il n’est qu’effet de sa défaite et privé de perspectives immédiates, sans garantie de retour à son monde, condamné à attendre des jours meilleurs ou à subir la défaite sans fin temporelle ou la mort. La prison pour opposition politique est un exil intérieur effectif, plus pesant parce qu’il prive le militant prisonnier d’agir et de vivre ses raisons de vivre dans l’espace public politique. Loin d’être cause agissante, le prisonnier politique est un pur effet rendu passif par une chaîne d’événements qui prouvent la force momentanée de l’adversaire. Celui-ci monopolise le pouvoir causal d’agir en privant le prisonnier d’agir pour sa propre cause. Cependant il ne le prive pas toujours de sa puissance d’agir et de la lutte quotidienne pour simplement exister. Il ne le prive pas immédiatement de sa puissance de penser qui est face de la puissance d’agir, du moins lorsqu’un droit minimal est accordé au prisonnier. Si l’exilé peut passer des compromis avec sa personnalité d’autrefois en modifiant cette personnalité par son travail pour subsister, par ses revendications et ses initiatives, il reste au prisonnier un certain pouvoir d’agir en inversant la passivité en activité de résistance: il lui reste sa capacité de maintenir prête sa puissance d’agir et de ne pas offrir ainsi à l’adversaire le cadeau de sa déchéance physique, morale et intellectuelle. Il lui reste à exploiter, s’ils sont respectés, les droits inscrits dans son statut de prisonnier politiquer, à tout faire pour maintenir sa personnalité intellectuelle et morale menacée de destruction par la vie recluse de la prison

En ce sens une comparaison entre exil et prison est possible ; elle se joue sur les modalités pour l’exilé et le prisonnier, chacun dans son espace et sa temporalité propre, de maintenir sa personnalité, compte tenu des modifications induites par la condition d’exil et de réclusion. Il s’agit d’un maintien difficile, de la reproduction instable d’une individualité en perpétuel mouvement, soumise aux moindres variations de la conjoncture historique et à la fluctuation de l’esprit. Exposée au défi permanent de l’équilibrage entre affects de tristesse qui diminuent la puissance d’agir et d’affects de joie de joie qui l’augmentent, le prisonnier et l’exilé expérimentent une tension entre la pesanteur des forces passivantes et la créativité du désir d’être, du conatus au sens de Spinoza Très concrètement se posent des problèmes existentiels radicaux : la personnalité du militant incarcéré peut-elle affronter une épreuve qui le conduit à l’extrémité de ses limites au-delà desquelles il ne reste que la mort ? Comment vaincre la condition de privation du monde public ? Comment réagir lorsque parfois pour des désaccords politiques avec la ligne du parti dont on est membre les camarades emprisonnés se méfient du prisonnier devenu suspect ? C’est là la situation dans laquelle se trouve immergé Antonio Gramsci (1891-1937) dans les geôles fascistes entre 1926 et 1937. L’exemple de l’écriture des Cahiers de la prison montre comment la puissance de penser se fait puissance d’agir et peut même comprendre et réfléchir pour mieux la contrôler la situation carcérale elle-même. La pensée et l’écriture non seulement permettent le maintien de la force d’existence intellectuelle et morale, mais elles sont créatrices d’un savoir qui peut avoir une dimension théorique considérable et qui même inclure inclut dans sa recherche la production d’un savoir autoréflexif du devenir de la personnalité incarcérée affrontée aux transformations insensibles et continues, moléculaires qui l’affectent au point de la dédoubler et de la rendre étrangère à elle-même et qui se révèlent catastrophiques.

Un peu d’histoire: L’emprisonnement de Gramsci dans les vicissitudes des années 30

Fondateur et dirigeant du Parti Communiste Italien, Gramsci répond bien à la menace de mort morale et intellectuelle lente inscrite dans la vie carcérale par le travail de réflexion et d’écriture. Il écrit, en effet, entre 1929 et 1935, ses Cahiers de prison qui sont probablement une des plus riches manifestations du marxisme du XX° siècle. Mussolini lui-même avait décidé d’empêcher de fonctionner ce cerveau d’exception et recommandé que les conditions de l’incarcération soient sévères pour un ennemi qui impressionnait par sa force intellectuelle et morale les directeurs des prisons dans lesquelles il séjournait. On remarquera au passage l’importance des conditions historiques, sociales et politiques, de l’incarcération. Dans les prisons du nazisme Gramsci n’aurait pu écrire quoi que ce soit et aurait été exécuté sans état d’âme. On peut même se poser la question de savoir ce qu’il serait advenu de lui, esprit critique indomptable au cas où il aurait reclus dans les prisons staliniennes pour cause d’opposition à la ligne officielle du parti.

Il faut attendre 1929 pour que Gramsci forme le projet d’écrire quelque chose. Au départ, comme le dit la correspondance avec sa belle-soeur Tatiana Schucht, russe comme sa femme Giulia, dépêchée en Italie par l’Internationale Communiste pour garder le contact du dirigeant avec son parti et la direction de Moscou. Il s’agissait tout d’abord de ne pas perdre la capacité de lire et de penser, de ne pas céder à la démoralisation dans une condition d’isolement propice à la désagrégation physique et psychologique. Cette désagrégation eut bien lieu puisque à partir d’août 1931 la santé de Gramsci se dégrade gravement (maladie de Pott, affections pulmonaire) et que de nouvelles crises l’affaiblissent dangereusement à partir de mars 1933. La rédaction des Cahiers se ralentit notablement. Gramsci compile alors surtout des cahiers thématiques qui sont souvent la reprise de notes antérieures. Il arrête définitivement en juin 1935 et meurt profondément déprimé et épuisé le 27 avril 1937 alors qu’il venait de recouvrer la liberté après une campagne internationale en sa faveur.

Cette dépression a été l’arrière-fond permanent puisque Gramsci eut à supporter une séparation définitive avec sa femme Giulia Schucht, restée à Moscou avec ses deux fils. Soignant de sérieux troubles psychiques, Giulia lui écrivait très peu et seule Tania fut son fidèle recours, un ange gardien lui procurant les revues et livres dont il avait besoin, avec l’aide constante de l’ami de jeunesse de Gramsci, l’économiste Piero Sraffa, qui aussi à cette époque assurait le lien avec les instances communistes. Les camarades italiens ne l’abandonnèrent pas, mais les désaccords survenus fin 1930 à propos de la politique de l’Internationale l’isolèrent des autres prisonniers politiques. Gramsci n’acceptait pas la ligne politique classe contres classe qui dénonçait comme fascistes les socio-démocrates. Il prônait après la fin du fascisme une phase démocratique sous le mot d’ordre d’Assemblée Constituante. Ce désaccord ravivait un désaccord plus ancien et très grave avec son camarade et ami, le futur dirigeant du PCI, Palmiro Togliatti. Ce désaccord portait sur les méthodes de direction et de formation de la volonté collective du parti communiste soviétique. Togliatti vivait alors à Moscou au titre de membre du collectif de la Troisième Internationale. Cette lettre était destinée au Comité Central du parti communiste soviétique. Face aux divisions internes de la direction soviétique, elle demandait d’éviter de recourir à des mesures de répression contre les oppositions pour éviter le risque que de telles mesures annulassent le capital de confiance conquis par la révolution menée sous la direction de Lénine. La lettre ne fut pas transmise par Togliatti qui garda néanmoins toujours des liens avec Gramsci. C’est d’ailleurs Togliatti qui fit transférer les Cahiers à Moscou pour les sauvegarder avant d’assurer leur retour et leur édition en Italie dès les années 50.

Gramsci a donc combattu cet état de dépression par la pensée et l’écriture. Cet acte de responsabilité personnelle lui a permis ne pas perdre le contrôle de soi, de conserver l’usage de soi, mais en même temps il a constitué un acte de résistance politique, intellectuelle et morale puisqu’en fait les Cahiers de prison formulent une réforme complète du marxisme de la Troisième Internationale qui se nourrit de l’analyse de la situation historique élargie à la modernité et qui s’opère sous le nom significatif de philosophie de la praxis, et non plus de matérialisme historique et encore moins sous celui de matérialisme dialectique (devenu orthodoxie inféconde et obscurantiste sous Staline). C’est un nouveau paradigme philosophique, politique et historique que produit Gramsci en réinterprétant de manière neuve les interprétations dominantes alors de l’œuvre de Marx et de Lénine.

L’enjeu d’une écriture et de son projet théorique

Gramsci déclare à sa belle-sœur, avec ironie vouloir une œuvre théorique für ewig, pour l’éternité, alors qu’il s’agit d’abord de procéder à une recherche historique et politique sur l’histoire des intellectuels italiens et à une analyse de la constitution de l’Etat italien. Ce point de départ circonscrit entend prolonger l’essai publié en 1926, avant l’emprisonnement, intitulé Quelques problèmes sur la question méridionale, où Gramsci s’interrogeait sur la compacité de l’Etat Italien incapable de surmonter la division entre un sud agraire et féodal et un nord industriel et moderne. Il se demandait quelle était la fonction des intellectuels italiens au sein de cette contradiction. Voué à manquer sa révolution bourgeoise, l’Etat du Risorgimento, à la différence de l’Etat français issu de la Révolution de 1789 -soutenu par le radicalisme jacobin-, n’a pas réussi à donner à l’Etat italien nouveau une personnalité « nationale-populaire » permettant à la nouvelle classe fondamentale de diriger la production en développant l’industrie et en formant une classe ouvrière, d’assimiler les masses paysannes et de limiter la puissance de la propriété foncière. Les intellectuels ont joué un grand rôle dans cette révolution–restauration. La classe dirigeante n’a pas réussi à former des intellectuels organiques, c’est-à-dire liés à la nouvelle production et inscrits dans les activités décisives de la société civile en laquelle s’élargit l’Etat pour organiser la vie Elle est obligée de composer avec les intellectuels traditionnels qui accomplissent des fonctions issues d’autres modes de production, notamment le clergé catholique et les professions libérales. Le Nord a alors conquis et colonisé le Sud et l’a maintenu dans un état d’arriération. L’unité du pays s’est faite dans l’inégalité, source de tensions entre les deux populations, chacune s’opposant à l’autre, celles du Sud accusant le Nord d‘exploitation et d’égoïsme et celles du Nord accusant celles du Sud d’incapacité et d’infériorité raciale.

Très vite la problématique des Cahiers se complique et se spécifie en de nombreuses recherches portant sur la causalité historique, sur la science et l’art politique, sur l’américanisme et le fordisme, sur la langue et l’unité linguistique, sur le folklore et le sens commun, sur la littérature nationale-populaire sur le presse, et les appareils d’hégémonie (églises, école et université). L’unité de ces recherches est constituée par la question de problème est celui de l’hégémonie, processus par lequel une classe fondamentale doit diriger les classes alliées et subalternes avant la prise du pouvoir d’Etat pour dominer les classes adversaires. Cette tâche est difficile car elle ne peut s’effectuer sur le modèle de la bourgeoisie. Si cette classe obtient le consensus des masses subalternes qu’elle assimile, non seulement elle ne renonce jamais à la contrainte, comme le prouve la dictature régressive du fascisme, mais surtout elle maintient la nécessité historique des grandes oppositions entre dirigeants et dirigés, gouvernants et gouvernés, intellectuels et simples. L’hégémonie exercée par la classe fondamentale antagoniste doit unifier les masses subalternes de manière fondamentalement différente et dissymétrique : il lui faut éduquer la spontanéité populaire dans le sens de la disparition de ces oppositions et donc produire ses propres intellectuels organiques, faire en sorte que ses appareils politiques, comme le parti, sachent tenir compte à chaque instant des besoins et des aspirations du peuple nation et donc s’éduquent aussi au contact des éduqués dans une relation infiniment réciproque.

Là est le noyau théorique et politique qui soutient la recherche exploration des Cahiers dont Gramsci déclare ironiquement dans un lettre à Tania qu’elle doit avoir une valeur éternelle, für ewig. Cette recherche se ramifie alors au cours de cinq années dans un réseau où trouvent place une reconstruction des catégories de la causalité historique, une critique de tout déterminisme, une théorie des rapports de force qui donne le primat à la transformation de la structure et des rapport économiques en rapports de force éthico-politiques et en une floraison culturelle soutenue par la philosophie de la praxis concentrant les points hauts de la culture européenne. Elle implique de nombreux développements destinés à combler les lacunes du marxisme contemporain, un traitement de la nation non nationaliste, une analyse des formes littéraires et de la langue, une science et un art de la politique, une élaboration des rapports entre sens commun sciences et philosophie. L’enjeu est la formation d’une forte volonté collective, d’une personnalité propre au mouvement de masses et des nations sans fétichisme. Il s’agit d’une entreprise immense qui veut intervenir sur plusieurs fronts pour sauver et réformer la révolution.

Les questions posées sont énormes et font époque. Le front d’intervention théorique et politique est triple. Comment tout d’abord relancer le mouvement populaire stoppé en Europe par la montée des fascismes? Comment ensuite dynamiser par la critique la construction de l’Etat nouveau qui est bloquée et privée d’expansivité dans une URSS fixée au niveau des rapports de forces économiques-corporatifs, en deçà du niveau des rapports éthico-politiques, en raison de la situation prolongée de répression bureaucratique ? Comment enfin tenir compte des possibilités de relève historique du capitalisme qui se fait américain et réalise un nouvel industrialisme capable de créer un conformisme anthropologique nouveau dans le cadre d’un Etat libéral intégrant les masses subalternes ? Dans tous les cas c’est bien le problème de la formation de volontés collectives nationales-populaires, antinationalistes et donc sur le fond internationaliste qui est le défi. C’est en développant le réseau dense et complexe de ces questions que Gramsci sauve sa propre personnalité humaine et politique, d’humain incarcéré servant par la pensée la cause à laquelle il a consacré totalement sa vie. Sa propre personnalité est en jeu dans ce travail d’écriture. L’expérience de la prison et celle de l’écriture ne sont pas unies a priori et le maintien de la personnalité de l’intellectuel combattant et pensant n’est pas plus assuré que celui de la personnalité collective qui doit se former et se réformer, se faire acteur historique dans la réalité effective, «la realtà effetuale», chère à Machiavel, dans le «monde grand et terrible» de ce temps.

L’expérience de la catastrophe de la personnalité: le naufrage et les transformations moléculaires

Or, Gramsci fait l’expérience de ce monde et il la fait sous la menace de la catastrophe de l’individualité, de la sienne propre en prison ; il la réfléchit pour la généraliser conceptuellement, pour la comprendre et la conjurer. Dans une lettre à Tania du 6 mars 1933, il fait état du processus de mutation qu’il sent en lui et qui altère et transforme sa personnalité. Il compare sa difficile situation à celle d’un naufragé. Le texte mérite une citation étendue. « Imagine un naufrage et qu’un certain nombre de personnes se réfugient dans une chaloupe pour se sauver sans savoir où, ni quand, ni après quelles péripéties ils se sauveront réellement. Avant le naufrage, comme c’est naturel, aucun des futurs naufragés ne pensait devenir …naufragé et donc ne pensait encore moins être conduit à commettre des actes que des naufragés, dans certaines conditions, peuvent commettre, par exemple, l’acte de devenir…anthropophage. Chacun d’entre eux, s’il est interrogé à froid sur ce qu’il ferait s’il était confronté à l’alternative de mourir ou de devenir cannibale, aurait répondu, avec la plus grande bonne foi, que dans cette alternative, il aurait choisi certainement de mourir. Le naufrage se produit, aussi le refuge dans la chaloupe, etc. Après quelques jours, les vivres venant à manquer, l’idée de cannibalisme se présente sous une lumière différente, jusque parvenu à un certain point, un certain nombre de personnes deviennent cannibales » (Lettere dal carcere, II, 1931-1937, Palermo, 692-3)

Cet apologue -qu’a commenté Valentino Gerratana avec profondeur (1997)- constitue un texte de littérature morale qui intervient durant une période d’aggravation des conditions de santé physique et morale. Il est à connotation fortement biographique. Gramsci se demande si les personnes devenues cannibales ont conservé la même personnalité ou si elles sont devenues autres. Il répond en soutenant la seconde branche de l’alternative. Elles sont autres. «En réalité s’agit-il des mêmes personnes? Entre les deux moments , celui où l’alternative se présentait comme une pure hypothèse théorique et celui où l‘alternative se présente dans toute la force de la nécessité immédiate, il s’est produit un processus de transformation « moléculaire » assez rapide, dans lequel les personne d‘avant ne sont plus les personnes d’après, on ne peut pas dire, sinon du point de vue de l’état civil et de la loi, /…/, qu’il s’agit des mêmes personnes» (693). Gramsci indique qu’ «un changement semblable se produit en lui, cannibalisme mis de côté». L’ironie est amère; elle cache la tragédie en cours. La personnalité bien trempée et relativement unifiée du militant communiste rigoureux, du dirigeant d’importance conscient de ses responsabilités et plus encore celle du théoricien qui jette toutes se forces, dans une reconstruction philosophique d’envergure, est atteinte et, pire que tout, elle est minée par de petites altérations conscientes et inconscientes, « moléculaires », dont il sait qu’elles finiront par le détruire et laisser place à une autre personnalité, celle d’un homme épuisé, en quelque sorte autophage devenu sans substance propre, un autre méconnaissable, pur effet sans puissance de causalité de soi sur soi.

La valeur de ce texte d’anthropologie carcérale réside dans sa lucidité totale qui évoque les grands auto-analystes de la littérature ou de la psychologie. Gramsci thématise cette transformation moléculaire en insistant sur la phase actuelle, la plus dramatique, celle qui précède le franchissement du seuil irréversible d’altération définitive, celle d’un dédoublement de personnalité où le naufragé est le spectateur analyste de son naufrage, radicalement privé de la joie étrange du spectateur qui voit du rivage un naufrage se produire sous ses yeux comme dans la célèbre image de Lucrèce. « Le plus grave est qu’en ces cas la personnalité se dédouble : une partie observe le processus, l’autre partie le subit (tant que cette partie subsiste cela signifie qu’il existe un autocontrôle et la possibilité de se reprendre), elle éprouve la précarité de sa propre position , c’est-à-dire prévoit qu’on arrivera à un point où sa fonction disparaîtra, où il n’y aura plus d’autocontrôle, mais la personnalité entière sera engloutie par un nouvel «individu» avec des impulsions, des initiatives, des modes de penser différents des précédents. Eh bien je me trouve dans cette situation. Je ne sais pas ce qui pourra demeurer de moi après la fin de ce processus de mutation que je sens en plein développement » (693). Le penseur du primat de la volonté collective comme ressort d’hégémonie politique vit la fin de son propre principe hégémonique, son hegemonikon , la pensée désirante, pour évoquer le stoïcisme. Pour Gramsci ce principe implique, selon la formule fameuse, le pessimisme de l’intelligence associé à l’optimisme de la volonté. Dans cette transformation de la personnalité en une autre, le pessimisme d’intelligence se sépare de l’optimisme de la volonté puisque ce pessimisme de l’intelligence consiste à anticiper dans l’impuissance pratique la dissolution de la volonté et de tout optimisme.

Cette analyse est reprise dans les Cahiers de prison dans un texte qui fait partie d’une rubrique intitulée Notes autobiographiques (Cahier 15, 3, 1762-4). Ce texte est placé, en effet, sous une justification du genre littéraire de l’autobiographie qui le précède. Gramsci, penseur de l’objectivation des forces humaines, est comme beaucoup de penseurs et artistes italiens peu portés à l’introspection et au culte de l’intériorité. Il privilégie les formes objectives de l’activité humaine. Ce sont les œuvres et leur faire qui l’intéressent, comme Vico ou Leopardi. Il distingue ainsi entre deux types d’autobiographie, celle qui est « un acte d’orgueil : on croit que sa propre vie est digne d’être narrée parce qu’originale, différente des autres, parce que sa propre personnalité est originale, différente, etc. » (QC 14, 59, 1718). Dans le même cahier (le § 64, 1723-4), Gramsci évoque le cas des pays particulièrement hypocrites comme l’Italie où l’autobiographie sincère est rarissime et se fait « stylisée », alors qu’il s’agit de démasquer les histoires officielles qui empêchent de voir ce qui se passe. A ce narcissisme sans portée intellectuelle il oppose « l’autobiographie conçue politiquement », acte politique. En quel sens cet acte est-il politique ? Si la vie d’un individu est semblable à celle de milliers d’autres, il se trouve que par un hasard elle a eu un cours, un débouché que d’autres n’ont pas eu. Elle fait apparaître des possibilités de formes existentielles significatives sur le plan de l’action historique, de la praxis. Elle est alors un «essai tout à la fois politique, philosophique, historique» qui a valeur de manifestation de ce qu’est la vie effective, distinguée de tout moralisme et de toute complaisance sur soi. «En racontant on crée cette possibilité, on suggère le processus, on indique l’issue. L’autobiographie est donc un substitut de «l’essai politique» ou «philosophique»: on décrit en acte ce qu’autrement on déduit logiquement. Il est certain que l’autobiographie a une grande valeur historique en tant qu’elle montre la vie en acte, et non seulement comme elle devrait être selon les lois écrites ou les principes moraux dominants» (ibidem). Les Cahiers donnent la forme d’un essai embryonnaire aux notes personnelles de la lettre ; ils en opèrent une catharsis littéraire et politique en ce que ce sont désormais des processus objectifs concernant la formation de la personnalité humaine en situation qui sont l’objet de l’analyse.

Le texte du cahier 15, 3, se veut objectif et pose la question en la généralisant à partir de l’expérience vécue, en esquissant une sorte de théorie matérialiste de la personnalité qui modifie le volontarisme dont Gramsci est souvent crédité à tort, puisque il s’agit de la production d’une volonté toujours précaire et menacée de catastrophe. L’analyse est étrangement spinozienne (on pense à ce poète dont Spinoza nous dit qu’il avait oublié être l’auteur de ses propres œuvres, mais Spinoza ne soutenait pas la dualité de l’intelligence et de la volonté). Là fait irruption le problème anthropologique de la personne et de ses transformations ; c’est la notion de « moléculaire » qui devient un fil conducteur bien au-delà de la biographie de l’individu Gramsci. Gramsci revient en effet de manière plus générale sur les catastrophes de la personnalité et sur le rapport qui les lie aux principes politiques et moraux : les catastrophes de ce genre démentent ou violent des principes assurés et méritent d’être jugées.

Les catastrophes soudaines et les catastrophes moléculaires

Deux cas sont distingués, celui des catastrophes «soudaines» qui ne méritent aucune indulgence morale et politique et celui des catastrophes «moléculaires» qui sont jugées, à tort, avec encore plus de sévérité encore par le sens commun. Celui qui agit en cas de catastrophe soudaine contre ses propres principes montre qu’il n’a pas su prévoir formellement que le maintien des principes implique nécessairement en ce cas des effets négatifs, porteurs de souffrance dont on doit attendre abstraitement l’éventualité. Ainsi le principe du code maritime qui exige qu’en cas de naufrage le capitaine ne doive abandonner le navire que le dernier quand tous sont sauvés et doit même se préparer à affronter la mort plutôt que de céder à la lâcheté. Ce principe terriblement exigeant a sa rationalité. Si le capitaine se sauve le premier et si on accepte le principe du « chacun pour soi » qui n’est pas scandaleux, est perdue toute garantie quant à la vérification de la responsabilité de celui qui commande : on n’est pas assuré que le capitaine a fait tout le possible pour empêcher le naufrage pas plus qu’on est assuré qu’il ait fait tout le possible pour réduire au minimum les préjudices infligés aux choses et aux personnes. « Seul le principe, devenu « absolu » que le capitaine, en cas de naufrage, abandonne le dernier le navire et meurt avec lui, donne cette garantie, sans laquelle la vie collective est impossible, c’est-à-dire que personne ne contracterait des engagements et opérerait en abandonnant à d’autres sa propre sécurité personnelle. La vie moderne est faite en grande partie de ces états d’esprit ou « croyances » fortes comme les faits matériels » (QC 15, 9, 1763). Le jugement négatif porté sur le capitaine qui enfreint ce principe de coexistence sociale et de répartition des responsabilités n’est pas moral, mais bien politique. Pourquoi ? Parce qu’il ne dépend pas d’un principe abstrait de la raison pratique qui est ici silencieuse, mais d’un principe éthico-politique fondé en « nécessité ». Quelle nécessité alors ? Celle du principe responsabilité dont Gramsci évoque la formulation. Il s’agit d’un « jugement de « nécessité » pour l’avenir, au sens où si l’on ne faisait pas ainsi /se sanctionner comme fait politique la faute commise en situation de catastrophe/ des dégâts plus grands encore pourraient advenir » (ibidem). La situation du naufrage se transforme et s’inverse puisque le prisonnier menacé d’être englouti dans la catastrophe « moléculaire » de sa personnalité est aussi celui qui se révèle le capitaine courageux qui n’a pas abandonné son poste de responsabilité dans la catastrophe « soudaine » de la répression politique brutale et qui a maintenu sa personnalité à la hauteur du défi politique et historique.

Mais ce capitaine qui a survécu à la catastrophe «soudaine» et a fait la preuve de sa personnalité de responsable historique capable d’obéir à une volonté hégémonique peut se transformer en prisonnier voué à la désagrégation «moléculaire» de sa personnalité. En ce cas, le jugement politique ne peut plus être aussi sévère. On peut, en effet, reprocher au prisonnier Gramsci d’avoir tenu quatre ans et cédé la cinquième année. Ce raisonnement est toutefois sans prise sur la situation réelle, sans pertinence éthique et politique La volonté éthico-politique, mais aussi la volonté élémentaire du vouloir et du pouvoir vivre sont, matériellment atteintes ; et c’est un fait contre lequel le jugement politique ne peut rien, a fortiori le jugement moraliste qui exige un faux héroïsme. « La vérité est que l’homme de la cinquième année n’est plus celui de la quatrième, de la troisième, de la seconde, de la première etc. C’est une nouvelle personnalité, complètement nouvelle » (ibidem). Gramsci reprend alors l’exemple du naufrage et forme l’idée que la personnalité dans son développement par transformations moléculaire parvient à des seuils, des carrefours qu’elle a prévus abstraitement et qu’elle franchit dans le sens négatif, sans pouvoir faire autrement, inconsciemment et sans se poser la question de l’alternative. Alors la «probabilité d’une alternative n’existe plus», une fois que parvenue à ce carrefour la personne «a subi un processus moléculaire où ses forces physiques et morales ont été détruites» (QC 15, 9, 1764). Elle est passée de l’autre côté sans s’en apercevoir.

Le rapport classique entre le corps sentant et la résistance constructive de la volonté éthique est conçu selon une possibilité de transformation immanente historique qui se situe par-delà le volontarisme subjectiviste et le déterminisme psycho-physique. Le changement moléculaire devient la métaphore matérialiste du processus moral où se forme la personnalité. La volonté ne se présuppose pas elle-même ; elle est toujours sous la dépendance de conditions dont elle peut ou ne peut pas émerger comme acte de reprise consciente et que l’intelligence doit comprendre après coup. Inversement ces conditions ne sont pas un destin puisque nul ne peut prévoir leurs aléas, mais ces aléas finissent s’ils s’accumulent dans un certain sens par se faire nécessité et la liberté ne peut pas toujours les reconvertir en actes volontaires de transformations moléculaires, cette fois positives.

Les transformations moléculaires métaphore et/ou paradigme des transformations de la volonté collective

Ce qui vaut pour la personnalité individuelle vaut aussi pour la formation de la volonté collective, qu’il s’agisse de celle d’une classe fondamentale, des masses subalternes, d’un Etat nation, de collectifs encore plus larges dont l’horizon limite est le genre humain, selon des degrés de complication croissante. On a une sorte de parallélisme des transformations moléculaires entre la volonté individuelle et la volonté collective. «Ce fait individuel devient collectif» (QC 15, 9, 1764). Notre texte du cahier 15 évoque, en effet, deux cas qui sont politiques, celui de phénomènes d’agressivité collective et de violence historique. Certaines situations, en se modifiant insensiblement, en arrivent à transformer des hommes jusque là pacifiques en hommes capables de manière soudaine de colère et de férocité. Inversement, mais de manière calculée et volontaire, certaines forces politiques et sociales –le fascisme depuis 1922- peuvent graduellement jouer du «terrorisme matériel et moral» par touches moléculaires et inspirer une peur de masse. Mais, en ce cas, la responsabilité politique des opposants est entière ; alors qu’ils le pouvaient, ils n’ont pas agi par impéritie, négligence, voire volonté perverse », ils se sont révélés incapables d’empêcher que ne soit atteint un seuil d’irréversibilité (QC 15, 9, 1764). Gramsci ouvre l’étude du parallélisme entre les processus de transformations moléculaires de la personnalité individuelle et ceux affectant les volontés collectives lors de révolutions, de contre révolutions, de réformes et de contre réformes. La stratégie politique implique la compréhension et «la préparation systématique» de ces processus.

La catégorie de moléculaire et de transformation moléculaire est chargée d’une portée herméneutique et réflexive générale qui caractérise les Lettres de la prison et les Cahiers : c’est une métaphore de la méthode gramscienne qui permet de faire communiquer dans un espace de traductibilité la méthode de la connaissance et la méthode de transformation du réel socio-historique. C’est «une métaphore de la méthode» qui se fait métaphore, puis concept d’un procès de transformation à la fois matériel et moral, comme le dit Valentino Gerratana, le grand éditeur de l’édition scientifique des Caliers de Prison (1997, 137).

Sur le plan de la théorie, Gramsci se représente le procès de production et de diffusion des connaissances comme transformation moléculaire. En particulier, c’est le cas de la connaissance de l’histoire qui excède tout déterminisme, toute causalité simplificatrice occultant la complexité et la matérialité spécifiée des transformations. La catégorie de moléculaire relève de la dialectique : pas de sauts sans processus moléculaires, et inversement. Mais elle dépasse la banale dialectique du passage de la quantité à la qualité en ce qu’elle se spécifie toujours au croisement de processus subjectifs et de processus objectifs. La constitution d’une subjectivité concerne tout processus individuel et collectif et ce processus implique pour la personnalité individuelle ou collective « une compréhension critique de soi-même» dont la complexité est différentielle, le collectif posant des problèmes d’unification et d’organisation spécifiques en raison de l’hétérogénéité de ses composants. Gramsci affronte le problème en analysant le sens commun des masses subalternes qui sont toujours davantage dans le cours des Cahiers le sujet du changement en alliance avec la nouvelle classe fondamentale. Toute politique de transformations radicales passe par une réforme intellectuelle et morale qui ne peut se faire que par transformations moléculaires avant de franchir le seuil positif d’un nouveau « bon sens » populaire, éclairé par la philosophie de la praxis, mise quant à elle en situation de comprendre les rapports de forces d’une société et leurs transformations. Ce sens commun dans l’Italie de ces années comprend des éléments ptolémaïques liés à la domination de l’Eglise catholique, des superstitions inscrites dans la vie de campagnes arriérées, mais aussi des aspirations à la justice, à la liberté et à l’égalité et la perception confuse de l’urgence d’une transformation signifiée par les luttes du mouvement ouvrier et sa candidature à une hégémonie visant à supprimer la division entre gouvernés et gouvernants, dirigés et dirigeants et simples et intellectuels. Ce processus implique la transformation graduelle de chacun de ses éléments jusqu’à l’émergence du bon sens historiquement requis.

«La compréhension critique de soi-même» pour l’homme actif de masse dont Gramsci espère la venue exige une lutte d’hégémonies politiques dont la modalité ne peut éviter la médiation de la transformation moléculaire. « L’homme actif de masse opère pratiquement, mais il n’a pas une claire conscience de son opérer qui pourtant est une connaissance du monde pour autant que cet homme le transforme. Sa conscience théorique peut même être historiquement en contraste avec son opérer. On peut quasiment dire qu’il a deux consciences théoriques (ou une conscience contradictoire), une conscience implicite présente dans son opérer et qui réellement l’unit à tous ses collaborateurs dans la transformation pratique de la réalité et une conscience superficielle explicite ou verbale qu’il a hérité du passé et qu’il a accepté sans critique. Cette conception « verbale » n’est pas cependant sans conséquences : elle le rattache à un groupe social déterminé, elle influe sur sa conduite morale, dans l’orientation de sa volonté, de manière plus ou moins énergique, qui peut parvenir à un point où le caractère contradictoire de la conscience ne permet aucune action, aucune décision, aucun choix et produit un état de passivité morale et politique. La compréhension critique de soi-même advient donc au travers d’une lutte d’hégémonies politiques, de directions contrastantes, d’abord dans le champ de l’éthique, puis de la politique, pour parvenir à une élaboration supérieure de sa propre conscience du réel » (QC 11, 12, 1385).

Le moléculaire est en quelque sorte la plus petite unité du processus qui semble en mesure de comprendre à la fois l’objet à connaître et le sujet connaissant dans un historicisme absolu où rien ne peut être prévu, ni déduit, mais où tout arrive selon des stratégies toujours partielles, à la fois conscientes dans leurs visée et inconscientes dans leurs effets, toujours révisables et autocritiques. Le moléculaire devient la métaphore d’un procès historique de connaissance et d’une théorie de la transformation individuelle et collective. Cette métaphore éloigne de tout réformisme comme de tout déterministe catastrophiste. Elle connote les processus de formation de la personnalité, de construction de toute volonté collective, notamment révolutionnaire. Elle interroge la production de la subjectivité et de ses apories, ses contradictions, ses possibilités. Elle devient concept dialectique.

La compréhension critique de soi-même est une connaissance qui est une acquisition progressive et risquée d’une conscience de soi informée. Elle est une connaissance transformatrice de son sujet et de la situation dans laquelle il se trouve, une modification compréhensive de soi et du monde et cette efficace se manifeste sous un mode historique, matériel, moléculaire. Le processus historique se construit à travers des processus intrapsychiques en tant que lutte d’hégémonies et il remet en cause en définitive la structure devenue nécessité et contrainte. « L’homme actif de masse » ne se comprend qu’à travers la vie des personnes singulières réelles et sans elles il ne peut même pas comprendre ce qui est universalisé. Gramsci dit même que cette compréhension des processus moléculaires est d’ordre philologique en ce qu’elle s’intéresse à ce texte de la vie fait de particularités, de détails, d’ordre de composition. Elle seule assure le passage du sentir populaire au comprendre théorique et réciproquement elle exige la traduction de ce qui est compris dans le sentiment populaire.

Les catastrophes de la personnalité individuelle, comme celles du prisonnier, ou collectives, comme l’impuissance du mouvement ouvrier face à la montée du fascisme, ne sont pas la seule issue des transformations moléculaires qui se font et se disent dans plusieurs sens et s’inscrivent dans une anthropologie de l’être social.

La normalité des catastrophes: le moléculaire critique et le moléculaires régressif

Le dernier mot historique et politique de Gramsci n’est pas celui du vaincu de 1933 qui ne peut éviter la catastrophe individuelle et redoute aussi la catastrophe historique de la dissolution pouvant désagréger les volontés collectives transformatrices. Gramsci, dans une lettre à sa femme Giulia, antérieure à 1933, datée 9 novembre 1928, affirmait, toujours à propos de la dépression des prisonniers, que lui-même subissait le manque de l’expérience moléculaire de sa famille et de la vie extérieure, mais aussi se sentait encore capable d’une résistance moléculaire à la catastrophe homonyme. « Ce qui me manque c’est la sensation moléculaire: comment pourrais-je même sommairement percevoir la vie du tout complexe? Ma propre vie aussi se sent comme transie et paralysée; comment pourrait-il en être autrement, si me manque la sensation de ta vie et celle des enfants? Ou encore : j’ai toujours peur d’être emporté par la routine carcérale. C’est une machine monstrueuse qui écrase et nivelle tout, en mettant tout en série. Quand je vois agir et j’entends parler des hommes qui sont en prison depuis 5, 8, 10 ans et que j’observe les déformations psychiques qu’ils ont subi, vraiment je frémis et je doute de toute prévision me concernant. Je pense que quelques autres aussi ont pensé (pas tous, mais quelques uns) ne pas se laisser emporter, mais qu’au contraire, sans même sans rendre compte, tant le processus est lent et moléculaire, ils se trouvent aujourd’hui changés et ne le savent pas, ils ne peuvent pas en juger, parce qu’ils sont complètement changés. Assurément, je résisterai. Mais, par exemple, je me rends compte que je ne sais plus rire de moi-même» (Lettere dal carcere I, 22-3).

La situation de crise organique du capitalisme -qui est une crise de la civilisation européenne, la seule pourtant à s’être universalisée- est riche en transformations moléculaires porteuses de périls. L’échec des révolutions en Occident après 1917, la difficulté de l’URSS à construire une civilisation expansive dosant discipline acceptée et créativité populaire, la montée en puissance de la société américaine porteuse d’un nouveau libéralisme industrialiste capable d’intégrer les masses populaires, sont autant de signes que la révolution permanente centrée sur la conquête violente de l’appareil d’Etat a eu son dernier moment en 1917. Désormais la société capitaliste occidentale, menacée par la mise en mouvement inédite des masses subalternes, impose une guerre de position, moteur d’une contre révolution générale. Il s’agit d’une révolution passive puissante, car inscrite dans la formation d’une société civile privée qui est le prolongement de l’Etat et qu’elle renforce l’Etat par la multiplication et le contrôle d’appareils d’hégémonie (système éducatif, système politique, médias de masse, vie artistique et philosophique puisque « les rapports de connaissance sont des rapports d’hégémonie »). Tous ces phénomènes se jouent ainsi sur les processus divers de transformations moléculaires et visent le franchissement de seuils, une bifurcation à des carrefours qui rendront les classes antagonistes prisonnières elles aussi dans la prison de l’hégémonie bourgeoise. Et cela au moment où cette hégémonie ne peut plus continuer sa tâche historique d’assimilation des subalternes et désassimile un nombre croissant d’hommes. On pourrait alors pour chaque aspect de la révolution passive inventorier les processus moléculaires négatifs du point de vue des masses subalternes qui semblent « transies et paralysées » dans leur tâche de créatrices d’une civilisation supérieure.

Il suffira d’insister sur le rapport du parti communiste, le prince moderne, aux transformations moléculaires. Né de transformations moléculaires, il ne se maintient que s’il réussit à maintenir cet équilibre métastable et donc à le comprendre de manière critique. Il s’agit de la compréhension de transformations moléculaires qui le menacent et qui peuvent le conduire à s’étioler puis à mourir, surtout dans la période de révolution passive. Rappelons ce qu’il en est dans la phase de construction positive du parti, liée comme la formation des partis spécifiquement modernes, à « la standardisation des grandes masses de la population (communications, grandes cités, etc.) », donc à la production d’un nouveau conformisme de masse (QC 8, 195, 1058). Le parti est une réponse « au problème de la formation d’une volonté collective » permanente dans un espace, un territoire déterminé qui est le cadre d’une nation. Celle-ci peut soit succomber à un nationalisme féroce soit se faire nationale-populaire et se rendre capable d’assurer la transformation des rapports de forces économiques, éthico-politiques et culturels dans le sens d’une hégémonie des subalternes. Il s’agit donc d’analyser la manière dont une fois formées ces volontés collectives, les partis se posent des fins immédiates et médiates concrètes, c’est-à-dire une ligne d’action concrète. Il s’agit de processus de développement plus ou poins longs, et rarement d’explosions « synthétiques » improvisées. Les « explosions » synthétiques se manifestent aussi, mais observées de près, on voit alors qu’il s’agit de détruire plus que de reconstruire, d’écarter des obstacles extérieurs et mécaniques au développement autochtone et spontané » (QC 8, 195, 1057).

L’analyse a donc pour objet « toutes les phases moléculaires » qui constituent un mouvement historique collectif : formation du parti, capacité d’entrer en coalition avec des partis voisins, éléments de différenciation et d’organisation interne dans la relation entre dirigeants et dirigés, production d’intellectuels organiques liés à l’activité productive pensée selon une économie programmatique, influence exercée dans la basse et la haute culture, création ou investissements d’appareils d’hégémonie (presse, école surtout), aptitude des intellectuels à s’approprier de manière critique les points hauts de la grande culture bourgeoise, attention donnée à la formation et à l’action des cadres intermédiaires qui sont le pivot du parti et assurent la médiation concrète entre les simples et les intellectuels, souci d’articuler la discipline et la créativité populaire, recherche permanente d’un centralisme démocratique évitant la rechute dans le centralisme organique bureaucratique, sensibilité extrême, philologique, au texte vivant des mutations de tout ordre, reproduction permanente du cercle qui unit à la fois un sens commun populaire qu’il faut toujours transformer par la critique en bon sens et la philosophie de la praxis innervant la science et l’art de la politique selon un cycle de réciprocité, analyse des moments de crise conjoncturelle au sein de la crise organique de longue durée, capacité d’élaboration politique relative aux stratégies diverses de l’adversaire, unies toutes par la même volonté de reproduire la révolution passive et d’affirmer son hégémonie.

Tous ces problèmes s’actualisent dans la dimension du moléculaire. « Il s’agit d’un processus moléculaire, très circonstancié, d’analyse poussée à l’extrême, capillaire, dont la documentation est constitué par quantité infinie de livres, d’opuscules, d’articles de revues et de journaux, de conversations et de débats oraux qui se répètent une infinité de fois et qui dans leur ensemble gigantesque représentent cette élaboration dont naît une volonté collective d’un certain degré d’homogénéité, du degré qui est nécessaire et suffisant pour déterminer une action coordonnée et simultanée dans le temps et d ans l’espace géographique où le fait historique trouve sa vérification » (QC 8, 195, 1058). Ce processus est marqué à son début par l’importance des utopies et des idéologies, y compris religieuses, par le rationalisme abstrait du droit naturel. Mais ce qui est décisif est que la transformation moléculaire soit orientée par la critique. « Ce qui importe c’est la critique à laquelle ce complexe idéologique est soumis par les premiers représentants de la nouvelle phase historique » (ibidem). Il s’agit bien sûr de Marx et d’Engels. En tout cas, cette critique se fait moléculaire et doit aussi se faire autocritique pour produire une transformation moléculaire autrement catastrophique de l’hégémonie dominante. A un catastrophisme régressif qui menace le mouvement des masses subalternes répond un catastrophisme progressif où se réalise l’hégémonie qualitativement différente de ce mouvement autour de la nouvelle classe fondamentale. C’est le catastrophisme critique, celui qui est anti-révolution passive. « Au travers de cette critique on a un processus de distinction et de changement dans le poids relatif que les éléments des anciennes idéologies possédaient : ce qui était secondaire et subordonné ou même accidentel, est assumé comme principal, devient le noyau d’un nouveau complexe idéologique et doctrinal / se celui que doit produire la réforme intellectuelle et morale/. La vieille volonté collective se désagrège dans ces éléments contradictoires, parce que ces élément auparavant subordonnés se développent socialement etc. » (idem).

Tout est dit, car le processus, comme on l’a vu, du catastrophisme régressif de révolution passive peut désagréger ce qui a été acquis par le catastrophisme critique, et notamment le parti lui-même. Gramsci met en garde en notant à la fin de ce texte que « les processus moléculaires se produisent plus rapidement que par le passé » (ibidem). On peut repérer dans les Cahiers de nombreux textes concernant la possibilité réelle d’une catastrophe menaçant de ruiner le parti et le mouvement des masses subalternes en s’appuyant sur leurs faiblesses et de compromettre le processus de la réalisation de l’hégémonie nouvelle. Gramsci, en définitive, souligne l’urgence d’une stratégie de transformation moléculaire critique des transformations moléculaires régressives propres aux diverses formes de révolution passive -césarisme régressif des nazi-fascismes, libéralisme américaniste-. Il fait voir de même qu’à l’intérieur du nouvel Etat soviétique issu de la révolution léniniste sont présents et agissent de manière délétère des éléments de révolution passive : inscrits dans le développent du parti Etat, ils le rendent incapable de produire une nouvelle société civile, de développer une réforme intellectuelle et morale dans les sphères de la basse et de la haute culture. Ils se manifestent dans le blocage de l’émergence de la capacité de gestion de l’économie par les classes populaires et par le recours systématique à la coercition étatique et au centralisme bureaucratique.

Avertissement de Gramsci sur l’inversion des transformations moléculaires

Quelques notations sont autant de mise en garde et d’avertissements quant à l’inversion des modifications moléculaires. De critiques et porteuses de catastrophes positives elles deviennent productrices de catastrophes régressives. De manière générale, le parti ne peut exercer d’hégémonie que s’il noue un rapport avec la démocratie au sens réaliste et concret du terme de démocratie. «Dans le système hégémonique, il existe démocratie entre le groupe dirigeant et les groupes dirigés, dans la mesure où le développement de l’économie et donc la législation (qui exprime ce développement) favorise le passage moléculaire des groupes dirigés au groupe dirigeant» (QC, 8, 191, 1056).

En second lieu, la fonction du parti prince moderne a pour horizon «l’Etat intégral» qui signifie société politique + société civile dans laquelle l’Etat se donne une trame privée et accorde la priorité croissante au consensus actif sur la coercition. « Dans le monde moderne, un parti est tel, intégralement, et non pas, comme cela se produit, fraction d’un parti plus grand, quand il est conçu, organisé et dirigé sous des modes et des formes à même de se développer intégralement dans un Etat (intégral, non pas dans un gouvernement techniquement défini) et dans une conception du monde. Le développement du parti en Etat réagit sur le parti et en exige une continuelle réorganisation et développement, tout comme le développement du parti et de l’Etat en conception du monde, c’est-à-dire en une transformation totale et moléculaire (individuelle) des modes de penser et d’opérer, réagit sur l’Etat et sur le parti, en les contraignant à se réorganiser continuellement et en leur posant des problèmes nouveaux et originaux à résoudre » (QC, 17, 1947). Tout fanatisme de parti, tout fétichisme de l’organisation en chose en soi interrompt ce processus réciproque et grippe la fonction jusqu’à ce que le parti perde sa base de masse en raison de la défection des cadres intermédiaires démoralisés et soit suspendu dans un vide rapidement occupé désormais par le groupe social qui dirige la révolution passive.

Le paragraphe 233 du cahier 13 «Observations générales sur quelques aspects de la structure des partis politiques dans les périodes de crise organique» examine plusieurs situations surtout liées à l’avènement du fascisme et à la crise des partis parlementaires traditionnels. Mais certains processus sont généralisables. Ils peuvent concerner aussi bien les partis socialistes en 1914 que les partis communistes en 1935. Il s’agit de «la capacité du parti de réagir contre l’esprit de routine, contre les tendances à se momifier et à devenir anachronique». «Les partis naissent et constituent en organisation  pour diriger la situation dans des moments historiquement vitaux pour leurs classes; mais ils ne savent pas toujours s’adapter aux tâches nouvelles et aux nouvelles époques, ils ne savent pas toujours se développer en fonction du développement des rapports complexes de force (et donc en fonction de la position relative de leurs classes) dans le pays déterminé ou dans le champ international. Dans l’analyse du développement de ces partis, il faut distinguer : le groupe social ; la masse du parti ; la bureaucratie et l’état-major du parti. La bureaucratie est la force coutumière et conservatrice la plus dangereuse ; s’il finit par constituer un corps solidaire, qui vaut pour soi et se sent indépendant de la masse, le parti finit par devenir anachronique, et dans les moments de crise aiguë il est vidé de son contenu et demeure comme suspendu dans l’air» (1604).

Les dés ne sont pas jetés…

Si les catastrophes moléculaires de la personnalité individuelle sont irréversibles parfois et se terminent dans la tragédie et la mort, les catastrophes des personnalités collectives, comme celles que vivent les anciens partis communistes et les partis socialistes dans la phase aiguë de la mondialisation capitaliste, relèvent aujourd’hui du drame ou de la tragi-comédie irresponsable. Les partis qui se disent socialistes ont eu le dessus sur des partis communistes incapables de se réformer et d’éviter de devenir des organismes à la limite de l’existence. La leçon de Gramsci en sa prison cependant n’a pas été entendue par ses destinataires, à commencer par le parti qu’il a fondé et qui a fini misérablement en faux opposant du berlusconisme. Elle est demeurée sans écho de même en France où l’américanisation du Parti Socialiste l’a transformé moléculairement en une « simple fraction d’un parti plus grand », le parti unique du néolibéralisme qui dans la confrontation de ces fractions gère la société pour le compte du capitalisme mondialisé. Cependant la crise organique du capitalisme se continue et des transformations moléculaires inédites et inverses, critiques, se manifestent à nouveau. Elles exigent la relance de la critique.

Cette relance trouve sa justification historique et théorique dans la matrice des transformations moléculaires à orientation catastrophique. Gramsci, le théoricien de la science politique du bloc historique, le promoteur d’une réforme intellectuelle et morale de la culture occidentale, n’oublie pas la structure économique, en philosophe de la praxis qui traduit les langages de l’économie, de la politique et de la philosophie les uns dans les autres. Ainsi commente-t-il la loi de chute tendancielle du taux de profit étudiée par le livre III du Capital en polémiquant contre Croce qui accuse Marx de catastrophisme mécanique. Gramsci montre que Marx a su étudier les contre tendances qui s’opposent à cette loi et relancent l’accumulation de la plus value relative et la soumission réelle du travail. Ce qui importe pour nous est le fait que la tendance de la loi de la chute tendancielle du taux de profit et les contre tendances procèdent toutes par transformations moléculaires et oscillent en différant la contradiction. Tant que cette contradiction se maintient, les transformations moléculaires se manifestent dans les deux sens d’une catastrophe : négative pour le capital et positive pour le travail, et inversement. Rien n’est donc joué. « La loi est l’aspect contradictoire d’une autre loi, celle de la plus value qui détermine l’expansion moléculaire du système d’usine et donc le développement même du mode de production capitaliste. En ce cas la force contre opérante est elle aussi étudiée organiquement et donne lieu à une loi tout autant organique que celle de la chute». (QC, II, 36, 1283).

Moléculaire ici communique avec tendanciel. Le jeu des tendances est de caractère «historique» réel, et non méthodologique et ouvre une dialectique encore irrésolue des processus moléculaires. « Le terme de tendanciel sert précisément à indiquer ce processus dialectique par lequel la poussée moléculaire conduit à un résultat tendanciellement catastrophique dans l’ensemble social, résultat dont partent d’autres poussées singulières dans un processus de dépassement continu que l’on ne peut prévoir comme indéfini, même s’il se désagrège dans un nombre très grand de phases intermédiaires de différente mesure et importance » (ibidem).

Il n’y a pas de fin automatique de ce processus. On ne peut donc pas affirmer la fin imminente de la société capitaliste, mais on ne peut pas davantage récuser la fin des transformations moléculaires critiques. Qu’en est-il aujourd’hui où le monde est séquestré dans la prison du capitalisme mondialisé et où l’exil intérieur se généralise pour les forces sociales ? Il revient à ces forces d’exil à réapprendre le sens du «monde grand et terrible», à le faire terre promise, monde partagé et habité en commun, un monde toujours grand mais non plus terrible, un monde où les catastrophes négatives de la volonté collective n’auront plus (de) lieu.

BIBLIOGRAPHIE

1. Oeuvres de Gramsci

Lettere dal carcere I, 1926-1930, II, 1931-1937, a cura di Antonio A. Santucci, Palermo, Sellerio editore, 1996;

Quaderni del carcere, edizione critica dell’Istituto Gramsci a cura di Valentino Gerratana, Torino, 1975, 4 tomi. Les textes cités indiquent le numéro du cahier, le paragraphe et la page.

2. Etudes sélectionnées

BURGIO Alberto, Gramsci storico. Una lettura dei « Quaderni del carcere », Roma-Bari, Edizioni Laterza, 2003.

BUCI-GLUCKSMAN Christine, Gramsci et l’Etat, Paris, Fayard, 1975.

FROSINI Fabio, Gramsci e la filosofia. Saggio sui « Quaderni del carcere », 2003.

GERRATANA Valentino, « Contro la dissoluzione del soggetto », in Gramsci. Problemi di metodo, Roma, Editori Riuniti, 1997.

LOSURDO Domenico, Antonio Gramsci dal liberalismo al “comunismo critico”, Roma, Gamberetti, 1997

RAGAZZINI Dario, Leonardo nella società di massa. Teoria della personalità in Gramsci, Bergamo, Moretti Honegger, 2002.

TOSEL André, Marx en italiques. Aux origines de la philosophie italienne contemporaine, Mauvezin, T.E.R., 1991.

TOSEL André, Le marxisme du XX °siècle, Paris, Syllepse, 2009 (chapitres 4,5, 6, 7).

VOZA Pasquale, Gramsci e « la continua crisi », Roma, Carocci , 2008.

Nous disposons désormais de l’indispensable Dizionario gramsciano 1926-1937 a cura di Guido Liguori e Pasquale Voza, Roma, Carocci, 2009. Voir les entrées «moleculare», «personalità», «volontà» entre autres qui ont été fort utile pour la rédaction de cette étude.

 

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
© 2010-2017