EXILÉS À L’UNIVERSITÉ

Valeria WAGNER, Université de Genève, association VisAgenève

En quel sens, la création humaine, les savoirs, seraient-ils exilés aujourd’hui? En quel sens, pourrions-nous être exilé.e.s de la création humaine du savoir? Quelle forme prend cet exil à l’université, en particulier dans le cas des savoirs associés aux Humanités? 

Comme à d’autres occasions où j’ai participé aux événements qu’organise Marie-Claire, il ne m’a pas été facile de trouver l’angle d’approche aux questions qu’elle soulève. Cette difficulté est liée notamment aux contextes pluri- et transdisciplinaires de ses rassemblements, qui déplacent les savoirs en dehors des lieux et des règles de leur constitution. Dans les rencontres de ce type, les intervenants ne peuvent pas compter seulement sur la bibliographie et l’indice des citations qui établissent les contours de leurs disciplines. Ils ne sont pas là pour contribuer à un champ de savoir déjà établi, mais pour interroger un sujet ou un phénomène (cette fois-ci l’Exil) à partir de ce qu’ils savent, ou mieux, à partir des perspectives rendues possibles ou imaginables par leurs domaines de connaissances et leurs expertises.

Ces mises en perspectives éclaircissent la notion d’Exil, mais elles ont aussi une action sur les savoirs qui l’éclairent et sur la modalité dans laquelle les chercheurs mènent leurs réflexions. Les savoirs doivent être réorientés, infléchis en fonction de la question adressée, ce qui dérange quelque peu leur ordre et cohésion interne. Les chercheurs à leur tour doivent reconsidérer non seulement ce qui constitue leur savoirs, mais aussi les modalités de leurs savoir, leurs attitudes à l’égard du savoir. Disons, pour être brefs, que si dans un contexte strictement disciplinaire nous pouvons nous imaginer situés en dehors et maîtres de domaines de connaissances autonomes, qui existent, ou qui sont «là» objectivement, ici, aujourd’hui, nous sommes plutôt menés à reconnaître que les savoirs n’existent pas en soi, qu’ils sont des manières d’articuler des relations entre les sujets et les objets, et qu’ils articulent par conséquent aussi nos subjectivités.

Dans ce séminaire nous nous retrouvons donc dans une situation qui pose d’emblée la question de la constitution des savoirs et des rapports, à la fois intimes et ignorés, que nous entretenons avec eux. Nous sommes invités à faire un travail de dés-objectivation ou dénaturalisation des savoirs, à reconnaître comment ils articulent nos manières de percevoir et de penser, et nous sommes aussi invités à les ré-subjectiver, à réarticuler les relations qu’ils cristallisent. Ce travail de dés-objectivation et de subjectivation des savoirs est, je pense, une sorte d’exercice de ‘désexil’ des savoirs, ou un geste de réappropriation des savoirs qui est peut-être seulement possible à travers l’expérience de l’exil.

Mais dans quels sens, alors, peut on parler des savoirs en termes d’exil, et en particulier, comment seraient-ils exilés, à l’Université, ou alternativement, comment l’Université nous exilerait-elle du savoir?

Prenons d’abord les lieux communs qu’évoque cette image, notamment celui, le plus cliché de tous, de l’université comme une Tour d’Ivoire: le savoir et la pensée seraient alors en exil à l’Université dans le sens où ils seraient à la fois bannis de la cité et à l’Université, mais aussi accueillis, voire sauvés, par l’Université.

Les savoirs seraient alors bannis de la cité parce que, pour accomplir sa missions historique de développer la pensée critique et rassembler la diversité des savoirs sous son égide, l’Université abstrait l’une comme les autres de leur contextes mondains, les organise et les discipline, leur donne une forme et valeur universelle qui permet de les sauvegarder, de les transmettre, les reproduire et continuer à les produire. Dans ce sens, l’Université extrait du monde les savoirs récalcitrants à l’ordre centralisateur et systématique, et elle les remet en circulation après qu’ils soient passés par toute une série de mécanismes de légitimation.

Mais la Tour d’Ivoire de l’Université n’est pas seulement la prison qui réforme les savoirs; elle est aussi perçue comme un des lieux où trouvent refuge les savoirs déplacés, anachroniques, sans lieu propre – comme ceux du passé, de l’ailleurs, de l’autre, des autres langues, les savoirs imaginés et à venir, et plus généralement, aujourd’hui, tous ces savoirs menacés par la logique économique dominante.

Ce double mouvement d’accueil et bannissement ou isolement du savoir –à la fois imaginaire et bien réel– s’articule avec des contradictions structurelles dont certaines sont propres à l’Université et d’autres sont liées au fonctionnement de toute institution. Comme toute institution, l’Université a des liens ambivalents avec les pouvoirs dont elle dépend: elle voudrait à la fois les servir et s’en défaire, être bonne vassale et autonome. –1 Comme toute institution, aussi, l’Université veille à sa propre survie, et celle-ci rentre souvent en conflit avec les intérêts publics qu’elle doit servir : la production et la gestion des savoirs et de la pensée, notamment, sont soumises à la fois aux contraintes des attentes du domaine public (ou privé) et aux besoins de perpétuation et reproduction de l’institution. –2

Le cliché de la Tour d’Ivoire polarise ces contradictions et les synthétise notamment dans l’évocation d’un mode d’existence parasitaire, où trouvent peut-être refuge les princesses anachroniques poursuivies par des dragons néolibéraux, mais où persistent aussi des vestiges d’un féodalisme qui alimente encore les rangs des dirigeants démocratiques. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que la Tour transmet la perception commune, et non sans fondement, de l’Université comme un lieu et système où les savoirs sont déconnectés du monde, des affaires vitales, jusqu’au point de perdre leur relevance, leur sens. –3

Le risque de déconnection et perte de pertinence des savoirs est particulièrement élevé dans le cas des Humanités, comme le suggère la petite nouvelle de science fiction que j’ai traduite pour vous. Écrite aux années 50 par le Chilien Hugo Correa, la nouvelle s’inscrit dans l’imaginaire de la guerre froide, marqué par la possibilité de la destruction du monde par le nucléaire au cours d’une troisième guerre mondiale. Dans le récit, une navette spatiale mise en orbite autour de notre planète au XXe siècle, atterrit sur une terre réduite aux cendres et à la poussière par une catastrophe dévastatrice, vraisemblablement liée à l’étroite dépendance entre science et marché, et en particulier au marché des armes de destruction. Un robot descend annoncer la bonne nouvelle : la navette contient les chefs d’œuvres de la culture (occidentale), que des hommes prévoyants du passé ont pu préserver pour la postérité grâce à leur technologie sophistiquée. Mais le robot ne peut pas remarquer que les hommes, eux, n’ont pas été sauvés : il n’y a plus personne pour recevoir et apprécier les trésors culturels de l’humanité.

Notons tout d’abord que la fusée, métaphore actualisée de la Tour d’Ivoire, est le lieu qui donne asile à des savoirs assiégés par des valeurs inhumaines, mais qu’elle est aussi le lieu où ces savoirs se désengagent des affaires mondaines, laissant le présent dans les mains de dangereux technocrates. On entrevoit ici une critique de la gestion et conception des savoirs dans nos sociétés, et en particulier, à l’Université: dans la société, «livrés à eux-mêmes» ou aux intérêts de tout un chacun, nos savoirs dérapent et conduisent à la destruction; à l’Université ils sont «gardés» et régulés indépendamment, et en dehors, des besoins et du destin des humains. A la fin du récit, l’absurdité d’un progrès technologique orienté d’un côté vers la destruction du monde présent et de l’autre vers la sauvegarde du passé saute aux yeux, et semble indiquer qu’une telle indifférence au sort des humains est constitutive des savoirs. Comme si les savoirs étaient toujours formulés et pensés au passé, comme s’ils adressaient déjà le présent comme passé, et l’Humanité comme déjà morte. Les lecteurs, en tout cas, sont menés à se poser la question de l’importance des savoirs en ces termes: à quoi servent les savoirs s’ils ne s’adressent pas à des être vivants? Et encore : comment les savoirs peuvent-ils garder des liens avec les vivants, voire préserver les vivants? Comment la lecture de Shakespeare aurait-elle pu aider à empêcher la catastrophe? Est-ce que l’Archange aurait pu être plus utile sur terre?

Je laisse ici l’analogie de la fusée, en précisant cependant qu’elle représente un des pires cauchemars des enseignant.e.s et chercheures des humanités, à savoir: que l’Université devienne un musée pour garder des œuvres du passé, plutôt qu’un lieu de production et transmission critique de savoirs; que ces savoirs soient «morts», désengagées du présent et du futur; que des programmes trop contraignants veuillent faire de nous des «robots» qui récitent des paroles préenregistrées, sourdes et aveugles ; et surtout, qu’il n’y ait plus personne pour entendre, recevoir, faire vivre les savoirs que nous entretenons. Il n’y a pas besoin de postuler la fin de l’humanité pour se rendre compte que ce risque est bien réel, que le problème ne réside pas dans l’absence de gens physiques, mais dans la transmission et production de savoirs inanimés, des savoirs objets, morts. Je pense que l’enjeu pour les Humanités et pour l’Université en général, est aujourd’hui de redonner une vie et une communauté aux savoirs, les inscrire dans un présent collectif animé.

Précisons qu’une telle inscription ne se réduit pas à l’immersion des chercheurs et de l’Université dans les affaires courantes. Je pense que l’Université doit offrir un espace à distance du monde quotidien pour que les savoirs ne se transmettent et produisent dans des buts purement partisans, pour que puisse avoir lieu une pensée critique, à partir de laquelle les savoirs soient conçus au bénéfice de ce qui relève de notre matérialité subjective et collective. C’est pourquoi l’exil des savoirs et des chercheurs, de tout un chacun à l’égard des savoirs, est incontournable: reste à redéfinir comment l’exil est aussi une expérience d’engagement, et non pas seulement de perte, égarement, ou déconnection.

Partons encore une fois du terme lui même, rappelant une de ses multiples évidences: que l’exil implique un éloignement de son lieu d’habitation historique et de la communauté, aussi imaginaire que réelle, qui le rend habitable. On pourrait dire: on habite chez soi et avec les siens; ailleurs, on loge. L’exil est dans ce sens une forme de dénudement de la vie du propre collectif, du quotidien tissé de liens inconditionnels et tacites qui rendent l’existence de l’un indissociable de celle des autres. Mais ce dénudement est aussi une forme de dénaturalisation de cet imaginaire de l’appartenance, du confort et de la contrainte du «chez soi» et du «nous». C’est pourquoi l’exil est une position enviable du point de vue épistémologique, qui a permis le développement d’une pensée dans un certain sens émancipée de ses non-dits. Les nations, on le sait, ont souvent été pensées en exil – loin du «chez soi» et du «nous», l’exilé a souvent tourné cette aliénation en désir de communauté et de liens, qu’il/elle a reconstruit en les adressant. La pensée de l’exil s’adresse toujours à une communauté, à un public, qui n’existe plus ou pas encore, mais qu’elle imagine, elle tend vers la création du cercle humain qui lui rendra un habitat. Je pense que l’exil est aujourd’hui une position et une expérience indissociable de la pensée de la communauté, des liens et des identités collectives.

De même peut-on dire que les savoirs en exil, d’abord dénaturalisés ou distanciés des liens communautaires construits comme ‘naturels’, ont la possibilité de se reconfigurer en fonction d’une relation à venir, d’une subjectivité en construction, ou d’une collectivité en émergence, pour autant que l’on comprenne l’exil, non pas comme un processus de déconnection, mais comme une chance d’engager des liens présents avec le collectif à venir. C’est ce que j’entendais auparavant par des savoirs ‘subjectivés’: des savoirs configurés dans la perspective d’une communauté en construction, en liaison, en cours de formation. Les savoirs exilés dans ce sens seraient alors déjà en voie de désexil.

NOTES

1– Ceci a toujours été le cas, mais les instances auxquelles l’Université est redevable ont évidemment changé : si à ses début les besoins de consolidation idéologique et matérielle de l’État Nation ont marqué la production et l’encouragement d’un certain type de savoir et pensée – les Humanités, pour être schématique – aujourd’hui ce sont les impératifs d’une économie en grande partie autonomisée du politique qui déterminent les savoirs et la pensée que l’Université privilégie, ou en tout cas, est sensée privilégier – c.à.d., prenant un grand raccourci, les Sciences.

2– La conservation, la régulation et la production des savoirs, en plus de répondre aux besoins sociaux, politiques et économiques «externes» (l’Université comme lieu où se reproduisent non seulement les savoirs mais aussi les idéologies dominantes, les privilèges et l’hiérarchie sociale) est donc aussi mise au service de la reproduction des structures de l’institution et des fonctions qu’elle promeut. Ainsi toute réorganisation ou questionnement des champs de savoir met en péril l’organisation interne de l’institution, qui repose à l’Université sur une très dangereuse association entre le pouvoir et le savoir, légitimée par ce qu’on pourrait appeler l’idéologie de la méritocratie –l’idée donc que l’on accède aux postes de pouvoir par les mérites dans le domaine du savoir, lui même évaluée par une élite qui définit ce qui est le savoir, comment il doit être professé, etc. Donc, en plus des contraintes dites externes, d’ordre politique à ses débuts, plus ouvertement économiques aujourd’hui, la constitution et le traitement des savoirs à l’Université est aussi régi par des contraintes internes, relatives à la vie politique et économique de l’institution.

3– C’est d’ailleurs dans le cadre de cet imaginaire que les exigences de rentabilité, productivité et mensurabilité des savoirs ont du succès, parce que la conversion des savoirs en valeurs économiques comptants vient effectuer le passage du monde académique supposé clos à la cité, il vient «sauver» les savoirs abandonnés à l’improductivité, ou bien, selon les cas, achever ceux qui s’avèrent «parasitaires» à la société.

* L’association visAgenève (http://www.visageneve.org/) promeut la réalisation de films par des migrant.e.s sur la migration. Depuis ses débuts elle a encadré la réalisation de 7 courts-métrages, accompagnant les groupes de personnes migrant.e.s à charge de chaque film tout au long des différentes étapes du processus de réalisation. Les films sont: Visa de touriste (Jorge Toro «Flavio» et Gustavo Capdevila Fonrouge, fiction, 8’30’’min, 2010), Le combat (Andrey Koval et Karina Tsurko, fiction, 13’50’’ min, 2010), Akou & Michel (Mónica Granda, Franklin Herrera, Sidi Mounounta et Vicky Ordoñez, fiction, 12’00’’ min, 2010), Loin / Dure / Lejos (Yasemin Çakir et Fernando Rodríguez, fiction, 10’00’’, min, 2010), L’impasse, Ivonne González Indira Saballos et Mélanie Macario, fiction, 8’00’’ min, 2011), La vie de rêve (Hadi Benyezzar et Natalia Horber, fiction, 8’11 min, 2011), L’enfant (Silvia Mariño et Gerardo Nieto, fiction, 10’00’’ min, 2011).

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
© 2010-2017