LE PAIN AMER DE L’EXIL

François RIGAUX, professeur émérite de droit international, Université de Louvain, Belgique

Bruxelles, juillet 2011

Quand Dante fut banni de sa patrie, il se lamenta sur le pain amer de l’exil. D’après certains commentateurs, le propos n’était pas métaphorique : les boulangers florentins cuisaient – et cuisent encore – le pain sans sel, ce qui expliquait l’amertume du pain de l’exil. La première souffrance de ceux qui vivent loin de leur pays est la nécessité de s’adapter à d’autres habitudes alimentaires. N’est guère moins douloureux l’apprentissage d’une langue étrangère. Les travailleurs migrants se recrutent le plus souvent parmi les jeunes hommes à peine sortis de l’école et qui se voient contraints de recommencer à acquérir des connaissances, un savoir-faire et un savoir-parler venant effacer la formation déjà reçue dans leur milieu d’origine. Leur condition est deux fois dépendante: hôtes d’un pays où ils doivent se faire apprécier, ils occupent dans la société des positions subordonnées. Il n’échappent à la pauvreté ou à la misère qu’au prix de leur asservissement.

Quel regard le philosophe ou le juriste portent-ils sur la condition de l’exilé, dont le choix n’est que celui d’un moindre mal? Le discours philosophique prétend s’abstraire des contingences locales et matérielles. Le sage se fait une idée de l’homme qui transcende les conditions singulières. Il prétend dépasser les particularismes. L’intelligence de la vie et la maîtrise de la nature confèrent à tout être humain une seigneurie qui surmonte en les ignorant les aléas de l’existence quotidienne. Ce sont des esclaves grecs qui ont civilisé les Romains auxquels ils ont même imposé leur langue. Un scénario semblable fut joué à des époques successives. Telle l’Europe française qui éblouissait Voltaire et dont il créditait le siècle de Louis XIV. Non tant la personne du monarque que la diffusion spontanée d’une idée qui parcourt l’Europe et qu’atteste cette mondaine qui entendant parler de la tour de Babel affirme: «Ainsi, avant la confusion des langues tout le monde parlait le français».

Face à l’asile le juriste a une attitude ambiguë. D’un côté, la division du monde en Etats et la pluralité des ordonnancements juridiques ont cristallisé le concept de nationalité et, par là, contribué à la création de ce statut spécifique, celui de l’étranger. Statut tout relatif puisque nulle personne n’a cette qualité que par rapport à l’Etat dont elle n’est pas le ressortissant. Mais à l’inverse et sous l’influence de la notion philosophique d’universalité, il s’est construit, depuis la fin du XVIIIe siècle, une idée de l’humanité et des droits qui y sont inhérents, avec la proclamation des droits fondamentaux. La liberté, surtout, le seul droit inné selon Kant, est ce qui qualifie l’être humain se détachant de la matière brute gouvernée par une nécessité aveugle. La liberté dont l’un des attributs est celui de quitter « librement » son pays, notion profondément équivoque. Quitter son pays c’est prendre le chemin de l’exil, mais ce choix n’est pas un véritable exercice de la liberté, alors qu’il obéit à des contraintes diverses, l’oppression ou les discriminations que l’émigrant veut fuir, mais aussi la misère financière. L’exemple actuel des Tunisiens ou des Egyptiens auxquels un réveil démocratique n’a apporté ni le pain ni l’emploi est significatif de la conjonction d’une liberté récente avec une nécessité ancestrale. En outre, conçu comme l’exercice d’une liberté, le choix de l’exil ne s’accompagne pas de l’accès à un lieu d’asile. La forteresse Europe combine la libre circulation des travailleurs entre les Etats membres de l’Union et le maintien d’un verrou pour interdire ou freiner l’accès des non-communautaires. Il est pour le moins paradoxal de qualifier l’émigration d’exercice d’une liberté.

Dès l’époque de la Révolution française, un combat est apparu entre deux écrivains de langue anglaise. D’un côté Edmund Burke et de l‘autre Thomas Paine. Dans les Reflections on the Revolution in France (1790), le premier fait une critique féroce de la Révolution française et du courant universaliste qui l’inspire. Le cas de Burke est d’autant plus typique qu’il était d’origine irlandaise et a présenté un soutien résolu de la monarchie britannique. Thomas Paine publia la première partie (1791) et la seconde (1792) d’un pamphlet intitulé Rights of Man. Se trouvant à Paris au moment de la parution de l’ouvrage de Burke, il le critique vivement au nom des «droits de l’homme». Ainsi, le système juridique est apte à accueillir une vision universaliste de la société sous le couvert des droits fondamentaux. La vie de Thomas Paine n’est pas moins significative que celle de Burke. Issu d’un milieu modeste de petits commerçants du Norfolk, il s’embarqua pour les Etats-Unis, sans doute pour échapper à la prison pour dettes et se joignit avec ardeur aux colons révoltés. C’est avec le même enthousiasme qu’il se rendit à Paris dans les premiers mois de la Révolution, ayant deux fois choisi l’exil, pour adhérer à des forces populaires dont il partageait le combat. Alors que l’Angleterre de Burke préfigure la forteresse Europe, Tomas Paine demeure l’emblème d’une solidarité qui bouscule les frontières étatiques. L’exil lui procura à deux reprises une patrie d’élection.

Si l’exil se caractérise par un phénomène d’exclusion, il existe des formes d’exil intérieur. Ont une telle nature, les peuples vivant dans les frontières d’un Etat dont les institutions leur sont hostiles ou étrangères. Après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), les calvinistes français eurent le choix entre l’émigration et l’appartenance à une minorité discriminée et privée des droits fondamentaux. La fidélité à leurs convictions religieuses les plaça devant pareil dilemme. Requérant de renier leur passé, une troisième alternative consistait à donner à l’Eglise romaine une adhésion plus ou moins sincère. Tels les marranes espagnols ou portugais qui acceptèrent le baptême sans abandonner leur foi dans le judaïsme. Une autre forme d’exil intérieur consistait cette fois à s’exclure de leur communauté d’origine, avec le risque, s’ils venaient à être découverts, de s’exposer comme renégats, aux rigueurs de l’Inquisition. La vie de Spinoza est emblématique de ces exils successifs. Réfugié avec ses parents aux Pays-Bas, il fut, par un acte solennel, le herem, exclu de la communauté juive d’Amsterdam. Il trouva un soutien et des amitiés dans ce qu’on a appelé les chrétiens sans Eglise.

L’hérésie est encore une variété de l’exil : le choix d’une opinion particulière, qui est la racine grecque du mot hérésie, établit entre ceux qui la professent un lien qui les détache de la croyance dominante. Pareil phénomène d’exclusion peut instituer d’autres formes d’exil. Soit l’émigration, comme le pratiquèrent au XVIIe et au XVIIIe siècle des dissidents anglais, soit, à l’intérieur même de la nouvelle communauté la pratique du shunning consistant à interdire aux membres d’un groupe tout contact avec les apostats. La rupture avec une communauté à laquelle le sujet cesse d’appartenir est donc une forme d’exil qui parfois se dédouble. Tels les Juifs ayant quitté leur pays d’origine pour accéder à un environnement plus libéral, qui, en raison même de ce caractère, ne fait pas obstacle à l’exercice de la liberté religieuse qui permet à la confession d’exclure un de ses membres.

Analyser les phénomènes d’exil à la lumière de la philosophie du droit et, on vient de le voir, de la religion, conduit aux réflexions suivantes. La notion même d’exil conjugue deux éléments : un système pluraliste à l’intérieur duquel il est loisible aux sujets de se mouvoir. Soit en se déplaçant dans l’espace, d’un Etat à un autre, soit en changeant d’opinion ou de conviction, par la conversion, l’abjuration. Et on retrouve ici la relativité qui affecte une mutation, ainsi que le rapport différent que jette sur la mobilité le lieu que l’on quitte et le lieu dans lequel on pénètre. Le langage quotidien note pareille différence, l’émigrant devient immigrant, celui que la nouvelle confession qualifie de converti et, dans celle qu’il quitte, tenu pour un laps et si son abandon suit une conversion il est relaps.

La liberté est un ingrédient apparent de l’exil, tantôt sous sa forme individuelle tantôt sous sa forme collective. Le plus souvent mais pas toujours, l’individu ou le groupe qui sont expulsés d’un pays ou exclus d’une confession religieuse sont condamnés à l’exil. La mobilité qui est inhérente à toute variété de l’exil prend place dans des lieux fixes auxquels s’adossent de toute nécessité les individus et les groupes. Il n’y a pas de mouvement perpétuel. Le «citoyen du monde» qui ne se rattacherait à aucun pays est une fantaisie de l’imagination. L’athéisme n’est pas une religion et l‘on peut vivre sans religion mais non sans opinion. Les êtres humains appartiennent nécessairement à des groupes, à des lieux, à des courants d’opinion, à des idéologies et, le cas échéant à des religions. Pareille insertion communautaire de l’individu grâce à laquelle il est né, a reçu sa première éducation, a appris un langage en fait un sujet apte à l’émigration.

Les conditions socio-économiques dans lesquelles s’opère la mobilité, les outils intellectuels dont le sujet est doté, les armes dont il est porteur produisent une image inversée de l’exil, celle du conquérant. Les agressions coloniales qui n’ont jamais pris fin consistent à exporter un modèle de société qui se qualifie lui-même de civilisation. Le conquérant brouille le concept de l’exil : il a réussi à occuper un territoire dont la population a été décimée, réduite en esclavage ou subjuguée. Sur le modèle des enclaves coloniales britanniques, les descendants des conquérants ont réussi à transformer en exilés dans leur propre pays ceux qui, à l’origine, étaient maîtres du territoire. De manière apparemment plus pacifique, les organisations internationales ont répandu dans l’univers des cellules de fonctionnaires auxquelles participent tous les Etats appartenant à l’organisation internationale mais selon un modèle emprunté à la tradition d’une poignée de pays dominants.

Contribution au Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), EXIL, CREATION PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE – Philosophie et Citoyenneté contemporaine. Paris, Genève, année 2010-2011.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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