LE RETOUR DE L’ARCHANGE

Hugo CORREA (Chile, 1926-2008) –1

La fusée automatisée «Archange», ses antennes et écrans assez endommagés, descendit lentement au milieu d’un assourdissant nuage de poussière qui estompa sa silhouette. Bientôt on commença à voir le profil flou de l’astronef dans le tourbillon dessiné contre le soleil descendant.

La poussière retomba au sol.

Une écoutille s’ouvrît dans la proue de l’ «Archange», et les trompettes répandirent un appel joyeux. Ensuite une voix très puissante traversa l’espace, réveillant des échos dans des collines voisines:

Hommes du futur: à la fin du XXe siècle vos ancêtres m’ont envoyé tourner autour de la Terre pour une période de dix mille ans, au bout desquelles je devais rentrer pour saluer la famille humaine. Me voici de retour. Mon aspect est plus ou moins celui que j’avais quand j’ai entrepris le voyage. Peut-être ma figure vous paraîtra-t-elle démodée. Le jour où j’ai démarré l’humanité traversait une période critique : pour la première fois dans l’histoire l’homme était conscient d’avoir les moyens de se détruire soi-même de manière intégrale. On vivait des moments angoissants, beaucoup craignaient que l’homme ne saurait pas choisir. La voix qui vous parle est la voix de ce temps-là. Ou bien avez vous cessé d’utiliser le langage parlé, pour le substituer avec la télépathie, comme beaucoup de fantaisistes le supposaient dans mon temps? Mais je ne vais vous ennuyer avec mon discours, vous êtes certainement des gens occupés. J’ouvrirai mes écoutilles et toute ma cargaison restera à votre disposition. Bien que le mécanique qui les porte puisse paraître datée, les produits du génie humain méritent votre attention. Vous pourrez entendre Beethoven, lire Shakespeare, contempler les reproductions de Michel Ange, Rembrandt, et beaucoup d’autres. Sans avoir besoin d’entreprendre des longues fouilles archéologiques vous aurez les grandes productions de vingt-et-un siècles sous la main.

Encore une fois, je vous salue, hommes du futur.

Les trompettes versèrent à nouveau leurs joyeux sons sur les plaines. Les notes moururent une à une aux derniers confins de l’horizon. Les écoutilles de l’ «Archange» s’ouvrirent et un palan –2 commença à déposer sur la poussière, un à un, d’innombrables caisses et paquets soigneusement emballés, qui formèrent un tas de taille croissante à côté des tuyères.

Le soleil commença à s’enfoncer dans l’horizon. Ses rayons illuminèrent le brillant astronef et le travail efficient du palan, jusqu’à ce que ce dernier donna fin à son activité automatique; ils jetèrent un dernier regard rasant sur la quiétude finale de la fusée.

Un vent souffla sur la plaine: la poussière se leva, et, bien que l’astre roi s’enfonçât au loin, le présent des hommes du XX siècle disparaissait sous une fine couche de cendres.

NOTES

1– Dans http://www.scribd.com/doc/6730492/Correa-Hugo-El-Regreso-Del-Arcangel. (Trad. Valeria Wagner)

2– Dans le texte : un tecle

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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