L’ÉNIGME DU TRAUMATISME EXTRÊME

Marcelo N. VIÑAR

Traduction française de Laura Graciela KLANG (texte original disponible ici)

Le trauma: symptôme de notre civilisation 
Quelques remarques sur le traumatisme et l’exclusion
Son impact sur la subjectivité 

La notion de trauma a acquis une telle extension, une telle ampleur autant dans la diversité de ses causes que dans l’éclat ou l’intensité de ses effets, qu’une reconnaissance de son hétérogénéité devient nécessaire afin de pouvoir lui restituer de la précision et éviter ainsi qu’il devienne un bouche-trou transformant la problématique à penser en une tour de Babel.

On sait bien que l’ usage du terme en médecine n’est pas le même qu’en psychanalyse. Alors que pour la médecine il s’agit de réparer un mal actuel et que tout tourne autour de l’adéquation ou la proportionnalité entre les causes et les effets, dans notre métier, l’action après-coup et la resignification -on a l’habitude de dire la resymbolisati traumaconfigurent on du le centre du problème; c’est à dire, il s’agit d’une réparation ou d’une cicatrisation de longue haleine, qui teint même la transmission entre les générations.

Le thème de la séduction originaire et du choc sexuel primaire (dont la conceptualisation a occupé Freud et ses successeurs pendant très longtemps et elle continue de le faire) est en rapport lointain avec l’horreur des camps, celle du génocide et de la torture qui a été et qui est toujours, une obsession. Le traumatisme dont la démarche est faite dans l’intimité de l’inceste n’a pas, lui non plus, les mêmes coordonnées d’analyse que celui qui se développe dans la sphère publique et collective de la violence politique; celui qui est le produit des catastrophes naturelles ou qui résulte de l’iniquité humaine, des actions cruelles conçues de manière lucide et méthodique. Le thème est donc d’une ampleur qui demande une fragmentation en chapitres ou thèmes pouvant être cernés par un point de vue susceptible d’ acquérir une certaine congruence.

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Je me propose ici d’aborder les effets immédiats du trauma extrême et de faire quelques conjectures sur ses effets à long terme, en ce qui concerne la violence politique (torture, disparition, guerre, génocide), et aussi le génocide froid de la marginalisation et de l’exclusion qui caractérise l’organisation productive et sociétaire dans plusieurs des pays en Amérique Latine, probablement comme un débris actuel de cette mentalité coloniale colorée d’une supposée supériorité ethnique des blancs d’origine européenne sur la population autochtone.

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Pour commencer, je voudrais exprimer auprès des institutions convoquantes mon plus grand respect et ma reconnaissance; et sans avoir la prétention de centrer le problème sur une guerre de noms, je suis obligé d’exprimer mon désaccord par rapport a le statut aux notions de Névrose Traumatique, P.T.S.S. (Post Traumatic Stress Syndrom) et celle de Résilience. Les premières ont médicalisé le problème; elles ont mis en oeuvre une taxonomie de symptomes et de sindromes; ceux-ci, du fait de mettre l’emphase sur le corps endommagé, mettent l’accent sur ce qui est accessoire tout en négligeant l’essentiel: l’effet dévastateur sur la structure psychique du sujet atteint et de son entourage, et à long terme, sur la transmission entre les générations.

La notion plus récente, celle de Résilience, s’inspire de la physique la capacité, par exemple d’un élastique ou d’un ressort; après avoir été soumis à des conditions extrêmes, elle est mesurée par son aptitude à perdre ou à récupérer ses conditions originales de texture et de résistance.

À partir de ce fait on extrapole la capacité de régénération psychique à la suite de conditions de violence extrême. Cette notion a la vertu de combattre la pente victimologique du dommage chez le patient et de dénoncer le bénéfice secondaire des symptômes  Elle vise à ouvrir un dénouement créatif à la place de la minusvalie qu’on a l’habitude d’attribuer à cette séquelle mais elle comporte une vocation normalisatrice qui nous semble erronée et même nuisible.

Il serait absurde de paralyser l’action dans une guerre de mots. Ce dont il s’agit c’est de résister à la médicalisation du problème ce qui contribue à la fiction d’une société faite d’affectés et d’indemnes. Nous essayons de prendre position d’une autre façon, à partir d’ une autre logique, d’une autre éthique. Nous nous plaçons dans une perspective où nous mettons l’accent, où nous soulignons une notion de trace ou d’inscription nuisible et/ou salutaire, et par dessus tout, nous postulons que suite à un macro traumatisme, tout ce que nous sommes est teint, de façon manifeste, cachée, ou subreptice par l’expérience traumatique qui a eu lieu, aussi bien dans la souffrance que dans l’activité sublimatoire et créative. La divergence du point de départ est radicale et a un énorme poids sur les objectifs d’un processus thérapeutique ainsi que sur le choix des itinéraires à parcourir. Penser en termes de névrose traumatique n’est pas du tout la même chose que penser en termes de trace ou d’inscription; ceci entraîne de toute évidence des conséquences sur la compréhension et le développement qui découle de notre travail.

Par conséquent la querelle n’est pas terminologique mais doctrinale. L’une met l’emphase sur la normalisation, la cicatrisation ou l’indemnité du corps et l’âme (du soma et de l’appareil psychique). Sa vocation est de s’inscrire dans le discours médical ou psychopatologique. Notre position souligne l’inscription dans la culture et dans l’histoire. Le changement terminologique vise aussi à une évaluation différente; à ne pas le considérer univoquement comme dépouille ou infamie mais comme une violence capable de renverser sa dimension nuisible et nourrir un destin de créativité. –1

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Nous pensons que l’effet de normalisation recherché par la résilience, comme l’action cathartique abréactive avec laquelle travaille le modèle P.T.S.S., éludent une dimension essentielle du problème. Il est vrai que la catharsis, comme recréation du moment traumatique n’est pas uniquement une répétition hallucinatoire mais la présence de le témoin (un être humain participant et auxiliateur) est quelque chose de nouveau et d’inédit. Mais réussir à la création de cet espace relationnel intime est un point de départ et non pas une culmination. Les témoins, au singulier et au pluriel, sont décisifs pour que le narrateur assume la transmission de son expérience. Il n’y a pas de narrateur sans auditeur, il n’y a pas d’humanité sans narration. Nous sommes faits de mots tout aussi bien que de chair. C’est dans cet espace intime qu’on donne naissance à la production de psychisme, de supports et d’ itinéraires où des amours et des solitudes sont construits.

Mais les images du mal, (torture, disparition, guerre ou génocide) n’entraînent ni expérience ni enseignement mais un vide représentationnel. L’expérience catastrophique est un trou dans la continuité représentationnelle inhérente à la vie psychique. L’horreur et la douleur extrêmes n’apportent pas de l’expérience mais de l’épouvante; ils n’apportent pas des représentations et des récits mais un vide représentationnel et par conséquent on peut difficilement transmettre ou partager ce qui est advenu. La parole cathartique devient robotisée et vient à configurer une parodie, un simulacre de la valeur d’échange entre humains. Il n’y a pas processus (intériorisation, subjectivation) de l’expérience. W.Benjamin nous a appris que les soldats rentraient muets des tranchées de Verdun. Rendre représentable, c’est à dire transmissible ce qui a supprimé les conditions de représentabilité, les conditions de récit pouvant être partagé est une tâche ardue. L’exhibition compulsive d’une parole cathartique n’est pas pareil que l’Insichgehen (rentrer en soi même), dont parle Hegel. Mouvement d’intériorisation d’examen de soi et autoréflexion. C’est ce mouvement qui apporte de l’épaisseur à l’événement physique en le signifiant. Avec la création d’une alternance entre l’expérience transitive et réflexive; il s’agit de réinstaller la différence entre pensée et hallucination. C’est le fait de reconnaître cette alternance qui arrête l’expérience de l’horreur.

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Il serait probablement plus simple et plus éloquent d’étayer ce débat avec les mots d’un survivant des camps: «celui qui n’a jamais été à Auschswitz ne pourra jamais entièrement entrer ; celui qui y a été ne finira jamais d’en sortir…». Le monde concentrationnaire -comme paradigme de l’horreur n’a pas la possibilité de se transformer en mémoire, il reste douleur insupportable et toujours actuelle. Semprún écrit: «quelque chose de soi même reste là bas, même si une autre partie de soi peut continuer à aimer, à haïr, à travailler, à s’engager dans des projets ou à devenir furieux». Ce profond clivage, propre au traumatisme extrême et son élaboration perpétuelle constituera le noyau de ce texte.

«Celui qui n’a jamais été dans l’univers concentrationnaire ne pourra jamais entrer tout à fait, celui qui y a été ne pourra jamais en sortir» Comment penser l’abîme des univers symboliques qui séparent l’un de l’autre, semblerait-il de manière définitive et irréductible? Cette sentence s’est imposée à moi comme harcèlement psychique et comme énigme à déchiffrer. Un collègue allemand, Hans Stoffels, décrit qu’ après avoir écrit sa «Divine Comédie» les habitants de Vérone évitaient Dante pour avoir visité l’enfer.

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Comment donc concevoir la spécificité de la mémoire de la terreur? L’effroi n’engendre ni enseignement ni expérience mais un néant représentationnel. La douleur originaire du trauma est répétée obsessionnellement de façon hallucinatoire. Les ressources psychiques pour que la furie de l’hallucination puisse être métabolisée sont lentes, on ne peut pas l’apprivoiser mais au moins rendre cette expérience moins brûlante et à la place de la sidération du sujet, l’accompagner à reconstruire des représentations psychiques pouvant acquérir du sens pour lui.

On sait que les mots font allusion et représentent les faits, parfois en proximité, d’autres fois à une distance inexorable. Je peux dire «je suis amoureux» ou «je suis horrifié», ou ponctuellement «hier soir j’ai fait l’amour ou j’ai eu un orgasme», et je peux doter ces affirmations de la trivialisation la plus grande ou au contraire brûler d’émotion.

En d’autres termes, nous pouvons faire de ces expériences une parole pleine ou une parole creuse. On ne dispose pas de l’espace d’intimité propre à la symbolisation comme d’une donnée initiale originaire, comme on dispose de l’air qu’on respire et de la lumière et des couleurs qui nous permettent de voir, mais il s’agit d’un registre qu’on construit laborieusement et qu’on obtient de façon aléatoire. Qu’on réussit à construire ou qu’on échoue.

C’est la distance entre la communication ordinaire et la communication poétique. Pour pouvoir se parler on a toujours besoin de deux, même si l’autre est soi même et cette tension entre l’expérience immédiate et la pensée est absolument nécessaire. Mais si la distance entre le fait expérienciel et sa représentation est toujours problématique, cette difficulté s’amplifie de façon exponentielle dans les zones extrêmes du plaisir et de l’horreur. Le langage n’est pas la vérité, dit Paul Auster mais c’est notre manière d’habiter le monde. Et même quand le pathos habitera et même inondera le discours, il est toujours et encore nécessaire de distinguer entre l’affect cathartique du mot évacuatif et le différencier de la dure expérience intérieure de la parole qu’exprime la douleur psychique. Arriver à ce point est aride et ardu –c’est probablement la partie la plus longue et ennuyeuse d’un processus thérapeutique, cependant il ne s’agit pas du point d’arrivée mais à peine du point de départ.

C’est là où s’arrêtent les sillons hallucinatoires de la répétition traumatique, cette sidération de l’expérience qui ne peut ni relier ni expulser l’épouvante et qui est paralysée dans la terreur. Ce que un certain auteur appelle effondrement de la transitionnalité entre hallucination et pensée, qui pousse comme l’arête la plus visible de ce qu’on appelle Névrose traumatique ou névrose de guerre. Encore avec des mots de Semprún: «il faut l’apparition d’un moi de la narration s’étant nourri de mon vécu mais qui le surmonte, qu’il soit capable d’insérer dans ce vécu l’expérience et l’imaginaire, la fiction et donc l’illusion. Une fiction aussi illustrative que la vérité et qui contribue à ce que la vérité soit vraisemblable et pas sidérante.»

Rien, dans nos propositions ne ressemble a la cicatrisation du P.T.S.S. ou à la normalisation psychique à laquelle vise la résilience. Il s’agit de reconnaître dans le trauma collectif de la barbarie totalitaire, pas uniquement les dommages sur le corps que la médecine doit reconnaître et doit traiter, pas uniquement la symptomatologie psychique que la médecine intégrale ou psychiatrique peut contribuer à atténuer, mais centrer le registre là où l’être humain est un être parlant.

Et sa condition d’être politique –comme on sait depuis Aristote- n’est pas un attribut adjectif mais une condition constitutive de son humanité. Cette utopie est aussi inaccessible qu’indispensable. Sans elle, la solidarité lucide et consciente dévale fatalement sur le toboggan de l’assistencialisme altruiste et installe à nouveau dans la paire thérapeutique la dicotomie du malade et de l’indemne. Et dans ce monde d’injustice, qui est exempt d’être victime, victimaire ou complice de violence politique?

C’est pour cela qu’il est nécessaire d’entretenir cette utopie comme référent: celui qui est malade est le lien social, pas la victime. Quand le trauma de la violence politique réassume son véritable statut, celui de l’acte politique et pas celui de la maladie, alors le processus thérapeutique sera interminable, aussi long que l’histoire de l’humanité. «Je ne suis pas un malade mais l’expression de mon temps» disaient Hans Meyer puis Jean Améry dans «Au delà du crime et du châtiment».

Vous vous rappelez sans doute du cauchemar récurrent de Primo Lévy dans le KZ: il rêvait les retrouvailles avec ceux qu’il aimait et au milieu de la narration de ses pénuries, ceux-là s’éloignaient froids et indifférents… «De la torture, personne ne veut savoir, personne ne peut croire» martelait M.de Certeau: et l’indifférence et l’incrédulité redoublait l’intensité pathogène du traumatisme. L’empathie du témoin impliqué est décisive dans le rétablissement de l’affecté.

Les mères et les grand-mères des disparus, Les Folles de la Place de Mai (Las locas de la Plaza de Mayo) –2, avec leur marche silencieuse portant les effigies de leurs enfants, ont socialisé leurs deuils, leurs peines et leurs douleurs, elles ont changé le cours de l’histoire de notre continent grâce à leur combat incorruptible pour la mémoire.

À la mémoire officielle de la célébration patriotique imposée par les dictatures, elles ont tissé pas à pas, le lien social déchiré par la tyrannie. Ce n’est pas des années mais des décennies de travail et d’effort, le temps que demande le renversement du mandat du silence, la proscription de la mémoire en prescription de mémoire. Unfinishable business (Affaire interminable), c’est le titre d’un poème allusif écrit par Primo Lévy peu avant sa mort. C’est ainsi avec le génocide arménien, avec la Shoah, avec les disparitions en Amérique Latine. On sait que trois générations sont nécessaires pour construire et pour modeler l’humanité d’un être humain.

La terreur rend muet et elle enferme la victime dans sa douleur et dans son silence –3. Ceci arrive avec l’horreur à chaud de la guerre et le génocide ou la torture, l’horreur glacé de la marginalisation et de l’exclusion, qui privent le sujet de son droit d’avoir des droits. Le rétablissement, qui en médecine est le silence des organes, est dans le trauma le retour de la victime à sa condition de sujet, à sa condition de parlêtre (être de parole) et de citoyen. Parcourir pas à pas le chemin de la réparation est toujours un chemin singulier et différent pour chacun, mais il passe toujours par la récupération de la parole et la restitution d’une mémoire apte à configurer un présent et à projeter un avenir.

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«La foule de ceux qui n’ont pas vécu assez… ce n’est pas une pleureuse qu’il leur faut c’est un devin. Il leur faut un Oedipe qui leur explique leur propre énigme dont ils n’ont pas les sens. Il faut entendre des mots qui ne furent jamais dits, qui restèrent au fond des coeurs (fouillez le vôtre, ils y sont) Il faut faire parler les silences de l’histoire».

J’apporte en exergue cette citation pour éviter le soupçon d’un sectarisme psychanalytique, je précise qu’aucun grand psychanalyste ne l’a prononcée mais ce fut Jean Michelet dans son Journal du 30 janvier 1842 –4. Pour une humanité captive de sa vantardise du procès civilisateur, la date fait frémir et elle est pionnière d’une parole créatrice comme un facteur thérapeutique.

Je choisis cette citation prononcée cela fait plus d’un siècle et demi, parce qu’elle va dans la direction pertinente et précise de démédicaliser le problème du trauma collectif et de jeter un pont sur l’abîme apparemment infranchissable entre les univers symboliques de ceux qui ont vécu et ceux qui n’ont pas vécu l’horreur de l’expérience concentrationnaire ou du génocide froid et parfois imperceptible de l’exclusion que nous traitons si souvent avec la ressource de «la distraction polie».

Je choisis cette citation parce qu’elle vise à rompre la dicotomie fallacieuse de ce qu’il y a des affectés et des indemnes de ce poison inexorable et redoutable que la civilisation continue de produire -comme l’argumente Z.Bauman dans ses «Wasted lifes» (Des vies gaspillées) et dans «Modernité et holocauste».

Je choisis cette citation parce qu’elle vise, je répète, à établir un espace humain -partagé et convivial- là où il y avait altérité-étrangeté et méconnaissance (j’inclus la médicalisation comme allant dans cette direction) et parce qu’elle situe ou replace le trauma collectif dans deux axes essentiels:

La condition parlante de l’être humain et son impératif de transmission entre les générations. Nous pensons que en deçà ou au delà du trauma, trois générations sont nécessaires pour construire et modeler le profil d’un être humain. Que notre naissance n’est pas uniquement le produit de l’union d’un ovule et d’un spermatozoïde, ni sa dotation génétique qui en est inhérente, mais que nous sommes les héritiers et les messagers ou les portes-parole du désir parental et de ses interdictions, qu’ils soient explicites ou inconscients et c’est à travers eux qu’arrivent les clés et les mandats du langage et de la culture.

Ou pour le dire avec les mots de Marc Auge dans “Anthropologie de la vie quotidienne”: «La paire nature-culture est indissoluble dans la condition humaine et coextensive à sa condition d’être parlant. Il n’y a pas de dichotomie entre l’homme individuel et l’homme culturel. L’identité individuelle est dans et pour la relation avec les autres hommes. Le rapport avec l’autre peut être d’extériorité (l’autre distant et étranger) ou de proximité participante (empathie et intériorité).»

L’observation panoptique réifiante ou l’établissement d’un champ dialoguique sont les alternatives opposées où ce joue une rencontre vraie ou une rencontre manquée (En espagnol: encuentro y desencuentro) entre des êtres humains. La compréhension des effets et des conséquences du trauma et de l’exclusion ne sont qu’un chapitre, (éminent et crucial sans doute) de cette logique dans la genèse de la condition humaine que notre clinique parfois méconnaît.

Nous ne nous humanisons qu’à travers des appartenances et des loyautés conflictuelles avec nos ancêtres et nos contemporains; à l’intérieur d’une langue et d’une culture, en continuité ou en rupture avec la tradition, créant la démarche des douleurs et des joies de nos antécesseurs et en constituant un espace qui nous appartient que nous transmettrons peu à peu à nos successeurs. Comme le postule H. Arendt de façon très lucide «Il faut abandonner la notion d’Identité Humaine comme identité autoréférée; l’humanité des hommes se détache uniquement dans le cadre de coappartenance au monde des autres hommes».

À ce sujet Imre Kertesz s’exprime ainsi: «L’historien français Renan, grand expert dans la question signale que ni la race ni la langue déterminent une nation; les hommes perçoivent dans leur coeur que leurs pensées et leurs sentiments sont proches, comme le sont leurs souvenirs et leurs illusions. Moi, cependant je me suis rendu compte très tôt que je me rappelais de tout d’une autre manière, et que mes illusions se distinguaient également de ce que la patrie exigeait de moi. Cette différence considérée honteuse brûlait en moi comme un secret et m’excluait du consensus tonitruant de mon entourage, du monde unanime des hommes. Je chargeais mon moi avec un sentiment de culpabilité et avec une sensation de conscience clivée, jusqu’à ce que beaucoup plus tard, je me suis aperçu que ce n’était pas une maladie mais plutôt de la santé et que toute perte était compensée par la lucidité et par le bénéfice spirituel. Vivre avec un sentiment d’abandon; c’est probablement aujourd’hui l’état moral où, en résistant, nous pouvons être fidèles à notre époque.» –5

Comme disait Freud: «Les écrivains savent plus que les psychanalystes», et la citation du prix Nobel de littérature pourrait être écrite comme objectif d’un processus thérapeutique.

C’est à l’intérieur de ces cordonnées -et pas dans l’alternative entre le silence ou la stridence des symptômes- qu’est joué le processus élaboratif de trauma et l’exclusion, qui ne sont pas des maladies de l’appareil psychique d’un individu mais des maladies du lien social. Mais ce n’est pas la même chose de parcourir et de s’occuper de l’héritage joyeux avec lequel on suppose que l’espèce humaine accueille et prodigue ses rejetons; que d’être héritier de l’opprobre, de l’humiliation et de la honte des prédécesseurs souillés.

Cela fait déjà un siècle dans Tótem et Tabou, Freud signalait qu’aucun acte significatif d’une génération, encore plus s’il est dans l’infamie ou couvert d’opprobre, pouvait être caché à la génération suivante. L’intimité familiale est la caisse de résonance qui amplifie la péripétie de la douleur intérieure du traumatisé. Le harcèlement récurrent ayant une origine honteuse et humiliante parcourt sans fin le long des générations, comme le remarquait astucieusement Michelet, cela fait un siècle et demi.

La noble tâche de nos institutions solidaires et de nos cabinets, tout en étant nécessaire n’est pas suffisante. Il ne s’agit pas de l’usage médiatique de la torture et du génocide comme spectacle de l’horreur, émouvant mais finalement spectacle, il s’agit aussi et surtout de vaincre le scandale et la répugnance que nous produit rendre à la lumière, sur la scène publique, un des aspects les plus abjects dont notre espèce est capable.

C’est que ce que nous appelons procès civilisateur se déplace parfois dans le sens d’un retour à la barbarie. La communauté concernée, pas seulement comme spectateur indifférent mais comme témoin engagé ou complice par omission, est le pôle qui boucle la tâche de réparation qui nous regarde non seulement comme professionnels mais comme citoyens.

La sensibilisation collective par la dénonciation du crime dans des événements comme celui-ci, est aussi réparateur et thérapeutique que l’acharnement de notre clinique. Tâche de longue haleine, probablement sans fin. Souvenons-nous comment la petite première édition de «L’espèce Humaine» de Robert Antelme a pris plus d’une décennie à s’épuiser, pour ensuite devenir une lecture incontournable.

Les lois d’impunité et point final ont suffoqué la mémoire publique pendant des décennies en Amérique Latine. Il y a eu de longues années où uniquement quelques uns abordions ces thèmes et le gémissement des victimes était traité dans l’indifférence, quand il ne l’était pas fait avec dérision et avec haine par la majorité bien pensante. Aujourd’hui, un vigoureux mouvement des droits de l’homme, de justice et de condamnation des crimes de lèse humanité parcourt le continent et la planète et s’est institutionnalisé dans la Convention internationale pour l’abolition de la Torture, et le tribunal de la Haye pour les crimes de lèse humanité, à l’exception de Bush et de ses acolytes.

Nous savons tous l’importance et les limites de ce type d’institutions, ainsi qu’également celui de la foule anonyme et militante que nous appelons opinion publique mondiale. Je veux finir avec la morale déjà connue que l’horreur du trauma s’accroît dans l’obscurité du secret et de l’impunité et décline quand nous en assumons la responsabilité et le risque de sa dénonciation même avec le frémissement du scandale et de l’impudicité, c’est pour cela que je termine avec l’épigraphe du livre de mon ami Daniel Gil «La Terreur et la torture» où il évoque un proverbe chinois: «Il y a des thèmes dont personne n’aime parler. Moi non plus.»

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BIBLIOGRAPHIE

Altounian, Janine. Les Chemins d’Arménie. Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1990.

Aantelme Robert. La Especie Humana. Ed. Trilce, Montevideo, 1996.

Levi, Primo. Si esto es un hombre. Ed. Editor, Buenos Aires, 1988.

Puget, Janine y René Kaës: Compiladores. Violencia de Estado y Psicoanálisis. (Amati Sas; Braun; Galli; Kaës; Pelento; Puget; Ricón; Ulriksen-Viñar; Viñar) Ed. Lumen, Buenos Aires, 2006.

Puget, P y otros – Violence d’état et psychanalyse. Dunod, Paris, 1989.

Semprun, Jorge. La escritura o la vida. Ed.Fábula Tusquets, Barcelona, 2002.

Steinberg, Paul. Chroniques d’ailleurs. Ed. Ramsay, París, 1996.

Viñar, Marcelo, Ulriksen de Viñar, Maren. Exil et Torture. Ëditions Denoël, Paris, 1989.

NOTES

1– Il est difficile de préciser –au risque de faire des omissions- la liste des auteurs qui nous ont aidé à comprendre que cette distinction entre médicalisation et inscription dans la culture est un divorce d’eaux qui entraînent à des séquences et des parcours différents. Autant des collègues, que des auteurs de littérature concentrationnaire, européens ou latinoaméricains. Mais si nous parlons à Paris je ne peux pas omettre le remarquable travail et témoigner ma reconnaissance au travail de Janine Altounian.

2– Edmundo Gómez Mango, “El llamado de los desaparecidos”, Cal y Canto, Montevideo

3– Idem

4– In «Traumatismos et Ruptures: Colloque International conseil des églises du Moyen orient», C.H. Universitaire Beyrouth, Liban

5– Conférence, KERTÉSZ, IMRE “Patrie, Foyer, Pays”

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