LETTRES DEPUIS LA PRISON

Murad AKINSILAR, syndicaliste, emprisonné en Turquie, réfugié en Suisse

Lettre du 8 décembre 2009

Pendant que je défendais au sein de l’Europe les droits des ouvriers du bâtiment, les personnes qui me connaissent le savent bien, je n’étais pas un «réfugié», un «exilé» ou un «syndicaliste déraciné». Même en tant que syndicaliste emprisonné en Turquie, je me sens auprès de vous. Car un vrai syndicaliste fait partie, au-delà des frontières, d’une grande entité. Le travailleur européen qui refuse de payer le prix de la crise, en moyenne plus de 200 représentants de travailleurs tués chaque année en Colombie, les travailleurs palestiniens dont les locaux de leur syndicat sont démolis une ou deux fois par années, les paysans brésiliens sans terre qui n’attendent pas l’autorisation des grands propriétaires terriens pour cultiver la terre, et de nombreux autres, une quantité innombrable que l’on ne peut citer ici font partie de cetter grande entité.

Le 21 novembre, après six mois de détention, les 22 syndicalistes accusés «d’appartenance à une organisation illégale» ont été libérés. Pour ce qui est des dirigeants des syndicats organisant les travailleurs du textile et des chantiers navals, ils sont depuis des années en train de passer plus de la moitié de leur expérience syndicale en prison. Quant à moi, je suis en prison depuis deux mois, avec la même accusation. Nous sommes tous membres, travailleurs/syndicalistes de cette immense famille, cette famille au-delà des frontières. Et en même temps, nous partageons ensemble des principes universaux et défendons des valeurs communes comme la justice sociale, l’égalité et la fraternité. Nous ne les oublions pas.

Désormais, l’ère des dictatures militaires classiques est close. C’est la période de l’Etat policier néolibéral, qui s’enracine dans les circonstances de crise, une génération qui trouve son expression de Sarkozy à Uribe ou de Berlusconi à Netanyahou chez ses représentants médiatiques, éhontés. Et c’est là le problème.

J’envoie mes remerciements, mes salutations cordiales et fraternelles à mes camarades syndicalistes et travailleurs de différentes organisations syndicales, aux parlementaires et aux milliers de femmes et d’hommes qui se sont mobilisés et qui ne m’ont pas laissé seul depuis le jour de mon arrestation.

Lettre du 10 janvier 2010 (extraits)

Quoique de façon lacunaire, je reçois de vos nouvelles (de Suisse). Je suis curieux de savoir ce que vous devenez et je dois avouer que vous me manquez ; contrairement à ce que je croyais être, je ne suis apparemment pas un pain de four dur (un vrai dur pourrions-nous traduire en français).

De mon point de vue, je n’étais pas un étranger parmi vous. Nous nous sommes tous ensemble bien tenus droit pour une égalité sans mesure, sans frontière, une vie juste et une justice sociale qui ne restent pas sur le papier. Ce qui nous rassemblait n’était pas une rencontre folklorique, un refuge ou l’immigration. Il s’agissait bien plutôt d’un récit universel, c’est tout.

(…)

Une belle matinée de septembre, je suis arrêté. Je suis arrêté parce que je suis un «terroriste». Les 22 syndicalistes dont la majorité sont des femmes se sont fait arrêtés. Motif: ils sont accusés d’être membres d’une organisation terroriste. Les travalleurs et les dirigeants syndicaux de secteurs comme le textile et la construction navale sont également accusés d’être membres d’une organisation terroriste. Leur arrestation n’a non plus aucun rapport avec leur identité politique et leurs activités syndicales.

(…)

Ces 22 syndicalistes arrêtés en juin sont libérés à la fin du mois de novembre alors qu’au mois de décembre, 10 dirigeants du syndicat du transport sont arrêtés à leur tour. D’un autre côté, les responsables de l’assassinat de 453 syndicalistes et militants syndicaux depuis 1993 et les responsables de l’assassinat des syndicalistes entre 1980 et 1993, n’ont pas non plus été traduits devant la justice.

(…)

Je suis en prison, je reçois des cartes de soutien étant donné que je me trouve parmi les 37 écrivains détenus. Quant aux syndicats, ils ont organisé des conférences de presse. 898 travailleurs pompiers employés par les sous-traitants sont entrés en grève. Le 10 décembre 2010 à Bursa, 10 mineurs sont décédés dans l’explosion de la mine : 7 négligences sont enregistrées mais aucune poursuite judiciaire n’est à l’ordre du jour contre le patron.

Le parti représentant la politique légale démocratique kurde, qui a 21 députés élus, est interdit. Par la suite, 37 syndicalistes et travailleurs de municipalités kurdes sont encore arrêtés.

Depuis ma cellule, je regarde l’extérieur, le mur de la prison… Les pierres de ce mur viennent de la via Appia où Spartacus et d’autres furent crucifiés. Devant ce mur-là, le mur des fédérés, en 1871, les Communards furent fusillés. Une partie de ce mur-là, à Varsovie, les résistants furent attachés et exécutés. Une partie de ce mur-là se trouve entre Le Mexique et le Texas. Une autre partie partie passe Melilla. Ce mur-là, il y le même béton que celui du mur des territoires occupés en Palestine. Ce mur est celui de la cellule de Louise Michel, de Rosa Luxemburg, le mur en bas duquel est tombé Durutti, le mur de la cellule humide dans laquelle Gramsci a écrit ses livres. Quant à moi, j’envoie de l’autre côté de ce mur mes salutations à travers les barreaux de ma cellule, mes salutations aux hommes et aux femmes dont je ne connais pas le nom. Je dédie la chanson asfur à Marwan Barghouti, à Ahmad Saadat. J’envoie nos chansons avec les oiseaux qui s’arrêtent sur les barres de fer aux syndicalistes détenus en Iran, au Magreb et en Amérique latine.

Pour toutes les travailleuses et tous les travailleurs en grève, je vous dis : vous êtes mes frères et sœurs. Je souhaite faire entendre cette voix dans les bidonvilles de Bogota, du Caire, dans les quartiers populaires, les banlieues en Europe, dans les ruelles étroites de Gaza. A toutes celles et à tous ceux qui me connaissent ou ne me connaissent pas, leurs murs ne sont qu’une poussée de sable pour nous »

Remarque 

Dans la deuxième lettre, Murad Akincilar, raconte son travail politique, de réflexion et de formation. Il signale la rédaction de nombreux articles de réflexion politique notamment dans la revue bimensuelle éditée en Turquie, Demokratik Dönüsüm, (transformtion démocratique). En tant qu’économiste, il a par exemple écrit de nombreux articles et effectué un important travail de relecture pour le Dictionnaire critique des concepts et des institutions économiques, paru en Turquie, 1450 pages, éd. 2008.

Murad Akincilar, raconte encore qu’il avait accepté d’écrire régulièrement une page intitulée Histoires d’exil dans la revue mensuelle humoristique Sarlo. Il y rédigeait ses souvenirs et expériences lors des formations qu’il organisait et de ses voyages. Dans son dernier article de septembre 2009, il parle d’une expérience vécue en 1990 et revécue en 2000. En 2000, il apprend la projection du film de Petrana Xronia à Cappadoce. En attente du résultat des enquêtes judiciaires à son encontre, il travaille au bord de la mer avec des pêcheurs. Il décide d’aller à la projection du film. Il envoie un message à sa femme qui venait de sortir de prison pour lui dire qu’il sera à la projection. Il n’a pas d’argent. Il sait que sa femme a juste de quoi payer le billet de bus. Le film raconte l’histoire émouvante d’un couple révolutionnaire. Murad raconte dans son article sa péripétie de plusieurs jours pour aller à l’autre bout de la Turquie sans argent, pour voir le film. Il raconte comment sa péripétie reflète le contexte de la Turquie. Il arrive finalement dans la ville d’Urgup juste avant la projection du film. Sa femme, sans nouvelles et inquiète l’attend dans un café en face du cinéma. Murad termine son article en décrivant la dernière scène du film.

Asfur*

Un oiseau a regardé depuis la fenêtre
Il a dit Lulu
« Lulu cache-moi, cache-moi auprès de toi.
Je t’en prie Lulu ».

Je lui ai demandé d’où es-tu ?
De la frontière du ciel m’a-t-il répondu
Je lui ai demandé d’où viens-tu ?
De la maison du voisin m’a-t-il dit
Je lui ai demandé de qui as-tu peur ?
De la cage du corbeau m’a-t-il dit
Je lui ai demandé où sont mes plumes
Le temps les a fait voler m’a-t-il dit.

Une larme a coulé sur son visage
Ses ailes se sont pliées
Il me disait : je vais bien tenir droit et marcher dans mon chemin.
Son air blessé et
les blessures de mon cœur me faisaient mal
Sa voix disparue avant de casser les barres en fer de la cellule
Sa voie disparue, ses ailes cassées

Publiée dans l’Evénement syndical, 16.12.2009.
Lettre envoyée à des ami.e.s depuis la prison.

C’est une chanson chantée par Marcel Kalif, rendue célèbre en Turquie par le groupe Kardes Türküler (les chansons fraternelles) qui raconte qu’elle serait bien connue aussi par les Arabes de Turquie (une population de plus de 3 millions de personnes).

Exil, Création Philosophique et Politique
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