L’EXIL ET LA FLAMME D’UNE CHANDELLE

Libero ZUPPIROLI, professeur EPFL, Lausanne

Texte de l’intervention orale lors du séminaire du 5 mai 2011 retranscrit par Maria Magnin.

Marie-Claire Caloz-Tschopp m’a demandé de parler de l’exil en lien avec l’école et l’Université. Le point de vue que j’aimerais défendre est en lien avec le fait que l’école et l’Université ne sont pas comme la prison, mais des lieux de substitution. Ces lieux peuvent être des patries de substitution pour l’exilé et aussi des lieux d’exil. Donc on se trouve à cheval entre ces deux situations.

Je donnerais d’abord un exemple personnel car j’ai été moi même un enfant exilé, mes parents m’ont fait naître en Italie puis se sont déplacés en France. J’ai été donc un rital en France et l’école des années 1950 a été une patrie de substitution. Elle m’a permis de reconstruire un lien avec la morale sociale et l’histoire donc l’école a été un lieu mais pas un lieu d’exil. L’université a été pour moi une patrie de substitution car je fais partie de ces privilégiés qui peuvent s’offrir le luxe d’être un éternel étudiant. Et c’est en tant qu’un éternel étudiant que je viens ici, ce soir, afin de compléter ce qu’est l’activité de penser, c’est-à-dire comprendre le monde ou encore se comprendre soi même.

J’ai fait l’Université technologique durant une période où elle a été envahie par des valeurs inhumaines et ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les universités technologiques. Ce sont des lieux où on brasse beaucoup plus d’argent qu’ailleurs et elles sont en lien avec l’économie, donc l’activité de penser a beaucoup reculé. Ce n’est plus l’action, mais les idées d’efficacité, la compétition le leadership, les idées managériales, qui ont envahies notre monde et les Universités technologiques. Dans ce sens elles sont devenues des lieux d’exil pour la pensée. Les sciences et les techniques peuvent facilement instrumentaliser un monde de l’exil.

J’aimerais terminer par un exemple et un antidote. L’exemple provient d’un rapport d’IBM publié il y a une année, il part d’un constat: Notre monde devient de plus en plus urbain. Dans les années 1950, environ 5 % de la population mondiale se trouvait dans des villes, alors que en 2008 c’est déjà 40% de la population. Dans les pays dits développés on a dépassé les 50% en 2008 et les prospectives pour 2020, sont que 75% de gens vivront dans des villes. Et ces villes sont conçues comme des lieux de business, du tertiaire, car les activités économiques sont pour les trois quart des activités tertiaires. Donc la ville est un lieu où les gens se précipitent pour trouver un travail. Donc, à quelques paysans près nous serons tous des exilés en 2020.

Donc comment gérer l’exil ? Heureusement qu’IBM est là. Dans la ville d’IBM, appelée, smart city on mesure tout on a des capteurs partout, on sait où se trouvent tous les gens, on connaît la santé de tous les gens et les choses sont interconnectées de façon à résoudre de façon efficace les problèmes de ressources limitées de l’eau, de la santé, des transports, d’énergie etc…

Voilà il y a une grande peur qui est donnée par cela et quand il y a grande peur il y a toujours une solution…et je vous la propose…Imaginez que vous êtes dans cette grande ville gérée par les technologies de l’information et de la communication d’IBM, et ce que vous pouvez faire c’est allumer la flamme d’une bougie. C’est un geste très profond et je me réfère à Gaston Bachelard, la flamme d’une chandelle. Cette flamme de bougie crée l’opportunité d’être soi même son propre capitaine c’est-à-dire devenir un être rêveur, heureux de rêver, actif dans sa rêverie car cet être tient une vérité de l’être et de l’avenir humain nous dit Gaston Bachelard. À ce propos, la smart city d’IBM n’est pas très éloignée de la ville idéale de la République de Platon. C’est une ville basée sur l’exploitation rationnelle des richesses et tout comme Platon, IBM a chassé le poète de la ville idéale.

La flamme porte un symbole de poésie et tout rêveur de flamme est un poète en puissance et toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire. Cette admiration première est enracinée dans notre lointain passé, nous avons pour la flamme une admiration naturelle et innée. Elle nous emmène à nous faire resurgir des souvenirs dont tout le monde se souvient. Donc le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien mais aussi celui de tous les feux du monde. Donc ce n’est plus une flamme individuelle mais elle réunit dans cette rêverie. Avec une rêverie de la petite lumière le rêveur se sent chez soi. L’inconscient chez le rêveur est un chez soi chez le rêveur, ainsi il a la sécurité d’être. Qui se confie aux rêveries de la petite lumière découvrira cette vérité psychologique; l’inconscient tranquille et sans cauchemars.

L’exil est d’une certaine manière la rupture d’un lien avec son inconscient, et c’est bien cela qui pose problème aujourd’hui. Retrouver ce lien c’est éviter l’exil. Donc l’université peut apporter des solutions dans ce domaine si elle tient compte de cette dimension créative de la poésie et de l’inconscient.

RÉFÉRENCES

Dirks Suzanne and Keeling Mary, Executive Report from the IBM Institute for Business Value, A vision of smarter cities, How cities can lead the way into a prosperous and sustainable future ? USA, december 2009.

Bachelard Gaston, La flamme d’une chandelle, Paris, Quadrige-PUF, 1962.

Zuppiroli Libero, La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? Lausanne, Ed. d’En bas, 2010.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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