L’EXIL: RUPTURES, ÉPREUVES, PREUVES, RÉSISTANCES

Claudio BOLZMANN, sociologue, Haute école de travail social, HES-SO/Genève 

Introduction 

La notion d’exil est complexe. Elle a souvent été utilisée de manière métaphorique dans la littérature et d’autres domaines de l’art pour exprimer des pertes, des déplacements, des ruptures, des sentiments d’exclusion et/ou de distanciation par rapport à la société dominante. Du point de vue étymologique, le mot exil vient de «esilio» qui veut dire «sauter dehors». Son opposé serait le mot «resilio» (résilience) que signifie «sauter en arrière, revenir en sautant». Exil signifie ainsi être projeté hors de son territoire habituel de vie, alors que résilience serait la capacité de retrouver sa place dans le monde.

Paradoxalement, il me semble que même si l’exil implique la perte d’une place légitime dans la société, nous abordons cette notion à partir du lieu où nous nous situons, car nous écrivons et parlons malgré tout à partir de quelque part, même si ce lieu peut être incertain ou même un «non-lieu» pour paraphraser Marc Augé… En ce qui me concerne, l’exil est indissociablement lié au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973 au Chili et à la répression qui s’ensuivit. Ce jour-là, les vies des milliers de compatriotes, celle s de mes proches et la mienne ont basculé de manière radicale. Ainsi, je pense l’exil comme un déplacement dans l’espace qui résulte des situations de violence politique. Même si je reconnais que l’exil peut présenter des points communs avec d’autres formes de migration, je perçois trop ses spécificités pour le conceptualiser comme une métaphore de la migration en général.

On peut définir l’exil comme l’obligation de quitter son Etat suite à un contexte de violence politique et de chercher refuge dans le cadre d’un autre Etat pendant une période d’une durée imprévisible. Cette définition met en évidence les liens entre les dimensions macro- et microsociales d’une problématique complexe. Sur le plan macrosocial elle comprend deux précisions centrales: l’exil est une forme spécifique d’émigration engendrée par un contexte de violence politique qui conduit à chercher asile dans un autre Etat. Sur le plan microsocial ce processus implique des conséquences directes pour les individus concernés: il imprime à leur émigration un caractère réactif (on s’en va de quelque part, on ne va pas vers quelque part) et aléatoire (la décision concernant la résidence dans un autre Etat et le moment du retour à leur pays échappant aux individus). Dans les situations d’exil, le contexte sociétal exerce donc une influence décisive sur les groupes et les individus concernés.

On peut parler de violence: lorsqu’ «un ou plusieurs acteurs agissent de manière directe ou indirecte, en portant atteinte à une ou plusieurs personnes à des degrés variables, soit dans leur intégrité physique, soit dans leur intégrité mentale, soit dans leurs possessions, soit dans leurs participations symboliques et culturelles» (Michaud, 1996, 8).

Max Weber définissait l’Etat comme l’institution qui détient le monopole de la violence physique légitime. Dans les situations qui amènent à l’exil l’Etat utilise la coercition et la force de manière illégitime (dictature, régime oppresseur), ou il perd le monopole de la coercition physique légitime (guerre civile, groupes paramilitaires, occupation par un autre Etat, etc.)(Bolzman, 1992). Ainsi, même si toutes les sociétés connaissent un certain degré de violence politique, dans les situations qui nous intéressent ici l’arbitraire, l’insécurité, les exactions deviennent la règle plutôt que l’exception.

A partir d’une approche compréhensive qui part du cadre défini ci-dessus, nous considérerons l’exil comme une rupture radicale de l’existence. Il s’agit également d’un ensemble d’épreuves inédites que les individus concernés doivent affronter. Parmi ces épreuves ils doivent fournir la preuve aux Etats qui pourraient leur fournir protection qu’ils ont des raisons légitimes de demander cette protection. Mais les individus ne sont pas des simples jouets des ruptures et des épreuves. Ils agissent et tentent de résister par divers moyens à la déstructuration de leurs existences. Dans ce qui suit nous décrirons ces différents processus en nous inspirant de diverses recherches et travaux que nous avons mené sur ces thématiques (Bolzman, 1996 ; 2001 ; 2006 ; Bolzman, Rossel, Felder, 2004).

L’exil: une rupture radicale de l’existence 

L’exil est une situation de rupture radicale de la place de quelqu’un dans la société. C’est perdre son lieu dans le monde. Dans ce contexte, la continuité de l’existence pose problème: il y a une vie avant et une vie après l’exil, dans la mesure où la rupture est pluridimensionnelle. L’ensemble des domaines de l’existence est touché. Cette situation peut être qualifiée d’exil intérieur, puisque la rupture s’opère tout d’abord au sein même de la société dans laquelle on a vécu et dans laquelle on continue de vivre.

En premier lieu, il s’agit d’une rupture de la vie quotidienne et de ses évidences, de sa prévisibilité, des rythmes et des habitudes qui faisaient croire que demain ne serait pas trop différent d’aujourd’hui et d’hier. Il s’agit également d’une rupture des statuts et des rôles sociaux habituels des personnes concernées. Autrement dit de la perte d’une position sociale reconnue socialement, ainsi que des ressources (économiques, sociales, culturelles, etc.) qui allaient de pair avec cette position. Ainsi, on peut se voir privé de jour au lendemain de son emploi, de ses sources de revenu, de ses relations sociales.

Ces ruptures sont souvent accompagnées d’une remise en cause radicale, par les nouveaux pouvoirs ou par la violence généralisée, du système des valeurs et des croyances des individus et groupes persécutés ou menacés. Tout ce qui faisait sens pour eux est présenté ou apparaît comme problématique. Ils sont parfois accusés d’être les responsables de tous les maux de la nation, d’être les coupables de tout ce qui se produit de négatif dans la société. De fait, leur légitimité à avoir des opinions signifiantes et à influencer le monde social n’est plus reconnue. Ils sont mis hors du monde social.

Dans ce contexte, il y a également un accroissement des risques pour la sécurité, la liberté, l’intégrité physique et psychique, voire pour la vie de ces personnes. Elles sont soumises à l’arbitraire sans avoir les moyens de s’y opposer. Les limites des risques sociaux acceptables deviennent incertaines ou l’évidence des menaces devient si palpable que la fuite commence à faire partie du champ des possibles.

Ainsi, on se retrouve au ban de sa propre société, que l’on ne reconnaît plus, tout comme celle-ci ne les reconnaît plus en tant que membres légitimes. On est projeté hors de son monde tout en demeurant dans un premier temps sur place. Il s’agit d’un ensemble de ruptures qui mène à une sorte d’exclusion globale, nécessitant des réponses inhabituelles de la part des individus concernés, y compris le départ du pays.

L’exil et ses épreuves 

L’exil intérieur devient souvent extérieur: c’est «sauter dehors», traverser une ou plusieurs frontières étatiques vers l’inconnu, sans savoir si l’on serait accepté dans le nouveau contexte, si l’on aura un statut juridique légitime, et sans connaître la durée de son séjour ailleurs, ni le moment du retour. Il se dé-placent, souvent sans préparation préalable, vers un nouveau contexte, sans savoir s’ils pourront se re-placer dans celui-ci.

L’exil est ainsi une situation d’incertitude extrême. Les nombreuses ruptures vécues au sein de sa propre société limitent les possibilités de préparer dans de conditions acceptables le voyage et le séjour dans une autre société. Tout au long de leur périple les exilés seront confrontés à divers types d’épreuves qui leur sont imposées du fait qu’ils n’ont plus une place légitime dans le monde. Comme le rappelle Hanna Arendt, dans un monde divisé et organisé en Etats-nations, en cessant être des citoyens reconnus de leur propre Etat, les exilés deviennent des citoyens de nulle part. Ils doivent dès lors faire face aux épreuves de la non-citoyenneté. Nous entendons donc ici par épreuves un ensemble d’expériences imposées, des difficultés, d’examens à passer afin de devenir des membres reconnus d’un ensemble social.

La première épreuve est celle de trouver un pays d’accueil. Beaucoup d’exilés cherchent d’abord asile dans un pays voisin. Ils vivent souvent dans ces pays ce qu’on pourrait définir comme des péripéties de l’exil. Ils connaissent fréquemment soit des situations de grande précarité et d’incertitude dans des camps de réfugiés, soit de nouvelles formes de persécution politique à leur encontre: coups d’Etat militaires, violence de groupes paramilitaires, hostilité de secteurs de la population locale. Ils vivent, dans un autre contexte, une situation analogue à celle vécue dans le pays d’origine. «A mi-chemin vers nulle part» (Kunz 1973), la seule possibilité pour garantir leur sécurité est de chercher un nouveau pays d’asile, un pays plus lointain. Ici nous nous intéresserons aux exilés d’un Etat du «Sud» qui poursuivent leur chemin jusqu’à un Etat européen.

Lors de leur arrivée en Europe, ces exilés malgré des itinéraires sociaux différents, se retrouvent dans une situation semblable, caractérisée par la rupture de leurs modes de vie précédents et la confrontation avec un environnement socioculturel inconnu. En d’autres termes, ils vivent une accumulation d’événements déstructurants liés aux bouleversements survenus dans leur société d’origine et dans le premier pays d’asile d’une part; au passage sans préparation préalable, d’une société dépendante vers une société industrielle du «Centre» d’autre part.

Les exilés se retrouvent face à la nécessité de vivre dans un contexte nouveau, sans avoir eu le temps de surmonter les expériences traumatisantes, les événements violents qu’ils viennent à peine de vivre. Ils arrivent souvent après avoir parcouru des itinéraires dangereux et éprouvants, «traînant derrière soi une série de problèmes», sans avoir assimilé les changements brutaux survenus dans leur existence. Ils sont en Europe sans véritable préparation et sans avoir choisi d’être là. Ils ne savent même pas quelle sera la durée de leur séjour. Ils sont contraints d’affronter une situation inédite: assumer la rupture avec leur vie quotidienne précédente, la privation des points de repère spatio-temporels qui formaient le cadre de leur vie familiale, affective, professionnelle, sociale et politique.

L’exil et l’épreuve de la preuve

La première épreuve et l’une de plus redoutables, une fois arrivée à cette nouvelle destination, est de fournir la preuve aux institutions de l’Etat d’arrivé que l’on a de bonnes raisons, acceptables pour celles-ci, de se trouver là où l’on se trouve, de se trouver en dehors de son Etat. Il s’agit de passer l’épreuve du soupçon, de la méfiance à leur égard concernant les causes de leur départ et de leur présence dans la société d’arrivée. Les exilés ont besoin de produire un récit qui soit non seulement cohérent et clair vis-à-vis de leurs propres catégories habituelles de perception du monde. Ils doivent surtout entrer dans la logique des catégories construites par l’Etat de destination pour penser l’immigration et l’asile. Ils doivent ainsi fournir les informations attendues par les fonctionnaires chargés de leurs auditions en s’adaptant à leurs critères, avec la difficulté de ne pas nécessairement connaître en quoi consistent ces critères. Seulement s’ils arrivent à surmonter l’épreuve du soupçon institué en règle, ils pourront avoir accès à un séjour légitime dans une société qui pourrait devenir alors société d’accueil.

Mais souvent le chemin pour arriver là est long, escarpé et jonché d’obstacles insurmontables pour la majorité. Le soupçon est construit en effet en lien avec d’autres épreuves. L’une de celles-ci est celle de l’anonymat, cas vécu d’ailleurs par presque tous les migrants. Lors de leur arrivée dans la société de destination, les exilés sont souvent des inconnus pour la population locale et pour les autorités chargés d’examiner leur demande d’asile. La plupart de leurs proches qui pouvaient témoigner de leur passé et de leurs vies, donner à leur existence une certaine continuité, ne sont plus là: leur passé est une «boite noire». Il est vrai qu’une une image d’eux se dégage à partir des informations véhiculées par les médias sur leur société d’origine, pour autant que les médias fournissent ces renseignements. Même lorsque ces représentations existent, elles sont souvent stéréotypées et non dénuées de préjugés: les exilés se retrouvent à incarner une catégorie générale (Simmel), à représenter une «communauté» perçue plus ou moins négativement, sans référence à leur biographie individuelle, à leur histoire personnelle. Ceux qui bénéficient d’un a priori positif (martyrs, héros) sont fortement minoritaires. Le plus souvent ce sont les préjugés négatifs qui les devancent (extrémistes, profiteurs, délinquants, etc.), ce qui rend leurs récits moins audibles et moins crédibles. Rares sont ceux qui connaissent les acteurs singuliers, leurs vies, leurs aspirations, leurs compétences ou qui sont prêts à s’y intéresser.

L’ethnocentrisme qui prédomine dans la perception des ressortissants des pays du Sud qui tend à le considérer comme des porteurs de déficits (Métraux, 2011), constitue une autre épreuve qui renforce les préjugés à leur égard. Les exilés sont perçus a priori non seulement comme différents du point de vue culturel, mais aussi comme des personnes ne possédant pas assez d’éléments pour s’intégrer à une société industrielle «avancée». En même temps on les soupçonne de vouloir être là pour tirer profit des ressources d’une société riche, que celle-ci mettrait à leur disposition. Raisons supplémentaires pour ne pas entrer en matière facilement sur leurs demandes d’asile.

Une autre épreuve est la perte de la parole. La plupart des exilés ne parlent pas la langue du pays d’accueil, ce qui constitue aussi un handicap au niveau des auditions d’asile. Même si des interprètes sont souvent à disposition dans ce contexte, ils ne maîtrisent pas toujours les problématiques spécifiques vécues par les exilés. Parfois des décisions négatives pour les exilés peuvent être prises sur la base de malentendus (Kaelin ,1986). La perte de la parole peut conduire également à un appauvrissement de leur vie sociale. Elle est particulièrement pénalisante pour des militants qui accordent une grande importance à l’expression orale et pour des gens qui ne conçoivent la sociabilité que sur la base de contacts interpersonnels très fréquents.

Par ailleurs, notamment pendant la période où les exilés sont catégorisés comme des demandeurs d’asile, ils expérimentent aussi une perte d’autonomie, puisqu’ils dépendent des médiateurs (fonctionnaires de l’asile, travailleurs sociaux, bénévoles, etc.) pour s’orienter et pour subsister dans la nouvelle société. Ceux-ci construisent de l’extérieur, pour eux, un parcours obligé d’assistés (Bolzman, 2001). Le fait que leurs vies soient gérées par d’autres constitue une expérience nouvelle pour beaucoup, et peut constituer une source de souffrance identitaire, si elle se prolonge dans le temps. La mise en question prolongée des statuts et des rôles sociaux habituels touche en effet autant la sphère publique que la sphère privée des exilés et porte atteinte à leur image de soi.

Une épreuve particulièrement redoutable est justement celle du temps suspendu. L’exil est attente: attente de la réponse des autorités à la demande d’asile, attente d’avoir le droit de travailler, attente d’avoir un statut juridique reconnu; attente aussi de la lettre ou de l’e-mail de son pays qui apporte de nouvelles des proches, mais attente également du message de son pays qui annonce un changement de la situation politique. Il y a enfin, l’attente de pouvoir retourner un jour dans la société d’origine. En ce sens, l’exil est une vie entre parenthèses et l’espoir de fermer la parenthèse, de manière plus ou moins passive ou active.

Autant l’exclusion subie dans la société d’origine que les difficultés auxquelles ils ont à faire face dans la société d’accueil placent les exilés dans une situation de déracinement. Ils ne vivent plus dans leur société et n’ont point de localisation sociale dans la nouvelle société. Ils éprouvent un malaise lorsqu’il s’agit de s’identifier avec une classe ou un groupe social défini. Ils cessent d’être des acteurs engagés dans un processus social pour devenir des étrangers, des marginaux sans ancrage social réel. Ils se sentent comme des intrus au milieu d’un monde étrange qui les tolère dans le meilleur des cas.

L’exilé rêve du retour pour retrouver une existence multidimensionnelle, celle d’avant l’exil. Il souhaite redevenir un être humain à part entière, un citoyen, et il pense qu’il ne pourra le faire que dans son pays, seul lieu où il pense que sa présence va de soi et qu’il n’a pas à la justifier constamment. Les Etats rappellent en effet continuellement que chacun appartient à une communauté politique qui est son «chez soi» et que la situation normale est d’y retourner un jour. C’est pour cette raison que Sayad affirme que «la nostalgie est une pensée d’Etat» (Sayad, 1999). L’épreuve la plus souhaitée et redoutée arrive ainsi lorsque le retour devient une possibilité concrète. Si l’exilé retourne effectivement dans son pays d’origine il s’apercevra souvent que sa double vie le poursuit et qu’une fois que l’on a été étranger, il est difficile de cesser de l’être complétement (Schutz, 1964). S’il demeure dans la société de résidence, il lui faudra se construire un autre sens à sa présence permanente ailleurs. Ou alors, il tentera de vivre un peu ici, un peu là-bas, afin de nouer les deux espaces qui donnent sens et continuité à son existence.

Résister aux ruptures et aux épreuves 

L’exil est un processus dynamique. Sa perception peut se modifier à travers le temps, mais aussi en fonction des événements vécus et des ressources des acteurs. Les individus et groupes concernés, ne sont pas en effet des êtres passifs. Ils disposent des moyens qu’ils peuvent mobiliser à travers le temps pour résister aux épreuves et à l’adversité (Caloz-Tschopp, 2011). Ils sont donc à même de faire face aux vicissitudes et aux défis imposés par le contexte en tentant de mobiliser certaines ressources.

Ces ressources sont puisées à la fois dans l’histoire commune à laquelle les acteurs se rattachent en tant que groupe (ressources collectives) et dans les itinéraires sociaux spécifiques des individus qui composent le groupe (ressources individuelles). Les ressources peuvent être sociales, culturelles, sociocognitives, voire économiques ou autres. Les ressources sociales sont l’ensemble des relations, des formes de coopération et d’entraide dont les individus et les groupes disposent pour composer avec des situations diverses ; les ressources culturelles sont l’ensemble des savoirs et savoir-faire formels et informels pouvant être mobilisés pour faire face à ces situations (Bolzman, 2001). Les ressources sociocognitives sont en lien avec la réflexivité qui permet de prendre de la distance, d’analyser et réinterpréter un problème, de reconnaître la problématicité d’une situation vécue, de lire de manière dynamique une conjoncture (Bajoit, 1997 ; Soulet, 2003). Cette distinction est analytique, souvent dans la pratique il y a des interactions entre ces différentes types de ressources qui permettent de renforcer la capacité d’action des acteurs et leur capacité à définir le monde social de manière à trouver du sens à ce qu’ils font, à se projeter dans l’avenir et à retrouver une image positive d’eux-mêmes. Ici nous donnerons trois exemples tirés de l’exil chilien, mais qui peuvent probablement trouver un écho chez d’autres exils. Nous soulignerons l’expérience de l’engagement politique, du changement de perception de la situation, ainsi que de la formation et de l’activité professionnelle (Bolzman, 2006).

Valoriser l’engagement politique et solidaire 

L’engagement politique et solidaire par rapport à leur société d’origine constitue un exemple de la capacité des exilés à mobiliser des ressources sociales, culturelles et sociocognitives dans le but d’enrayer le processus de déstructuration et de donner un sens à leur présence provisoire dans la société de résidence. Il s’agit d’une ressource sociale, car les exilés se regroupent en fonction de l’appartenance aux partis et groupements auxquelles ils participaient déjà dans leur pays d’origine ; d’une ressource culturelle car ils ont un savoir-faire, acquis dans la société d’origine, du travail collectif organisé ; d’une ressource sociocognitive, car le travail commun est réorienté selon les exigences de la nouvelle situation.

L’action militante de solidarité avec le pays d’origine crée un lien de continuité entre le passé et le présent; elle permet aussi de bâtir des perspectives d’avenir. C’est également une manière de montrer que, malgré les persécutions, malgré l’exil on n’a pas été détruit par la violence organisée, qu’on a su résister face à celle-ci. C’est encore l’impression de faire quelque chose en vue de rendre le plus rapidement possible la situation réversible. Il ne faut pas oublier que, par ailleurs pour la majorité des exilés, l’engagement politique était, dans le pays d’origine, l’axe qui donnait sens et structurait la vie quotidienne. Enfin, la cause de l’exil est précisément leur opposition au nouveau régime et c’est précisément cette action qui légitime leur présence dans la société d’accueil. L’existence dans cette société d’un spectre de partis politiques appartenant, au moins formellement, aux mêmes familles idéologiques que celles des exilés, permet à ceux-ci de se sentir moins isolés et de trouver un soutien dans leur action.

Redéfinir les manières de percevoir la situation 

Lors des premières années de séjour dans une autre société, les exilés cherchent, faute d’être en mesure d’influencer la situation elle-même, à préserver un lien avec le passé et la société d’origine à travers leur manière de percevoir cette situation. L’existence d’espaces d’échange et de rencontre au sein de la communauté leur permet d’élaborer une vision partagée de la durée de l’exil qui oriente leurs pratiques dans la société de résidence et leur permet de s’adapter de manière dynamique à la nouvelle réalité. L’existence des ressources sociales permet ainsi d’activer leurs ressources sociocognitives.

Un premier aspect de cette perception de la situation est le refus, dans nombre de cas, d’accepter l’exil comme une situation définitive, voire s’inscrivant dans le long terme. Même si les exilés ne contrôlent pas l’échéance du retour, ils sont convaincus que celui-ci est proche. Rares sont ceux qui imaginent devoir rester dans la société de résidence à long terme. Les moments difficiles sont ainsi relativisés, considérés comme une «parenthèse» dans leur vie, «un mauvais quart d’heure à passer». Dans cette perspective ils font du provisoire un véritable mode de vie. En ce sens, ils évitent de prendre des décisions à long terme ou des engagements qui les lieraient à la nouvelle société.

Toutefois, contrairement aux prévisions des exilés, souvent la durée de la répression et/ou de la violence dans la société d’origine est plus longue que prévue. Ils prennent conscience du fait qu’ils devront rester encore plusieurs années dans la société de résidence. Ainsi, ils cessent de vivre exclusivement en fonction du pays d’origine et commencent à s’interroger sur leur place et celle de leurs enfants dans la nouvelle société. Ce changement de perception de la situation se fait progressivement. Il s’agit d’un travail qui se fait au sein des familles, mais qui est nourri par l’espace d’information et de discussion qu’offre la communauté. Cet espace de ressourcement, de circulation de la parole est fondamental pour accomplir un travail d’élaboration d’un nouveau sens à la présence de chacun dans la société de résidence, pour bâtir une réorientation des lignes biographiques (Soulet, 2003, 189). Ce nouveau sens implique un investissement plus important dans des projets à développer dans la société d’accueil.

Mais cet espace relationnel, de circulation de la parole, où l’on peut construire une place qui fait sens avec d’autres, on peut également le trouver en dehors de la communauté exilée, dans le milieu local. L’importance des lieux de «rencontres positives» (Eckmann et al., 1994), des espaces où l’on peut exprimer et être entendu sur sa souffrance, où l’on peut trouver une aide pour réélaborer les traumatismes vécus, est clairement soulignée dans un article de François Fleury et Diane Gilliard (1997) concernant une mère et une fille exilées bosniaques. Dans ce cas c’est l’Association Appartenances, donc une association extérieure à leur communauté qui jouera un rôle important dans le soutien pour réaliser le travail de deuil et de réélaboration du sens.

On trouve dans ce deuxième cas de figure, une autre forme de résistance aux ruptures et aux épreuves: un refus de faire de l’exil un espace vide, de non-sens, de mort sociale, en s’investissant dans de nouveaux projets dans la société d’accueil.

La formation et l’activité professionnelle comme dimensions structurantes 

La perspective d’un séjour durable dans la société de résidence, pose aux exilés la question des ressources à mobiliser pour trouver dans celle-ci des meilleures conditions d’insertion tout en laissant la porte ouverte à la possibilité du retour. En particulier les exilés jeunes, avec un niveau d’instruction élevé cherchent à valoriser leurs ressources culturelles, dans le but d’achever des études, de se recycler, de perfectionner leurs connaissances linguistiques. S’ouvre alors pour eux un travail de reclassement social, chacun cherchant à retrouver une position sociale plus proche de celle qu’il avait au pays d’origine. Ils pensent d’ailleurs que tout investissement dans une formation peut également servir à long terme, lors du retour à ce pays. Certains cherchent également à exercer dans la société de résidence, des métiers qui traduisent dans leur vie quotidienne l’expression de leurs savoirs, mais aussi leur sensibilité sociale et politique

Ici, on observe une autre manière de faire face aux ruptures et aux épreuves. Elle consiste à établir un lien de continuité avec une autre dimension familière et valorisée de son passé: les études. De plus, la formation peut également permettre une participation à la vie professionnelle de la société de résidence, avec des statuts et de rôles qui permettent une reconnaissance pluridimensionnelle de la personne, ne se limitant pas exclusivement à sa position de réfugiée.

Remarques finales 

Nous avons tenté de montrer que l’exil est une forme de déplacement spécifique qui résulte des situations de violence politique. Les personnes qui subissent ces situations vivent des ruptures importantes, liées à des événements déstructurants qui commencent dans la société d’origine. Lors de leur recherche de protection, ils sont confrontés à des épreuves importantes qui peuvent souvent accentuer la déstructuration de leurs vies. Parmi celles-ci le soupçon qui pèse sur leurs motivations à l’émigration et le fait de devoir fournir les preuves de leur persécution aux autorités de l’Etat de destination.

Il est important cependant de considérer les exilés non seulement comme des personnes qui subissent de manière passive les ruptures et les épreuves. Ils ne sont pas en effet, uniquement des porteurs des souffrances ou des séquelles marquantes, mais aussi et surtout des acteurs possédant des ressources et des potentialités leur permettant de participer activement, en interaction avec d’autres, à la construction de leur vie et de leur histoire.

Ainsi, des individus et des groupes ayant subi la violence politique et ayant été contraints de s’exiler arrivent à élaborer des réponses qui leur permettent de résister aux tentatives délibérées de déstructuration sociale dont ils ont été l’objet. Ici, nous avons mis en évidence trois cas de figure de mobilisation des ressources pour faire face aux épreuves: l’engagement politique et solidaire, la redéfinition de la situation, l’implication dans une formation ou une activité professionnelle. Ces trois formes de mobilisation articulent de manière variable des ressources sociales, culturelles et sociocognitives. Elles correspondent également à différents moments de l’exil: en particulier la redéfinition de la situation et l’implication dans des activités de formation ou professionnelles interviennent dans des phases plus tardives de l’exil, ce qui témoigne de la capacité des sujets à élaborer des objectifs en lien avec les circonstances. La construction de nouveaux buts apparaît ainsi comme une composante de l’action: comme l’écrit Soulet: «l’agir est en même temps un moyen d’atteindre un but et une opération de construction d’un but» (2003, 196). L’action elle-même des exilés les amène à redéfinir leurs projets et objectifs, en fonction des ressources dont ils disposent et des obstacles qu’ils rencontrent.

D’autres ressources que celles mentionnées ici peuvent être mobilisées dans le processus de résilience. C’est le cas par exemple du travail de mémoire individuelle et collective qui permet de faire émerger divers éléments positifs susceptibles d’être valorisés dans le nouveau contexte. Ce travail permet également d’établir un lien de continuité entre le passé et le présent et inscrire les acteurs dans une historicité qui fait sens pour eux. Enfin, il soutient la réflexivité et les dynamiques identitaires des sujets. Ce travail est favorisé lorsque la grande majorité des exilés sont reconnus comme réfugiés par les autorités du pays d’accueil et qu’ils trouvent un soutien auprès de certains secteurs de la population de cette société.

Or, les exilés qu’arrivent aujourd’hui en Europe ont de faibles chances d’obtenir l’asile. Pour eux, aux souffrances endurées dans le pays d’origine, vient s’ajouter le fait que celles-ci ne sont pas reconnues comme légitimes par les autorités des sociétés de destination. De plus, ils se heurtent à l’hostilité ou à l’indifférence de la majorité de la population locale. Dans une recherche sur les requérants d’asile mineurs non accompagnés en Suisse, nous avons ainsi pu constater que la mobilisation des ressources de ces jeunes est rendue beaucoup plus difficile face aux obstacles légaux et symboliques qu’ils rencontrent. Leur capacité à faire des projets se trouve fortement amoindrie (Bolzman, Rossel, Felder, 2004).

Par ailleurs, tous les exilés n’arrivent pas à trouver en eux-mêmes et dans leur communauté les ressources nécessaires pour surmonter les séquelles qui résultent de la violence politique et de la migration forcée. Parfois un soutien organisé spécialisé s’avère nécessaire pour accompagner ces personnes dans leur cheminement, où s’entrecroisent de manière indissociable une composante personnelle et une composante politique.

D’une manière plus général, le travail de récupération de leur place dans le monde fait par les individus et les groupes, est renforcé lorsqu’il peut avoir lieu dans un cadre démocratique, qui reconnaît ces acteurs comme des sujets de droits, des citoyens pouvant contribuer par leur action à la construction d’un devenir commun.

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Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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