NOTES A PARTIR DE L’EXPÉRIENCE D’EXIL

German OSORIO, réfugié

Neuchâtel, le 19 mars 2011

Les réflexions que je désire partager dans le cadre du Programme du CIPh proviennent de ma propre expérience d’exilé. Ma trajectoire permet en effet de comprendre ce qu’il y a derrière le mot exil et de mesurer l’ampleur des questions historiques, politiques, existentielles que pose la situation d’exil dès lors qu’on s’interroge sur ses causes et sur son sens.

Je suis né au sein d’une famille de la classe populaire en Colombie. Mes parents étaient paysans. En 1947, ils ont été expulsés vers la ville – Bogota – à cause de la violence politique (la «violencia» en Colombie) exercée par les grands propriétaires terriens et par les chefs locaux à l’encontre des paysans pauvres. Ma famille a été dépossédée de ses biens, les maisons ont été incendiées, des femmes ont été violées.

J’ai fait mes classes primaires dans une école publique de Bogotá, et ensuite je suis entré dans un collège secondaire. C’était le début des années 1970. Un vent nouveau soufflait sur le monde: le mouvement de la jeunesse pour la paix et un monde meilleur s’exprimait librement dans les rues de Paris durant ce mois de mai 1968. Il avait donné naissance au mouvement hippy et au rock. Une vaste opposition à l’holocauste au Vietnam était dans l’air. En Amérique latine nous ne pouvions pas oublier Che Guevara. Nous nous étions appropriés la poésie et les vers de Pablo Neruda. Dans son Chili natal, Salvador Allende menait une révolution pacifique. Grâce à tous ces événements, beaucoup de jeunes croyaient qu’un monde meilleur était possible. C’est à ce moment-là que je suis devenu militant, j’avais 14 ans. Nous étions en 1973.

C’est ainsi que je me suis rendu dans les quartiers autour de chez moi à Bogota avec mon message de changement. Dans ces zones des milliers de paysans arrivaient de la campagne dans des conditions de pauvreté extrême. C’est la deuxième vague d’exilés que j’ai connu, après celle de ma propre famille et de ses amis. Les exilés que nous avons rencontrés vivaient dans des baraques en carton et en taule, mangeaient très peu, et n’avaient pas les services publiques de base comme l’eau potable, l’électricité, et encore moins l’accès à la santé ou à l’éducation. Nous étions beaucoup à aller à leur rencontre : des jeunes, des étudiants universitaires, des syndicalistes, des curés révolutionnaires partisans de la théologie de la libération. Le mouvement grandissait sans cesse et nous avons cru que les choses changeraient. Les plus âgés avaient déjà vécu plusieurs guerres, ils étaient sceptiques et nous demandaient d’être prudents. Ce n’est que plus tard que nous avons compris leur conseil et que nous avons été obligés de leur donner raison. La réponse à ce désir de changement est venue de l’élite gouvernementale. La violence est revenue, celle qui avait déjà poursuivi nos parents. Elle s’abattait maintenant sur nous.

L’histoire d’horreur et d’impunité s’est répétée une nouvelle fois. Aujourd’hui, nous sommes en mesure d’en faire l’évaluation: 250’000 personnes disparues ces 30 dernières années et au moins trois millions de personnes exilées à l’intérieur du pays. Des milliers de morts ! On peut dire que la Colombie est un pays d’exilés, un pays où la classe gouvernante s’approprie la terre et expulse la population par millions. La diaspora colombienne à l’extérieur du pays représente 4 millions de personnes. La Colombie est un pays très riche avec une population métissée (cultures amérindienne, africaine et européenne). La Colombie qui a une superficie de presque trois fois la France est bordée par l’océan pacifique et la mer des Caraïbes. A elle seule, elle a la plus grande concentration de biodiversité de la planète (10% du total mondial), avec plus de 50’000 espèces végétales, 1’754 espèces d’oiseaux (20% du total mondial), 155 espèces de chauves-souris, des rivières et des fleuves superbes, des cordillères et des forêts extraordinaires. Le pays est riche en or, café, banane, pétrole, gaz naturel, émeraudes, uranium, etc., mais il vit une guerre larvée depuis toujours.

En plus des causes sociopolitiques et économiques inhérentes à la guerre, c’est-à-dire tous les disfonctionnements causés par un système basé sur l’appropriation de la terre par les mafieux et les héritiers de la couronne espagnole qui ont réussi à survivre, c’est un système fondé sur le profit, la consommation, le culte de l’enrichissement et l’exploitation exacerbée des richesses de la nature. Je m’interroge alors sur la malédiction que la richesse a signifié pour nous, sur la rapacité et la dégradation de la condition humaine qui a incité les grands propriétaires, les puissants à tuer, à prendre possession de tout, à mépriser les misérables, avec une cruauté incomparable. Je suis aussi stupéfait de voir comment les medias et les gouvernants «démocratiques» demandent le jugement par la justice internationale des dictateurs quand ceux-ci ne servent plus leurs intérêts. Ces mêmes personnages et institutions ne disent par contre rien du cas colombien où continue à cohabiter la démocratie formelle et la violence. Ces mêmes personnes et institutions soignent leurs relations avec le gouvernement «démocratique» des criminels et des mafieux qui exercent le pouvoir en Colombie. On peut formuler une première question pour réfléchir sur l’exil: la démocratie occidentale aujourd’hui, c’est quoi? A qui et à quoi sert-elle?

Après avoir fui la Colombie pour sauver ma vie, je suis depuis lors devenu exilé en Suisse. Pour analyser la situation présente je partirai de la citation d’un texte de Franz Fanon à propos du monde colonial en Afrique:

«La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi. C’est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres. La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots. Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d’envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s’asseoir à la table du colon, coucher sur le lit du colon, avec sa femme si possible. Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui vive: «Ils veulent prendre notre place». C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon». –1

Pouvons-nous penser que ce texte est décontextualisé par rapport au thème de l’exil aujourd’hui? Quel serait le rapport entre la colonisation et l’exil dans le contexte d’aujourd’hui? Permettez-moi de formuler l’hypothèse que le modèle de vie des anciens colons continue aujourd’hui à faire envie aux anciens colonisés qui ont pris le pouvoir en Colombie.

Pour réfléchir à l’hypothèse, voyons de plus près ce que recouvre le terme d’exil? Les raisons qui éloignent ou expulsent les uns et les autres de leur terre ne sont pas toujours identiques. Peut-être faut-il y voir l’origine de la différence sémantique entre exil et migration. Dans ce sens il est important de remarquer que le terme exil a une portée dont les limites sont floues étant donné que dans le mot exil cohabitent un sens littéral et des usages métaphoriques. Les nombreux synonymes qui accompagnent le terme d’exil enrichissent le contenu et le sens du terme, avec le risque d’augmenter les malentendus. Soulignons que l’exil est ainsi associé au bannissement, à la déportation, à l’exclusion, à l’expulsion, à l’ostracisme, à la proscription, au rejet, à l’expatriation, à l’éviction.

De manière un peu plus précise par exil on peut comprendre: –2

  • La peine qui condamne quelqu’un à quitter son pays, avec interdiction d’y revenir, soit définitivement, soit pour un certain temps
  • Tout changement de résidence, volontaire ou non, qui provoque un sentiment ou une impression de dépaysement
  • L’éloignement affectif ou moral; la séparation qui fait qu’un être est privé de ce à quoi ou de ce à qui il est attaché
  • L’état de celui qui est contraint de vivre hors de son pays ou loin de sa résidence ordinaire
  • Lieu où réside celui qui est exilé

Par contre le mot migration recouvre un phénomène plus vague qui s’applique en général dans un sens pluriel. Le mot migration est devenu d’usage courant dans le langage technocratique à la mode aujourd’hui. Par migration on comprend le déplacement d’une personne, d’un animal ou d’une chose. Les personnes migrent, les oiseaux aussi et même les capitaux ! Le terme de migration déshumanise le contenu humain du concept, chosifie un phénomène humain, cache une situation. Le mot exil par contre est beaucoup plus précis mais il tend à disparaître du langage. En Colombie, par exemple, on parle de population déplacée, terme qui décrit le déplacement, évoqué par le mot migration au sens commun dominant. L’expression contient des éléments de la condition de migration, tout en n’évoquant pas directement ce que recouvre la condition d’exil.

On voit donc que la délimitation sémantique n’arrive donc pas à expliquer l’énorme variété de situations d’exil, qui est une forme de déplacement forcé ; depuis la situation de ceux qui ont fui leur pays bien que personne ne les poursuive directement mais en fonction d’une analyse personnelle et politique qui amène au départ, jusqu’à celle de ceux qui, en partant, ont réussi à éviter une inculpation ou la prison, en passant par ceux qui ont été obligés de s’exiler parce qu’ils considéraient que leur vie était en danger à cause de leurs convictions politiques.

Faisons un pas de plus. On pourrait dire qu’il y a deux usages du concept d’exil, d’une part, un usage direct et littéral, être en exil, avec toutes les conséquences d’ordre territorial et d’appartenance à une culture, et d’autre part un usage métaphorique désignant le vécu d’une condition d’existence, se sentir exilé dans un système, une culture, une communauté.

Les exilés sont les millions de personnes qui habitent en Europe et proviennent des pays du sud. En plus de se sentir exilés – c’est-à-dire de vivre un sentiment de nostalgie -, ils sont exilés, c’est-à-dire qu’ils ont perdu les liens avec leur terre, leur territoire, ils sont littéralement «desterrados» (arrachés de leur terre, au sens sociologique, désappropriés de leurs liens à leur terre). Ils ont laissé leur famille, leur lieu de vie, leur environnement familier, etc.. Ils ont construit un autre lien avec leur pays d’origine, – peut-être le lien virtuel du monde globalisé – qui se traduit par l’envoi d’argent, ce qui s’appelle en Colombie «las remesas». La ville continue d’être affamée. Rien n’a changé. Dans le pays riches du sud il y a, à chaque fois, plus de pauvres. Ce paradoxe continue à définir les rapports de pouvoir entre riches et pauvres.

Autre question: le regard d’envie lié à la société de consommation vécu dans le pays d’origine, a-t-il disparu en exil? Non. Nous avons tous une voiture – même meilleure que celle du chef -. Bien que maintenant nous ne sommes pas en mesure de désirer la femme du patron, nous sommes captivés par la télévision qui présente un monde de rêves où tout est offert: des femmes merveilleuses, une voiture intelligente et la consommation partout. En clair, l’exilé doit aussi devenir un consommateur dans le pays d’exil. C’est la réussite de ce qui est appelé la politique d’intégration. L’essence du problème décrit par Franz Fanon continue donc à être la même: le système dominant a besoin de bénéfices croissants, il ne peut pas s’arrêter, il vit en fonction de la surproduction et de la surconsommation. La condition d’exilé permet le constat que la globalisation de la surproduction et de la surconsommation qui a commencé avec la modernité, qui a continué avec la colonisation continue aujourd’hui. Bien plus vaste et profonde qu’à l’époque de Franz Fanon. La situation d’exil de millions de personnes conduit donc à interroger radicalement le processus de la globalisation en cours.

En conclusion, après un tel constat, j’aimerais partager deux questions sur la situation d’exil qui méritent d’être élaborées. Comment s’exprime la diaspora politique dans l’exil? Les exilés politiques parviennent-ils à maintenir le lien avec la terre pour laquelle ils ont lutté? Je n’ai pas de réponse pour le moment.

NOTES

1– Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (1961),  Librairie François Maspero éditeur, 1968, p. 8.

2– Trésor de la langue française informatisé.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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