SE SENTIR EXILÉE

Anahid PASHA-KHANI, réfugiée, syndicaliste active pour la défense du droit des migrants

Lors des premiers mois qui ont suivi mon arrivée en Suisse avec ma famille, tout ce que je voyais me rappelait «Tu n’es pas d’ici», et d’ailleurs «Qui es-tu?»

Pourquoi es-tu là? Qu’est-ce que tu nous veux? Toi qui ne t’habilles même pas comme nous? Car à mon arrivée, le foulard que m’avait imposé le régime islamique, je ne pouvais pas m’en défaire, ne me demandez pas pourquoi, car je ne l’ai jamais compris moi-même.

Nous venions d’arriver en Suisse, ma mère et moi, nous avons pris notre courage à deux mains et sommes sorties pour voir un peu où nous avions atterri. Sur le chemin de retour nous avons pris le bus qui nous conduisait à la maison. N’ayant pas encore appris le français, nous avions seulement gardé en mémoire que à notre arrêt, il y avait une petite muraille blanche, sans se dire qu’il existait peut-être d’autres murailles blanches. A un moment donné nous avons cru apercevoir cette fameuse muraille blanche, naturellement nous avons demandé l’arrêt du bus, mais quand le bus s’en est approché, nous nous sommes rendues compte que ce n’était pas le bon arrêt. Le bus s’arrête, tout le monde se tourne vers nous en se demandant «Mais alors, pourquoi elles ne descendent pas?». Nous nous sentions fusillées par ces regards inquisiteurs, nous ne pouvions même pas leur dire qu’il s’agissait d’une erreur. Aujourd’hui avec le recul cela ne me paraît pas trop grave, mais sur le moment c’était humiliant.

Dans un autre contexte, plusieurs mois plus tard j’habitais dans un dortoir universitaire. J’avais pris l’habitude de faire le trajet avec une allemande pour aller à l’école. Cela m’était très agréable, car je me sentais m’intégrer à mes nouvelles conditions de vie et me trouver une amie en faisait partie. Un matin j’ai vu ma camarade et voulu aller vers elle. J’ai arboré mon grand sourire et voulu aller vers elle. Mais, à ma grande surprise elle n’a même pas fait semblant de me connaitre. J’ai essayé de repasser les événements des derniers jours en mémoire pour savoir si j’avais commis un acte impardonnable et pourquoi cela m’arriver? Je suis restée avec mon point d’interrogation dans la tête et sans réponse. Deux ou trois jours je n’ai pas cherché à la revoir, le quatrième jour, elle est venue vers moi et m’a dit qu’elle ne s’était pas sentie bien et qu’elle ne voulait voir ni parler à personne.

J’ai compris ce qu’elle me disait, mais, avec ma culture je devais fournir de grands efforts pour m’y adapter.

Tout cela nous renvoie à notre propre fragilité, exacerbée dans ce genre de situation, mais dont il faut tenir compte. Il y a des événements qui peuvent en effet paraitre insignifiants pour les un-e-s et les autres, mais en fonction du vécu, de notre état et de toute autre circonstance ils n’ont pas le même impact sur les un-e-s et les autres. Et surtout les petits événements de la vie n’ont pas la même portée culturelle.

Pour vous en donner un petit aperçu j’aimerais vous parler aussi de la société que nous avions quittée:

Cela peut sembler contradictoire. Nous avions fui un gouvernement qui nous avait persécutées pour un oui et pour un non, privés des droits civils, nous avions fait objet d’un vol autorisé commis par le régime. Nous avions été jetées de notre maison avec une seule chemise sur le dos, plus rien de matériel. Mais, nos concitoyen-ne-s qui connaissaient notre situation et qui respectaient la cause pour laquelle nous nous battions nous vénéraient presque. Partout où nous allions, ils essayaient de faire en sorte que notre affaire soit réglée aussi rapidement que possible. Quand nous passions dans la rue nous avions droit au respect et à la reconnaissance. Les conditions de vie devenant très difficile nous avons quitté le pays et avons rejoint mon père qui avait été transféré en Suisse par la Croix-Rouge internationale. C’est très difficile de passer d’un état de «notoriété» à un état de presque «envahisseur». Toutes ces circonstances font que le sentiment d’exil devient une impression de tous les jours. C’est ce qu’on ressent de tout son être.

Bien sûr le temps imparti ne me permet pas de vous expliquer toutes les situations de misère qu’on a vécues ou que nous continuons à vivre peut-être moins souvent, mais cela fait autant mal, car malgré tout, nous nous sommes intégrées !!!

J’aimerais vous raconte encore une petite anecdote: Plusieurs années après notre arrivée en Suisse, l’un des voisins avec lequel nous avions tissé quelques relations de bon voisinage, tout en se sentant en confiance, nous a dit «bah finalement vous êtes aussi des gens comme nous».

Pour terminer j’ajoute que maintenant même parmi les personnes qui m’ont vu naître et grandir je me sens exilée, je ne me sens plus appartenir à un endroit donné. Quand actuellement en Iran les messieurs refusent de me serrer la main ou que quand ils me parlent ils s’adressent à l’homme qui m’accompagne, j’ai envie de crier et dire c’est moi qui te parle, alors par simple politesse tu peux me répondre à moi !!

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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