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moussa

 

RÉSUMÉ

L’ouvrage du philosophe Étienne Balibar, Violence et civilité interpelle à la fois les Etats-nations qui expérimentent leurs limites (dont l’Algérie) et la société internationale, dans la traduction de ces deux concepts. A cet égard, traiter de la «violence urbaine» est un terrain d’observation possible pour établir un diagnostic de la politique urbaine actuelle, l’évolution du rapport État/territoire, qui, avec la souveraineté et les frontières est constitutif du pouvoir d’Etat classique. La ville est une illustration saisissante des tensions souterraines d’une société. Elle se présente comme une ville sans âme suite à la violence urbaine exercée par le pouvoir d’Etat. Dans une telle situation, la ville n’est pas un espace public articulé à un système politique démocratique. La ville devient-elle alors le réceptacle, le creuset de toutes les difficultés voire des rebuts de la société ou alors les tensions souterraines sont-elles en recherche d’espace public?
Dans son irrationalité pour perdurer, son acharnement pour conserver le pouvoir, le cynisme de ses méthodes, l’arrogance de son discours, le pouvoir en place use de la violence légitimée par sa souveraineté sur le territoire et les frontières. Une telle situation viserait-elle la soumission à un système anachronique face à l’émergence d’un pouvoir urbain de la «société civile»? La ville ne saurait être appréhendée en la déconnectant du système politico-socio-économico-culturel dans lequel elle est née et elle évolue, en l’occurrence, dans un Etat qui use de l’opacité anti-démocratique. Pourtant le devenir de la ville ne peut se concevoir sereinement que dans le cadre d’une approche globale. Compte tenu du vécu de l’Algérie, la ville pourrait apparaître dans sa double dimension enfin assumée, celle d’ouverture d’espaces publics divers et d’enjeu de rapports de force et de pouvoir en transformation.


 

L’ouvrage du philosophe Étienne Balibar, Violence et civilité interpelle à la fois les Etats-nations qui expérimentent leurs limites (dont l’Algérie) et la société internationale, dans la traduction théorique et pratique de ces deux concepts. A cet égard, traiter de la violence urbaine suppose d’établir un diagnostic de la politique urbaine actuelle de l’évolution de la forme du rapport État/territoire, qui, avec la souveraineté et les frontières est constitutif du pouvoir d’Etat classique. Posons d’emblée le fait qu’il s’agit d’un véritable rapport de domination cherchant à perdurer indéfiniment. Un regard rétrospectif met en évidence le contrôle multiforme du corps social en vue de son balisage et ce, pour mieux l’enserrer dans un corset étouffant et le vassaliser pourrait-on dire [1].

Dans ce cadre, la ville n’est appréhendée que d’un point de vue territorial, elle n’est qu’une entité recouverte d’un habillage administratif formel, un certain «dépoussièrement» dressé par le pouvoir. Une telle politique a pour effet d’occulter la dimension sociale et de ce fait les rapports du «citoyen» à sa cité sont réduits à des rapports d’administrés à administration. Le «citoyen» est rabattu à la condition sociale d’administré, au sens d’assisté, plus, au sens d’assujetti; la relation est principalement basée sur la soumission et la discipline. La domestication du citoyen est le socle de souveraineté des agents de l’Etat et par conséquent de l’administration, source de pouvoir et bras séculier du pouvoir.

Chronologiquement, les administrés ont d’abord subi l’autoritarisme de l’administration coloniale avec sa coercition, sa répression et son exclusion. Ils ont ensuite connu l’autoritarisme du régime de  parti unique, de pensée unique impliquant la violation de leurs droits, des rapports d’agressivité, d’oppression et non de sociabilité. [2] Se greffe sur ce dispositif le mythe de l’Etat fort en fait hypercentralisé, dominateur, un véritable autoritarisme débridé [3]. La logique du pouvoir vise ainsi à gommer l’identité de citoyenneté, qui est la source de résistance et de droits.

Le système est perverti: on assiste à une confiscation du pouvoir et de son exercice, originellement conçu par et pour le peuple – principalement au niveau le plus local – et à une inversion des valeurs. Cela est dû à l’absence d’un contrôle social effectif par les citoyens des mécanismes du pouvoir et de l’appareil d’Etat. La ville en est une illustration saisissante de la violence souveraine d’Etat sur le territoire urbanisé. Elle se présente comme une ville sans identité, sans personnalité, sans cachet. En un mot: sans âme. Ces caractéristiques sont le fruit amer d’un pouvoir un et unique, d’un pouvoir qui ne se distribue pas mais se diffuse simplement et ce, malgré l’effondrement des dogmes de l’idéologie unanimitaire. Ainsi destinée à un tel rôle par le pouvoir, la ville devient-elle alors le réceptacle, le creuset de toutes les difficultés voire des rebuts de la société au lieu de pouvoir devenir un espace public démocratique de débat, d’échanges?

Dans l’opinion commune, parler de la ville, c’est évoquer le mal de vivre avec tous les problèmes de délinquance, d’insécurité, d’exclusion, de chômage et a fortiori de négation du vivre ensemble. C’est aussi parler de l’urbanisme, de l’architecture, du logement, du transport, de l’éducation, de la santé et des loisirs. Tous les maux de la société sont alors imputés à la ville, cadre formel et insipide dans lequel le citoyen ne se reconnaît pas et auquel il ne s’identifie pas. Bien plus, l’observation de la société au quotidien nous amène à relever que la civilité devient une faiblesse pour celui qui la pratique car ses intérêts sont menacés voire sa vie. Il est alors dans l’obligation de se défendre. Pour cela il entre dans un engrenage de violence et de surenchère de violence.

L’indigence de la politique publique laisse toute la latitude aux décideurs. Ces derniers, au lieu de résoudre les problèmes, vont les «gérer» c’est-à-dire les minimiser au mieux et les mystifier au plus. Ces pratiques irresponsables transforment les divers espaces en un agrégat hétéroclite qui, au fil du temps et dans l’anarchie, a juxtaposé tous les paradoxes: le rural à l’urbain, le moderne à l’archaïque, la résidence luxueuse à la cité dortoir moribonde, l’espace vert à la décharge publique et tant d’autres oppositions encore.

En bref, le système s’emploie à véhiculer et à entretenir une forme de culture déviée et pervertie où tout un chacun serait censé se reconnaitre. La société a dû faire avec ces paradoxes et les intérioriser au même titre que les nombreuses contradictions si souvent occultées au profit d’une fuite en avant ininterrompue. Fuite en avant qui a débouché sur une véritable crise existentielle dont les événements d’octobre 1988 ont constitués les signes précurseurs.

Après une décennie sanglante succédant à une autre décennie noire, l’Algérie a pu voir la société et le pouvoir s’affronter, sans s’approcher et encore moins se connaître pour dialoguer pour vivre! Une crise terrible refaçonne la société. On pourrait penser qu’elle produit un processus de murissement. En réalité, la crise la fragilise si bien, qu’elle présente actuellement des mécanismes de régulation totalement biaisés. Il est alors légitime de se demander si la société peut retrouver son équilibre: va-t-elle pouvoir dépasser ses contradictions nombreuses et trop souvent occultées pour se réconcilier enfin avec elle-même? L’actualité d’un tel questionnement est certainement pertinente car, ou la société opère sa mue, ou elle rate son rendez-vous avec son histoire et son destin. Le dilemme est simple et effrayant à la fois.

Cependant le rôle de «vigile-tuteur» tenu par la fraction dirigeante signifie que la société ne peut opérer sa mue qu’en parallèle avec celle de la fraction dirigeante. Celle-ci est-elle en mesure de vouloir, voire de pouvoir transcender sa propre dynamique? Va-t-elle alors opérer sa mue en un collectif nouveau centré non pas sur le pouvoir mais sur la notion de responsabilité nationale? La tâche est difficile pour cette fraction dirigeante: pourra-t-elle y faire face et faire en sorte que la société ne soit pas assise sur un volcan en perpétuelle réanimation?

Pour l’heure le pouvoir en place use de la violence dans son irrationalité de perdurer, son acharnement conservateur, le cynisme de ses méthodes, l’arrogance de son discours. Une telle situation viserait-elle la soumission à un système anachronique? Elle interpelle à plus d’un titre, elle inquiète plus qu’il n’en faut et à juste raison.

La ville ne saurait être alors appréhendée en la déconnectant du système politico-socio-économico-culturel dans lequel elle est conçue et évolue, en l’occurrence, dans un Etat qui ne veut pas et ne parvient pas à renoncer à son opacité, son mystère et sa violence. Pourtant le devenir de la ville ne peut se concevoir sereinement que dans le cadre d’une approche globale et compte tenu du vécu de l’Algérie, la ville pourrait apparaitre dans sa double dimension enfin assumée, celle d’ouverture sur des espaces publics divers permettant de vivre les enjeux contenus dans les rapports de pouvoir dominants.

C’est autour de ces deux axes que va s’articuler cette étude.

 

UNE CONCEPTION RÉDUCTRICE ET MYSTIFICATRICE
DU RAPPORT VILLE/DÉVELOPPEMENT

Réduite au vocable de «commune» – ce moule juridique transposable et par définition anonyme -, la ville n’est perçue que comme un territoire à administrer. Au titre des textes régissant la commune [4], la relation du citoyen/administré à sa cité est ainsi manifestement bureaucratisée [5]. Cet habillage administratif, ce garde-fou, a eu pour effet pervers une occultation de la dimension sociale: le citoyen est alors dépouillé des attributs de sa citoyenneté. Il est en situation de démissionnaire de cette qualité car il ne se reconnait pas lui-même dans des institutions qui ne le servent pas et ne s’identifie guère dans des villes qui ne lui confèrent pas sa participation, son implication et sa responsabilisation. Ainsi la ville est un cadre inapte à son épanouissement. Occultation de la dimension sociale et démission du citoyen, ces deux éléments auront une portée indéniable sur le processus de développement, envisagé principalement dans une approche économique qui le prive de tout fondement socio-culturel, de toute valeur à caractère civilisationnel.

Le développement ne peut valablement se limiter à la technique et à l’économique. Confiné dans un tel cadre, il est non-viable et non-crédible puisque tronqué à la source. Les préoccupations doivent dépasser l’apparent, le quantifiable pour s’inquiéter des données plus difficilement perceptibles. Celles-ci déterminent en amont et en aval la réussite du processus de développement, processus multidimensionnel dont la portée et l’enjeu transcendent l’économique pour investir le socio-politique et le culturel. Privée de son âme par l’occultation de la dimension sociale, la ville n’offre nullement au regard une cohésion et une harmonie d’ensemble. Par l’absence d’homogénéité, elle apparait comme un assemblage d’éléments distincts, d’ilots étanches: les quartiers. Elle est aussi la juxtaposition des communes [6] étanches les unes aux autres. Elle génère des cloisonnements administratifs prolongés par des rivalités et autres contradictions très locales.

La ville dépersonnalisée n’est que cité dortoir  et non une entité vivante, originale, viable à laquelle il est possible de s’identifier.

 

QUELLE VILLE VOULONS-NOUS?

En l’absence d’une conception d’une politique de la ville clairement définie et par l’absence de vision à long terme, cette question n’a pas été posée par le pouvoir d’Etat. Ne pas se poser cette question, c’est déjà faire un choix fondamental: la politique publique de la ville, si politique de la ville il y a, ne devient alors plus qu’une politique de réparation donc curative. Ainsi, tout concourt à dire que la collectivité dans son ensemble, c’est-à-dire la société civile n’a été appréhendée qu’à travers une vision réductrice et dévalorisante, limitée aux rapports d’une administration à ses administrés, rapports arrogants et méprisants.

Par le biais des textes, cette méthode du pouvoir d’Etat a enfermé la vie dans des villes réduites, dans le concept administratif de commune, dans une gangue bureaucratico-juridique. Elle a évacué le fait social c’est-à-dire les citoyens comme acteurs à part entière, comme élément central dans toute perception de la ville comme du développement qualifié aujourd’hui et partout de durable. Le correctif réside dans le balisage des textes pour réduire autant que possible les dysfonctionnements ou perversions résultant d’un texte au formalisme défaillant. Il consiste aussi à éviter les dépassements et l’impérialisme rampant de l’administration. Cela exige des textes précis informant avec clarté des mécanismes mis en place pour assurer l’efficacité des institutions ainsi établies.

Le pouvoir doit mettre en adéquation le dire et le faire, l’instrument juridique doit être revivifié pour avoir un sens plus effectif et moins formel par rapport à la portée des textes sur la réalité du développement de la ville. Mais le peut-il? Outil laborieux, cet instrument formalise, gère, canalise les rôles de chacun et les rapports internes à la cité, quadrille la vie locale par ses dits et ses non-dits, par ses précisions et ses zones d’ombre. Du fait des défaillances qu’il renferme, le texte juridique peut faciliter le dérapage dans l’application des règles même qu’il institue.

Voulues ou non, les carences contenues dans un texte peuvent être autant de prétextes à sa dénaturation par une pratique non-respectueuse de la lettre et de l’esprit du texte. L’esprit formel ou objectif du texte peut être en rupture avec les règles de fond ou mécanismes établis par ce même texte. C’est le cas lorsque le politique tient un discours qu’il n’a pas l’intention de concrétiser, lorsqu’il verrouille le système par des mécanismes juridiques en porte-à faux avec le discours lui-même.

Pour dépasser ces défaillances, il est indispensable de cesser l’instrumentalisation du juridique par le politique. Pour cela, le pouvoir est appelé à changer de méthode et de discours: Parler vrai et juste au citoyen lui donne plus de crédibilité et d’efficacité. Il convient de bannir les formules creuses sans portée effective, les dispositions de pure forme qui règlementent un point et tranchent une question sans les faire. Il s’agit en quelque sorte de ne pas retirer au citoyen d’une main ce qu’il vient de lui reconnaitre de l’autre.

Soulignons encore que les carences des textes (imprécision de leur style, flou de leurs dispositions, silence non innocents) sont pour l’administration des occasions pour faire des interprétations autoritaires et des espaces à investir par l’État, initiateur des textes. Ces interstices lui permettent de renforcer sa mainmise sur les structures et les prérogatives régies par des textes défectueux.

Cependant une autre réalité se dessine. Pour le pouvoir en place, l’heure n’est plus à l’unanimisme de façade, ni à l’auto-satisfaction auto-proclamée des décideurs politiques. Pour la société, l’heure n’est plus à la docilité – soumission des citoyens plus instruits, plus exigeants –, lesquels ne se contentent plus de dénoncer les dépassements ou les carences de l’administration communale mais récusent en bloc ses organes et ses méthodes. Dépasser cette approche ô combien étroite et condamnable de la pratique du pouvoir d’Etat pour une approche plus globale du rapport ville/développement apparaît aujourd’hui comme un choix inéluctable pour sortir de l’impasse et l’enlisement dans lesquels sont agglutinées des villes devenues de simples territoires à administrer et à contrôler. Devant la toute puissance du pouvoir administratif, la société n’a de recours autre que céder à l’apathie ou se fondre dans la violence qui conduirait à son implosion.

 

RÉHABILITATION DU FAIT SOCIAL
EN TANT QUE RÉGULATEUR DE LA VIOLENCE

La domination de l’espace et de la société par un Etat autoritaire n’est jamais définitivement acquis. Elle est même réversible. Les inégalités, les fractures sociales, culturelles, les pressions politiques vont biaiser et déterminer le comportement de l’homme par rapport à ses besoins, ses aspirations, ses actions, son devenir tout entier. L’Etat est obligé de travailler avec cet homme frondeur sinon il prend le risque d’être submergé par la violence et de voir lui échapper la maîtrise du territoire et à la limite nargué dans son espace intime donc protégé: l’espace urbain.

C’est pourquoi la ville ne peut se comprendre uniquement comme un territoire géré par une administration (avec ses structures et ses méthodes). Elle est un espace où sont aussi parties prenantes la société civile (avec ses aspirations et ses tensions), les élus (avec leurs perspectives et leurs contradictions), tous trois à responsabiliser dans une gestion tripartite de la ville. L’administré docile d’hier et comme d’aujourd’hui doit céder la place à un citoyen responsable – mûri et formé par la crise multidimensionnelle qui a émaillé la société – que le pouvoir se doit de percevoir et d’accepter comme un partenaire à part entière. A cet effet, il lui faut retrouver et intégrer tous les attributs de sa citoyenneté. La mutation de l’administré en citoyen n’acquiert cependant son véritable sens que si, en parallèle et en contre partie, s’opère la mutation de l’administration, une mutation qui transforment radicalement les outils d’un pouvoir autoritaire s’éloignant de plus en plus des citoyens: le discours politique, l’instrument juridique, les pratiques administratives.

Le chemin de la réconciliation administration/administrés, c’est-à-dire pouvoir/ société passe par là. Il se prolonge dans une implication plus grande de la société dans toute politique publique dont celles de la ville et du développement, car il est inconcevable que la société continue à être exclue des préoccupations qui la concernent. La dimension sociale stimule en effet l’épanouissement des cultures; celles-ci maîtrisent les diverses facettes du développement. Elle se base sur une articulation entre la culture de l’Etat et la culture de la citoyenneté consciente, agissante et par conséquent cognitive. Telles sont les assises réelles d’une culture de la démocratie, véritable levier d’un développement durable.

La culture, élément déterminant pour le développement, n’est pas un phénomène de génération spontanée ou alors elle ne peut être définie par le pouvoir d’un Etat autoritaire. Elle exige une vision globale et à long terme et par conséquent une politique publique spécifique bien définie.

L’action volontariste, ici incontournable, suppose de reconnaître le droit de cité au citoyen reconnu au double plan individuel et collectif. Elle doit cerner les effets pervers de l’héritage administratif colonial et post-colonial, veiller à l’assainissement de l’instrument juridique et de son usage. Elle doit aussi investir massivement le champ socio-culturel par des actions collectives et concertées.

Sur tous ces champs de force, l’émergence du fait social a levé le voile et a fait de l’identitaire et/ou de l’appartenance, du social, du juridique, du politique, du culturel des espaces que le citoyen doit préserver mais aussi des espaces qu’il doit se réapproprier dans son rapport à la ville et dans son rapport à son devenir en tant que citoyen. Ces espaces n’auraient jamais dû cesser d’être les siens. Le citoyen et même la société civile qui en constituent le prolongement ultime, sont appelés à réaliser cette réappropriation pour un usage meilleur, légitime et à bon escient de leur espace de vie, de leur qualité de vie.

A cet égard, il convient de remettre en cause bien des clichés et d’admettre que le développement n’est pas une simple affaire de choix techniques, administratifs autoritaires mais, qu’il ne concerne pas seulement le pouvoir central et ses représentants. Il est certain aussi que la démocratie ne se limite pas à des slogans, elle est indispensable au développement. L’un et l’autre ne se décrètent pas par simple décision unilatérale d’un pouvoir politique autoritaire mais se construisent progressivement, à partir de la base sociale et avec elle.

La participation du citoyen dans les préoccupations de son environnement, son implication dans les affaires de la ville, à savoir sa responsabilisation, permettent de réintroduire la dimension sociale dans la commune et la soustraire et l’émanciper ainsi de son carcan administratif réducteur. La restauration de l’entité ville aura lieu si ses habitants y prennent part et si, au-delà de la circonscription territoriale, ils peuvent décider de son devenir et notamment de l’aménagement de son territoire, de ses priorités en matière d’équipements et de choix de vie. En bref c’est en redevenant eux-mêmes citoyens à part entière, c’est-à-dire des acteurs sociaux, des partenaires du pouvoir, des centres de décision, qu’ils restitueront à la ville son sens et sa cohésion en tant qu’espace de vie.

Le culturel devra soutenir et s’allier au politique, au social et au juridique pour tracer les contours de la solution à déterminer. Sa dévalorisation extrême et sa condescendance confinent à sa disparition… tout simplement! Pour l’heure, dans sa relation à sa ville, le citoyen continue d’évoluer conformément au même cadre juridique déjà mis en cause. Et pourtant, plus de démocratie signifie qu’on ne peut concevoir les quartiers de demain qu’avec l’ensemble de ses habitants d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, les impératifs du développement placent la ville et la société à la jonction de plusieurs espaces qu’il ne sert à rien désormais de vouloir occulter. Au contraire, la solution résiderait dans une action tout à la fois volontariste, concertée et envisagée sur le long terme. Elle suppose une volonté réelle du pouvoir, confortée, voire imposée par la société civile effectivement impliquée par le biais des élus et d’un mouvement associatif suffisamment mûr.

L’importance du mouvement associatif avec toutes ses variantes est indéniable. Son existence signifie la présence d’un potentiel d’énergies localement utilisables pour peu que l’occasion leur en soit offerte. L’initiative locale demande à être stimulée et canalisée pour mieux appréhender et valoriser les courants qui travaillent la société. Le mouvement associatif ne peut être un facteur positif de la réhabilitation du citoyen/société qu’à la condition qu’il ne soit pas biaisé et perverti en instrumentalisant l’outil juridique. Compte tenu de la culture bureaucratique du système, il est indispensable qu’il ne soit pas récupéré, embrigadé et par conséquent vidé de sa substance. L’encadrement de la société, organisée par le pouvoir autoritaire en mouvement associatif formel, traduit une démocratie d’allégeance dont l’existence et les fonctions tiennent, pour l’essentiel, de l’Etat et de sa stratégie démiurgique.

L’état des lieux traduit en effet une régression par rapport à la place du citoyen et ce, suite à l’affaiblissement du parti du pouvoir créé pour contrer le courant islamiste et au renforcement de l’ex-parti unique qui en redevenant le parti au pouvoir, devient par là même le parti du pouvoir. L’hégémonie du parti unique implique l’hégémonie de la pensée qui redevient unique d’où régression par rapport à l’espace citoyen.

Nettement hiérarchisée la relation Etat/société est beaucoup plus pédagogique que participative, beaucoup plus adhésive que consensuelle. Un tel processus n’a de cesse de s’auto-reproduire depuis l’indépendance faute de repères socio-culturels fiables, faute d’une perception perspicace de la ville, des citoyens, des institutions. Le vocable institution  vise en premier lieu la cellule familiale et l’école qui auraient ici un rôle déterminant, fondamental à jouer. Elles façonnent à la base le civisme du citoyen de demain. C’est à ce niveau du subconscient collectif que s’enracinent les repères, les valeurs, les réflexes liés à la chose publique et à la vie en communauté.

Les réflexes de la citoyenneté s’acquièrent et ne s’octroient pas. Le civisme et la citoyenneté sont dépendants et complémentaires. La réalité est là: le citoyen ne se reconnait plus dans la chose publique, il ne la respecte plus. Son comportement à son égard peut même dans un élan de négation basculer d’une passivité à une agressivité. Ainsi saccager les biens publics ou privés revient pour le citoyen désabusé à exprimer sa démission extrême de sa qualité de citoyen. Cette perception étriquée, niant les spécificités et les identités locales, a été portée à définir unilatéralement une identité unique au profil préétabli au lieu et à la place d’une identité plurielle incluant toutes les identités sans exclusion et sans arbitraire.

La restauration de l’identité plurielle revient à assumer la réalité du citoyen /société dans sa complexité et sa diversité. Le recouvrement de cette identité plurielle correspond à une perception totale, entière du citoyen/société dans les dimensions économique, politique, sociale et culturelle. La dimension identitaire apparaît comme la matrice des autres dimensions.

Assumer et réussir cette dimension signifierait la réussite de toutes les autres dont la ville constitue le point de jonction et l’enjeu, pour son contrôle même, un contrôle social avant tout : tel est le défi multidimensionnel.

Zahia MOUSSA, Professeure à la faculté de droit – Université de Constantine 1

 

NOTES
[1] Le contrôle social veut dire d’une part imposer, surveiller et interdire et d’autre part autoriser, permettre et agir toujours dans un cadre préalablement fixé. On découvre alors la manière dont un pouvoir se veut et se rêve: autour de l’unité / Autorité, il aspire à l’adhésion et à l’accord de l’ensemble du corps social ; une norme juridique uniforme réglemente le rapport social, un dire idéologique unanime façonne l’habitus, une pratique clientéliste solidarisante traite les antagonismes. cf. Z. Moussa, « les cadres en Algérie : l’approche, U.R.A.M.A, 1999.
[2] MOKOKA N’SENDA  « la protection des droits des administrés face à l’évolution de l’administration publique en     Afrique »  IN RISA, 1981, p146.
[3] Les notions de Dawla – Etat -, De Soulta – Autorité – , de Houkouma – Gouvernement -, Caractérisent essentiellement la représentation sociale de l’Etat. C’est pour la société, une manière d’exprimer sa vengeance contre celui qui brime, celui qui donne d’une main ce qu’il reprend de l’autre. L’Etat n’est pas alors une abstraction, il est la matérialisation concrète, justifiée et légitimité de l’obéissance pour que des hommes obéissent à des hommes. Contrairement à ce qu’affirme G.BURDEAU : « les hommes ont inventé l’Etat pour ne pas obéir aux hommes ». In l’Etat , seuil, coll. politique, Paris 1970, p.15.
[4] Le premier texte régissant la commune remonte à 1967, voir ordonnance n° 67.24 du18/1/1967,elle fut modifiée et complétée par la loi n° : 81.09 du 4.7.1981, Jora n° 27 du 7.7.1981. Après les évènements d’octobre 1988, un tournant politique à grand virage est amorcé. La loi n0     90.08 du 7.4.1990, – Jora n° 15 du 11.4.1990, P.420 -, abroge les dispositions de l’ancien texte. La loi de 1990 est, à son tour, abrogée par la loi n° 11.10 du 22.06.2011, Jora n° 37 du 3.7.2011, toujours en vigueur. Replacés dans le contexte d’un étatisme extrême, ces textes livrent leur véritable signification et par là les limites du système qu’ils mettent en place. Ils révèlent la réalité profonde qui motive le pouvoir : quelque soit l’époque – régime monopartisan ou multipartisan -, la maîtrise du territoire et son corollaire le contrôle de la société est au cœur de toute stratégie.
[5] Le citoyen / administré s’oppose à cet État anonyme et dans sa résistance il réactive la rationalité segmentaire de nature népotique, tribale, régionale, clientéliste. Le clientélisme est imposé par la pression sociale, sa vitalité est frappante à tous les niveaux de la hiérarchie sociale. Il offre une dimension supplémentaire d’intégration sociale ; on finit par se l’accommoder au lieu de la combattre. Il apparaît comme un canal de modernisation ; c’est là le paradoxe, il renforce la légitimité de l’Etat, ne serait ce qu’a travers une plus grande consommation de celui-ci. Cependant la pratique clientéliste ne peut guère éviter le trouble de la paix sociale et la remise en cause de l’ordre public : la société récuse en bloc ce système pesant et stressant.
[6] Voir loi n° 02.08 du 8.5.2002 relative aux conditions de création des villes nouvelles et de leur aménagement, Jora n°34 du 14.05. 2002. Voir loi n° 2006 du 20.02.2006 portant loi d’orientation de la ville, Jora n°15 du 12.03. 2006.

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > LA VIOLENCE URBAINE EN ALGÉRIE: ESPACE DE TENSION,
Zahia MOUSSA, Professeure à la faculté de droit – Université de Constantine 1

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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