PRÉCÉDENT   |   SOMMAIRE   |   SUIVANT

 

ALAVOINE

 

Tous les ans à la date anniversaire de la signature de la Convention de Genève (28 juillet), nous nous retrouvons pour partager un moment ensemble. Un temps fait de rencontres, d’échanges et de déplacements. Il s’agit de marcher réunis pendant quelques jours et de profiter de cet espace commun pour se transmettre nos idées, nos pensées, nos appréhensions et nos souhaits sur les questions posées aujourd’hui par l’application du droit d’asile dans notre monde moderne et mondialisé. Le temps nous y aide car nous restons quelques jours regroupés partageant, chemin faisant, gîte, casse-croûte et points de vue plus ou moins silencieux. Les soirées ponctuées de jolis moments conviviaux, avec ou sans débat organisé, accueillent les témoignages les plus divers.

Tout a commencé en 2011 lors de l’initiative sous la bannière de Forum Réfugiés «La nuit d’après» pour laquelle une trentaine de marcheurs ont relié Lyon depuis Genève pour y être accueillis par une foule fanfaronnant le soixantième anniversaire de la Convention de Genève proclamant haut et fort «on lâche rien, Oualou!».

Les marcheurs et marcheuses convaincus ont alors décidé de créer l’association «Chemins d’asile» pour renouveler chaque année ce moment collectif. Comme un besoin de se retrouver chaque été, loin de la turbulence et de l’agitation politique, institutionnelle et médiatique, quelque part sur un massif de petite montagne, un plateau de terre argileuse ou sur le goudron d’une petite départementale. Pouvoir redistribuer les questionnements sur un sujet si complexe avec en fond d’oreille la richesse sonore des territoires traversés. Et rester ainsi au cœur de la réflexion dans l’effort de cerner cette complexité qui embrase aujourd’hui toute l’Europe. Et laisser la parole de l’Autre suivre son cours réflexif sans autre aspiration que de la mieux comprendre.

Comme l’affirme l’article 2, objet de Chemins d’asile: Cette association a pour but de défendre et promouvoir le droit d’asile et les droits des réfugiés au regard de la Convention de Genève.

Voilà pourquoi nous marchons.

Personne ne connait vraiment le statut social ou la profession des uns ou des autres, on sait qu’il y a parmi nous des professions les plus diverses et aussi des professionnels de la gestion du droit d’asile et des demandeurs du droit d’asile en instance de décision, d’anciens demandeurs et d’autres qui peut être n’ont rien demandé du tout; des citoyens donc qui souhaitent qu’à tout le moins la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ratifiée par 148 états soit respectée.

Ce lieu de la marche, cet espace organisé entre nous pour exercer un focus nouveau sur les questions du droit d’asile et des droits des réfugiés me fait penser à une gymnastique conceptuelle proposée par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l’Anti Œdipe [1]. Il s’agit de la déterritorialisation, affreux mot mais qui propose d’engager un processus qui permet de sortir un élément (une pensée, une relation, une posture, en fait toutes sortes d’agencements collectifs) de son contexte pour ensuite le réinvestir (reterritorialisation – toujours affreux) à la lumière de ce que le nouveau contexte aura permis d’échafauder. N’est-ce pas ce qui se produit lorsque déambule la trentaine de marcheuses et marcheurs d’un point à un autre de ces paysages de Suisse ou de France? Les questions qui sont sans cesse rebattues au cœur de la société durant l’année et auxquelles les uns et les autres répondent selon leur conviction – mais tant bien que mal eu égard à la multiplicité des données en jeu – sont alors posées dans un environnement et des relations interindividuelles totalement différentes. Les repas pris sur l’herbe, les nuits sous la tente, la chaleur, les chaussures qui serrent et le chant des oiseaux, sont autant de nouvelles données dans la balance du jugement, que n’altère pas la présence d’un pion de rouge en fin journée! Pour quelques jours le partage est au rendez-vous, les tâches quotidiennes, se restaurer, dormir, se laver, se lever et marcher. Un temps de partage sans le moindre calcul autre que celui de vivre ensemble cette période que nous assignons à la problématique des réfugiés et à la solidarité. Respirons, soufflons, gravissons, suons, écoutons, discutons, ensemble pendant cet espace de temps et de distance que nous avons réservé pour cela. Le voilà notre nouveau territoire, celui qui constitue cet autre contexte qui permettra d’aborder la problématique avec un autre regard et une pensée forgée dès lors par ce nouvel arrangement collectif que nous formons.

Il y a dans cette vie de groupe de marcheuses, de marcheurs de quelques jours, une pudeur voisine de la délicatesse et de l’empathie qui flotte dans l’air humide ou sec dès potron minet et même à la tombée de la nuit. Chacun est là avec ses raisons propres qu’il n’est pas forcé de justifier. Chacune est là et c’est bien suffisant de sentir cet autre participant à proximité. Il est là, quelques mètres devant moi, je ressens sa présence. J’écoute la chanson de ses pas et suis tenté de le rejoindre pour que côte à côte nous envisagions un bout de chemin ensemble – avec ou sans dialogue. Un nouveau code relationnel est en œuvre, implicite, il n’a fait l’objet d’aucune discussion préalable et impose ses règles en toute liberté. Il est le fruit de notre réunion et ne sera d’ailleurs jamais discuté.

Marcher, manger, parler, échanger, les marcheuses et marcheurs organisent tout au long des marches discussions et rencontres publiques. Le massif de la Margeride a été pour cette fin juillet 2015, le paysage de notre nouveau territoire de rencontres. Nous y avons préparé un itinéraire et étions hébergés chez des ami(e)s marcheurs y ayant leur domicile, et en gîte ou sous tente. Nous y découvrirons le parcours de mémoire du camp de Rieucros. Rieucros est un camp d’internement créé en janvier 1938 pour y parquer les indésirables, c’est-à-dire des antifascistes italiens, antinazis allemands ou autrichiens, polonais, républicains espagnols ou membres des Brigades Internationales. Puis il deviendra en novembre 1939, le lieu de détention de cinq cent quarante femmes et trente-cinq enfants à qui on reprochait d’être communistes, anarchistes, syndicalistes, gaullistes, militantes étrangères ou coupables de vol, prostitution, alcoolisme ou bien incarcérées sans motif connu. Après la visite du lieu, nous avons écouté le témoignage de la fille d’une famille déportée dans ce camp, tous ensemble réunis dans la cave voutée du domicile d’ami(e)s marcheurs, décrivant la dureté de cette vie d’exclu(e)s.

Puis le lendemain, on est tous joliment préparés, les bonnes chaussures aux pieds, la cape imperméable et le petit sac-à-dos contenant le casse-croûte du midi. Pas trop chargé le dos pour être plus à l’aise et profiter tout plein de la marche pour la prochaine étape.

C’est simple la marche. Un pied devant l’autre et la tête en partance pour ailleurs.

Les images surgissent au gré des pas lents dans les sentes et les muletiers. Des images de couleur télévisées de la veille ou l’avant-veille qui peinent à contenir tant de misères dans le visage de ceux qui cherchent un refuge, un salut et une espérance de lendemain en risquant, pour atteindre une sécurité qu’ils n’ont plus chez eux, tout ce qu’il leur reste: la vie. Ils attendent parfois longtemps l’expression de notre solidarité distillée sous condition du bon statut. Etre dans la bonne case. D’autres images apparaissent aussi, plus lointaines, de femmes en sabots accroupies dans la neige vêtues de houppelandes de feutre, portant enfants, bois de chauffe et bidons lait, parquées là dans le camp de Rieucros niché dans un vallon battu par les vents.

Si marcher permet de suivre le fil de sa pensée, marcher c’est aussi regarder les brins d’herbes et les crottes de renard, entendre les oiseaux. Les oiseaux sont des cons affirmait péremptoire le dessinateur Chaval dans la revue Bizarre, aux confins des années 60. Les cons chantent depuis si longtemps et ils chantent encore les cons.

Parfois les mots s’imposent à moi pour surmonter l’effort qu’engendrent les difficultés du terrain. Les plus simples et les plus compliqués, ils surgissent des anfractuosités des mottes de terre ou des plaques de boue quand le pied dérape. Plein de d’expressions à rallonge toutes plus moches les unes que les autres : sans papiers, rétention administrative, migrations, seuil de tolérance, Schengen 1, déplacés… Les mots de l’enfance se glissent dans la partie : copain, camarade, humanité, solidarité, la ronde, ensemble, partage. Et tant de mots qui restent en suspens.

Marcher derrière lui ou elle. Marcher seul ou accompagné? Prendre le rythme de l’autre et l’escorter un brin de marche pour rencontrer le silence ou se lancer dans un micro débat ambulant. Marcher pour se connaître.

Marcher ensemble comme (mais avec la tranquillité et la sécurité) des millions d’êtres humains adultes et enfants qui reculent pour fuir la haine, la violence et la mort. Parcourir ces paysages sereins de la petite montagne de granit sous un ciel joliment nuageux par les petits sentiers bordés des fleurs mauves et de champs attendant la moisson. Marcher ensemble en pensant à ceux qui empruntent dans leur marche ténébreuse des milliers de chemins de traverse pour échapper au contrôle et à la peur. Ils dorment quand ils le peuvent dans des lieux insalubres; certains y perdent la vie. Chaque nuit écoulée est une place donnée à l’espoir.

La dernière étape de cette marche a été l’occasion d’un débat plutôt bien fréquenté à Chambon-le-Château, sur le thème «Demandeurs d’asile: de l’hostilité à l’hospitalité». Dans la salle, hommes et femmes de tous horizons y mettent leur grain de sel pour questionner la notion de droit d’asile ou exprimer leur solidarité envers les réfugiés. Les réfugiés du CADA [2] du coin qui participent à la soirée compensent leur faible maîtrise de la langue française par des crêpes et de trop bons gâteaux!

Le 28 juillet 2016, les marcheurs de Chemins d’asile seront dans le Jura.

Le 28 juillet 2016, combien de marcheurs auront parcouru les routes de l’exode?

Luc ALAVOINE, marcheur, France, Septembre 2015

alavoine_3

2012 – Genève le 28 juillet
Les marcheuses et marcheurs de Chemins d’asile sont
reçus devant la porte close du HCR par M. Volker Türk.
© Luc Alavoine

alavoine_4

2015 – La Margeride
© Patrick Lescure

alavoine_1

Soirée après la visite du camp de Rieucros,
le témoignage d’une fille de réfugiés internés.
© Patrick Lescure

alavoine_2

© Annick Thepaut

 

LES SEMELLES DE CHEMINS D’ASILE
AU GRÉ DES 28 JUILLET

  • 2011: La première marche a relié Genève à Lyon pour l’initiative de Forum Réfugiés fêtant le soixantième anniversaire de la Convention de Genève. Une trentaine de membres accueillis en fanfare sur la scène du Théâtre romain de Fourvière.
  • 2012: La marche Annecy / Genève y retrouve la marche Lausanne/Genève ; Rendez-vous au siège du HCR [3] avec une réception à l’extérieur du siège (dommage) et une intervention de Volker Türk, aujourd’hui Haut-commissaire Assistant pour les questions de protection internationale. Une soirée publique organisée à l’espace solidaire des Pâquis à Genève a clos cette marche. Le film «Vol spécial» de Fernand Melgar est projeté qui nous montre le calvaire de demandeur déboutés du droit d’asile au moment de leur expulsion du territoire suisse.
  • 2014: Marche sur le plateau du Lignon, lieu de résistance des maquis d’Auvergne pendant la seconde guerre mondiale.
  • 2015: Marche dans le massif de la Margeride, c’est aussi un lieu de combat de la résistance française. Le 27 Juillet 2015 à Chambon-le-Château, une soirée débat «Demandeurs d’asile: de l’hostilité à l’hospitalité».

 

NOTES
[1] Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, éd. de Minuit 1972.
[2] Centre d’accueil de demandeurs d’asile.
[3] Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés basé à Genève.

 

 


(RE)PENSER L’EXIL N°5 > MARCHER POUR LES RÉFUGIÉS, SORTIR DE LA TURBULENCE, Luc ALAVOINE, marcheur, France

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
© 2010-2017