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Nous étions dans un pays très instable. Une mission professionnelle réunissant un groupe de collègues dans une période où chaque semaine voyait son lot d’actes terroristes barbares se dérouler à l’encontre de la population civile.

A l’arrivée à l’aéroport, notre groupe avait été accueilli par des collègues et par un diplomate, accompagné de ses gardes du corps. Pour le trajet de quelques heures en voiture, chaque membre de notre délégation avait reçu un gilet pare-balles. Les gardes diplomatiques ouvraient la route sur des motos. Le trajet fut long mais nous sommes arrivés à bon port sans problème.

Nous avons passé deux jours entre nous à travailler. L’ambiance était chaleureuse et nous nous sentions en sécurité dans notre lieu de travail, malgré le climat délétère à l’extérieur. La première nuit s’est bien passée.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, l’angoisse a soudain fait irruption dans le groupe sans que l’on ne s’en aperçoive vraiment. L’ambiance dans notre petit groupe était bouleversée. Comme si nous n’avions plus de repères: certains paniquaient, sautillant d’un endroit de l’autre, avec une agitation psychomotrice qui nous faisait rire; un clown avait comme surgi parmi nous; ce collègue avait complètement changé d’attitude par rapport à la veille, son état d’excitation était fort intriguant. Distrayant la galerie, il faisait comme diversion face à l’angoisse qui nous assaillait.

L’un de nous a fait part de son angoisse, de son sentiment d’étrangeté peu familier, établissant progressivement un lien avec le départ du diplomate et de ses gardes du corps, le matin même, pour la capitale.

Certains ont pu reconnaître qu’ils se sentaient comme à découvert, nus, sans défense, désarmés. Plus de gardes diplomatiques, plus de présence armée. L’angoisse face aux possibles dangers s’était insinuée sournoisement dans le groupe. Nous nous sentions des plus vulnérables.

Cette expérience troublante, comme d’autres faites par l’une d’entre nous durant cette mission, ont été éclairées lorsque nous avons pris connaissance de la notion d’ambiguïté développée par Bleger (1967). Dans l’après-coup, nous avons réalisé que le cadre de sécurité offert par la garde armée de ce diplomate représentait sans doute un dépositaire extérieur concret des aspects indifférenciés du soi, ce qui nous apportait sécurité et contenance.

Nous faisons l’hypothèse qu’une fois que ce cadre de sécurité est tombé, le noyau ambigu que nous avions déposé dans ces gardes du corps, nous est revenu dans un mouvement de boomerang, assaillant la psyché de chacun d’entre nous, mais aussi du groupe que nous formions pour l’occasion. L’enveloppe de sécurité s’était ainsi déchirée.

Et c’est à travers ce vécu que nous avons pris pour la première fois conscience du fait que le cadre fait comme partie intégrante du schéma corporel d’une personne, mais aussi d’un groupe. La symbiose muette que nous formions, «agglutinés» intérieurement à ces gardes du corps, n’était plus, renvoyant chacun et chacune à des expériences précoces d’incertitude de base.

Nous étions comme à vif, orphelins de la peau protectrice offerte par cette garde armée à l’ensemble de notre groupe de manière inespérée, dès notre arrivée sur le tarmac. Nous étions aux prises avec des sentiments invasifs, une insécurité, un désarroi peu familier, voire tout à fait étrangers pour nous-mêmes.

Il nous a semblé significatif de commencer cette brève contribution par ce souvenir. Initier un texte académique par un récit n’est pas dans nos habitudes, mais l’utilité de la notion d’ambiguïté n’est saisissable que lorsque les dépositaires s’effondrent.

Lors d’une première rencontre avec Silvia Amati Sas[1], elle avait donné un exemple que nous gardons précieusement à l’esprit pour comprendre le lien syncrétique — inconscient — que nous avons à nos dépositaires. «Imaginez-vous qu’un matin en vous levant vous apprenez que les banques suisses ont toutes fermé, définitivement», avait—elle suggéré. Nous avons vite compris!

Dans cette brève contribution nous souhaitons présenter une synthèse de notre appréhension de la notion d’ambiguïté en la replaçant dans son contexte théorico-clinique. Si cela nous paraît important, c’est que cette notion fait l’objet de différentes reprises, dans des contextes théoriques divers, entraînant parfois une utilisation indifférenciée qui nous paraît problématique. Cette note vise donc à clarifier dans un premier temps ce que la notion d’ambiguïté signifie cliniquement chez Bleger (1967). Ensuite, nous discuterons des conditions de son possible repérage au niveau contre-transférentiel à partir d’une situation clinique.

L’ambiguïté, c’est comme les bouteilles d’oxygène qui permettent d’explorer les bas-fonds de la psyché, disait un intervenant au colloque Bleger organisé récemment à Genève[2]. Belle métaphore que nous proposons pour notre part de colorer d’un aspect visuel : comme notion métapsychologique, en effet, l’ambiguïté permet à notre sens d’éclairer les parties les plus sombres de notre psyché, de tenter d’en saisir la forme, les reliefs, les mouvements ainsi que les contractions.

Aborder la notion d’ambiguïté suppose tout d’abord de l’aborder du point de vue développemental en psychanalyse. Aux deux positions mises en évidence par Mélanie Klein (1936/1975), Bleger permet d’en ajouter une troisième qui permet de décrire un registre psychique plus précoce — et non conflictuel — que celui recouvert par les positions schizo-paranoïde et dépressive. L’ambiguïté permet en ce sens de décrire une position[3] psychique caractérisée par l’indifférenciation primaire, contrastant du même coup avec les registres kleiniens, considérés comme plus matures sur le plan psychique[4].

UN POINT DE VUE DÉVELOPPEMENTAL: À PROPOS DE LA POSITION GLISCHRO-CARYQUE

En 1967, Bleger avance l’idée d’une position glischro-caryque[5] caractérisée par l’indifférenciation primitive. Dans ce registre psychique, la teneur des relations d’objet est décrite comme visqueuse; un lien de nature syncrétique relie le sujet à son environnement.

La prémisse de Bleger (1967), c’est la nécessité, vitale, pour le sujet, de déposer dans l’objet la partie de lui la moins différenciée sur le plan psychique, qu’il appelle le noyau agglutiné. Survivre suppose en effet de trouver un contenant — un abri — pour ce noyau psychique qu’on peut considérer avec Amati Sas (2013) comme un reste de l’indifférenciation qui habite chacun d’entre nous. Un noyau qui ne saurait être porté par le Moi, même plus mature, et dont il s’agira de préciser la teneur.

Ce noyau est donc projeté dans ce que Bleger appelle des dépositaires qui peuvent prendre la forme d’une personne — la mère dans les liens premiers —, mais aussi d’institutions. C’est ainsi que le cadre institutionnel ou thérapeutique peut prendre une fonction de dépositaire. Des cadres qui, s’ils s’effondrent, ou menacent de s’effondrer, suscitent une régression subjective à cette position glischro-caryque.

Pour survivre, pour se sentir en sécurité, le sujet doit en effet pouvoir inconsciemment déposer ce noyau agglutiné fait d’expériences précoces indifférenciées dans les objets avec lesquels il entretient inconsciemment un lien syncrétique[6]. Il s’agit d’un lien de dépendance inconscient avec l’environnement qui suscite un sentiment d’appartenance et de sécurité interne pour le sujet, palliant du même coup les angoisses archaïques de type catastrophique qui caractérisent cette position psychique singulière.

Le noyau agglutiné doit donc faire l’objet d’un dépôt même lorsque le Moi est plus mature. A travers le lien syncrétique avec des personnes ou des institutions, le sujet trouve ainsi inconsciemment un dépositaire externe de l’incertitude, de l’imprécision et de l’indifférenciation primaire.

CONSISTANCE PSYCHIQUE DE LA POSITION GLISCHRO-CARYQUE: LE NOYEAU AGGLUTINÉ

Pour Bleger, le noyau agglutiné constitue la structure psychologique «la plus primitive, là où il y a une fusion de l’intérieur et de l’extérieur», c’est-à-dire dans une totale indifférenciation primaire. Ici le Moi et le non-Moi ne sont pas discriminés. Il s’agit d’un noyau dont la persistance constitue le «noyau psychotique» de l’organisation psychique.

 «Au début de la vie psychique, le noyau agglutiné rassemble ainsi une grande quantité d’expériences frustrantes et gratifiantes, d’intensités diverses, […]» (Ciccone et Lhopital 2001, 64-65). Le noyau agglutiné est donc le produit de nombreuses expériences qui coexistent sous la forme de ce que Marcelli appelle des agglomérats juxtaposés entre eux (Ciccone et Lhopital, 2001). Leur nature soit plaisante/apaisante ou excitante-déplaisante n’est à ce stade du développement pas encore distinguée; de même, les termes antinomiques comme chaud/froid, bon/mauvais ne sont pas opérants[7].

En d’autres termes, dans ce registre psychique, l’expérience n’est pas encore structurée par le Moi différenciateur et unificateur qui se construit progressivement au cours du développement psychique. L’indistinction, l’indiscrimination, l’indifférenciation priment de par la viscosité[8] inhérente à la position glischro-caryque. Tout est donc là sans être organisé, structuré, différencié, hiérarchisé, tel le chaos originel dans le récit de la Genèse.

Le noyau agglutiné est donc fait d’expériences, de termes qui «apparaissent ensemble ou alternativement» autrement dit qui «coexistent dans le monde extérieur et à l’intérieur du sujet sans que celui-ci ne ressente de contradiction ou de conflit» (Bleger, SA, 207). Ces derniers sont l’apanage du clivage caractéristique de la position schizo-paranoïde (Ciccone et Lhopital, 2001, 124).

Au commencement de la vie psychique, l’indifférenciation primaire règne, pour Bleger; il se distingue en cela d’une approche classique où le conflit prime[9].

Dans la position schizo-paranoïde, la divalence prime par exemple sous l’effet du clivage: les termes bon/mauvais s’excluent l’un l’autre, ils ne sauraient se rapporter conjointement à un même objet qui est donc perçu soit comme tout bon, soit comme tout mauvais. C’est la règle du ou exclusif.

Quant à la position dépressive, elle est caractérisée par l’ambivalence des sentiments qui permet de faire converger «sur un seul objet à un même moment» des termes antinomiques et contradictoires. C’est le règne du et ou encore du ou non-exclusif: l’objet est vécu à la fois comme bon et mauvais.

Or, dans la position glischro-caryque, le sujet reste en de ça de cette possible structuration des termes qui permet de les hiérarchiser, de les ordonner et donc de donner du sens à l’expérience. C’est en ce sens que l’ambiguïté est l’expression théorico-clinique de l’indifférenciation primitive qui caractérise la vie psychique en ses prémisses.

Ce qui caractérise l’ambiguïté, c’est donc de rendre la contiguïté possible «d’éléments, des comportements ou des traits qui appartiennent à des séries ou à des ensembles différents: mauvais, vide, fèces, oralité, etc. C’est-à-dire qu’il manque la discrimination de termes antinomiques et des différents ensembles ou séries auxquels ces phénomènes correspondent. Le moi n’est pas discriminé du non-moi […]» (Bleger 1967, 214).

La différenciation des affects associés aux expériences subjectives est donc secondaire et apparaît lors des phases ultérieures du développement psychique; elle nécessite une «discrimination des termes qui vont agir dans la contradiction (et une certaine intégration concomitante du moi pouvant « supporter » le conflit)» (Bleger 1967,213).

L’indifférenciation est donc première pour Bleger qui souligne la nature des expériences psychiques les plus primitives – ou les plus régressives – , au tout début de la vie, mais aussi lors d’épisodes particulièrement insécurisants pour le sujet. Des expériences précoces qui conduisent à rassembler, tout au long de la vie, sous forme d’un noyau agglutiné indifférencié et indiscriminé, «des aspects de la réalité extérieure avec un petit noyau du moi» (Ciccone et Lhopital, 2001, 65).

MANIFESTATIONS CLINIQUES DE L’AMBIGUÏTÉ

Amati Sas (2010, 2013) a largement souligné l’intérêt de cette notion dans les contextes où les cadres institutionnels sont en crise ou encore s’effondrent comme c’est le cas dans la violence sociale, dans la migration et l’exil. A partir de son expérience psychanalytique avec des sujets qui ont par exemple subi la torture sous la dictature, elle a mis en évidence les répercussions psychiques de la possible perte de ces dépositaires que constituent les institutions publiques et qui font précisément l’objet de divers dépôts.

Privé de dépositaire, le noyau agglutiné est «réintrojecté» dans le Moi du sujet, suscitant du même coup d’importantes angoisses qui peuvent prendre la forme de l’ «obnubilation», l’ «incertitude», la «panique», l’ «étrangeté», la «perplexité» (Amati Sas, 2013, 217). Dans ce cas, l’ambiguïté caractéristique du noyau agglutiné fait retour telle une lame de fond.

Assailli par une souffrance psychique débordante et menaçante, le Moi du sujet retrouve au plus vite des dépositaires pour pouvoir y abriter son noyau agglutiné, évitant ainsi de se désorganiser et de sombrer[10].

Il a pour cela recours à un aménagement défensif très archaïque qu’Amati Sas (2004) propose de désigner par le terme d’adaptation à n’importe quoi et qui permet précisément au sujet de regagner l’«illusion d’appartenance, de sécurité et de certitude» que Sandler (1960) appelle «background of safety»[11] (208). Cette dépendance par rapport au contexte est tacite et n’est donc pas perçue subjectivement dans des conditions de normalité.

Ce type d’aménagement défensif — l’adaptation à n’importe quoi — procède précisément de l’ambiguïté qui a une qualité mimétique selon les termes d’(Amati Sas 2013, 217). Adoptant une position affective indifférenciée, — indifférent affectivement —, le sujet s’adapte au contexte en protégeant sa psyché qui reste du coup comme suspendue, éloignée, bref insensible, altérant en profondeur la vie de la pensée comprise au contraire comme source de discrimination. Cela permet au sujet de faire momentanément comme si de rien n’était, au sens d’une alliance psychique «invisible de familiarité avec des circonstances catastrophiques» comme le rappelle (Kaës 2009, 140)[12].

Nous proposons pour notre part de penser cet aménagement défensif en lien avec la distinction proposée par Racamier (1992) entre le couple principe de plaisir/réalité et le couple principe d’anéantissement/survivance. Ce psychanalyste souligne en effet la nécessité de considérer qu’avant même de pouvoir jouir, le sujet doit pouvoir vivre, tout simplement, autrement dit rester vivant.

Aussi, quand le contexte est perturbé en profondeur, menaçant l’intégrité du sujet, lorsqu’il devient traumatogène, l’«adaptation à n’importe quoi» prévaut sur la mort. Par définition, relié au contexte par un lien syncrétique, le sujet doit trouver des dépositaires externes pour le noyau agglutiné qui l’habite.

L’AMBIGUÏTÉ AU SEIN DE LA RELATION TRANSFÉRO-CONTRE-TRANSFÉRENTIELLE

On doit à Amati Sas (1989, 2003, 2013) l’examen minutieux des signes cliniques qui permettent de repérer le progressif retour d’une pensée discriminante. Elle voit en effet dans l’émergence progressive d’un sentiment de honte chez le patient, le signe d’une réintégration du Moi. Mais elle insiste également sur l’importance de l’exploration du sentiment de honte qui peut surgir dans le contre-transfert.

Quant à nous, relisant Symbiose et ambiguïté, c’est autour d’une remarque de Bleger que nous souhaitons nous arrêter, pour conclure cette modeste contribution. Nous restons en effet interpellées par la distinction que l’auteur opère entre ambiguïté et confusion dans son texte. Il rappelle en effet combien la vie psychique dans ses prémisses ne permet ni différenciation, ni confusion. Comprise comme phase initiale de la vie psychique, la position glischro-caryque est caractérisée par la viscosité, consistance psychique de l’agglutination. Ici, la confusion ne fait pas partie du paysage psychique, puisque la «discrimination n’a pas encore été atteinte», comme le souligne Ciccone et Lhopital (2001, 64).

Il faudra au contraire attendre une phase ultérieure du développement pour que la discrimination soit progressivement possible, rendant dès lors possible un vécu de confusion. Autrement dit, se sentir confus et le reconnaître, n’est possible que pour un sujet qui aurait fait l’expérience préalable de la différenciation.

Voyons maintenant ce que cette distinction apporte au plan clinique.

PRÉSENTATION CLINIQUE

Valérie, une jeune adolescente, vient au psychodrame psychanalytique individuel en présence de deux co-thérapeutes depuis trois mois. Elle a été placée en institution suite à différents acting de sa part dans le contexte d’une relation fortement conflictuelle avec sa mère, elle-même momentanément hospitalisée en psychiatrie. En grande souffrance psychique, cette femme a régulièrement subi d’impensables tortures pendant la guerre qui a ravagé son pays, engendrant de profondes séquelles psychiques d’ordre traumatique que l’exil aura ensuite encore sans doute creusé.

Dans cette phase du traitement, le contre-transfert de la clinicienne prend la forme d’une importante vulnérabilité qui suscite de l’appréhension avant et pendant les séances. Les jeux provoquent en effet un éprouvé d’angoisse informe particulièrement invasif au niveau contre-transférentiel. Il faut dire que, le temps du jeu, Valérie place souvent la clinicienne en position d’un adulte, — une mère — ou, renversant les rôles, en position d’une adolescente.

Durant le jeu et dans le temps de discussion qui suit, la clinicienne se sent assaillie par des sentiments inédits qu’elle qualifie d’intense confusion. Impossible par exemple d’identifier qui ressent quoi, qui suscite quoi dans le jeu. L’impression clinique est plutôt que, par moments, l’expérience du jeu et des éprouvés qu’il suscite brouille les frontières psychiques et l’expérience temporelle.

Confusion. Tel est du moins le terme — générique s’il en est à la lecture de Bleger — auquel aura recours la clinicienne pour qualifie son vécu dans l’après-coup des séances. Elle vit les rencontres avec Valérie comme éprouvantes, alors que son co-thérapeute est peu investi par la patiente, peinant à trouver sa place et à se faire entendre dans les séances.

Notre attention a donc été retenue en lisant Bleger (1967) dans l’après-coup de cette phase du suivi: il affirme en effet que les définitions habituelles de l’ambiguïté, par exemple dans le dictionnaire, sont données du point de vue de l’observateur, ce qui correspond du point de vue clinique, au point de vue contre-transférentiel: «nous dirons alors qu’un sujet est ambigu (sa conduite, son caractère, sa personnalité) lorsqu’on peut le comprendre «de plusieurs manières» ou lorsque son comportement peut admettre «différentes interprétations» et prête par conséquent au doute, à l’incertitude ou à la confusion» (p. 206).

Or, Bleger (1967) souligne que chez le sujet lui-même, l’ambiguïté ne se manifeste ni sous la forme du doute, ni de la confusion, ni de l’incertitude mais bien de l’indifférenciation, «[…] ce qui revient à dire déficit de la discrimination et de l’identité ou différenciation entre le moi et le non-moi» (p. 206). Il propose donc de distinguer clairement les termes de confusion et d’indifférenciation, de manière à faire ressortir que c’est cette dernière qui prime dans la position glischo-caryque[13].

C’est en ce sens que Bleger (1967) affirme que l’ «ambiguïté n’est pas une confusion, mais le maintien ou la régression à un état de fusion primitive ou d’indifférenciation qui caractérise les premières ébauches d’organisation propres à la position glischo-caryque». En d’autres termes, le sujet ambigu n’est pas parvenu à former des contradictions, pas plus qu’il n’est parvenu à discriminer des termes différents : ceux-ci sont pour lui équivalents et coexistants. C’est bien là la caractéristique fondamentale de l’ambiguïté, de la position glischro-caryque et de l’indifférenciation primitive (syncrétisme), de même que celle de l’ambiguïté «due à la persistance ou à la régression à la position glischro-caryque» (p. 207).

On peut donc faire l’hypothèse que ce que la clinicienne qualifiait, de son point de vue, de confus au niveau de son vécu contre-transférentiel, reflétait une régression à cette position d’indifférenciation primaire chez la patiente, sans doute induite par le jeu mis en scène dans le cadre du psychodrame.

Dans l’après-coup, nous supposons que la patiente avait probablement déposé dans le cadre son noyau agglutiné, en urgence de trouver un abri fiable pour se loger. A la question qui est qui dans le jeu, la clinicienne ne parvenait momentanément plus à répondre; les termes Moi-non-Moi étaient devenus, le temps du jeu, «équivalents…coexistants». Les repères habituels de la clinicienne devenaient flous, brouillant les pistes de ses assises narcissiques. Aux prises avec un vécu d’indifférenciation des affects, elle éprouvait un sentiment d’étrangeté fort désagréable qui prenait la forme d’angoisses inédites.

Dans l’après-coup nous comparons volontiers cette expérience à une soudaine obscurité qui rendait la clinicienne momentanément aveugle, incapable de discriminer visuellement les contours du monde environnant qui se concrétise par un effacement de soi au plan kinesthésique.

On peut faire l’hypothèse qu’un tel vécu contre-transférentiel reflète un registre relationnel que la patiente connaît bien dans la relation avec sa mère, elle-même très peu différenciée sur le plan psychique. En outre, le placement peut être aussi pensé en soi comme un exil, qui laisserait du même coup le noyau agglutiné momentanément sans domicile fixe et en quête de nouveaux dépositaires.

Pour clore — momentanément du moins — notre réflexion clinique sur ce cas, nous dirons qu’une telle expérience à la fois éprouvante et inédite peut raviver des vécus particulièrement douloureux, voire honteux lorsqu’on tente de la faire travailler en supervision. Seule leur soigneuse élaboration conduit à aiguiser l’écoute clinique au plus près des rivages archaïques de la psyché des patients.

C’est à ce prix, et à ce prix là uniquement que le clinicien peut à notre sens apprendre à abriter à son tour les vécus les plus précoces, les aspects les plus indifférenciés dont les patients sont porteurs et qu’ils déposent inconsciemment dans le cadre et dans le thérapeute mis à la place de leurs divers objets.

CONCLUSION PROVISOIRE

La notion d’ambiguïté est restée dans l’arrière-fond du champ psychanalytique en France. Elle est malheureusement actuellement encore méconnue et peu utilisée. On peut d’ailleurs se demander quelles sont les raisons qui sont à l’origine de cela. Serait-ce parce que, dans le fond, nous ne voulons rien en savoir? Ou plutôt, que nous voulons faire l’économie des sentiments, des affects que suppose la compréhension d’une telle notion?

L’effort de la rattacher à une expérience vécue intimement suppose de nous plonger dans l’insécurité et l’incertitude. Nous faisons d’ailleurs l’hypothèse que les attentats de janvier et de novembre 2015, par ce qu’ils ont suscité en France mais aussi en Europe, conduiront à prendre la mesure de l’importance des thèses de Bleger et de la nécessité de développer une pensée psychanalytique rigoureuse qui tienne compte des répercussions psychiques du contexte extérieur et de ses aléas.

L’ambiguïté nous apparaît en ce sens comme une notion psychanalytique des plus utiles et riche en ces temps de de déstabilisation, de liquéfaction de l’identité (Bauman, 2010), de perte du sentiment de sécurité et de quête de repères. Une notion à faire connaître, à discuter et à approfondir dans le champ de notre société contemporaine.

 

RÉFÉRENCES
Amati Sas, Silvia. 1989. «Récupérer la honte». In Puget, J., Kaës, R. et al. (Dir.). Violence d’état et psychanalyse. Paris : Dunod.
Amati Sas, Silvia. 2003. «Honte, ambiguïté et espaces de la subjectivité». Revue Française de psychanalyse, 67 (5), 1771-1775.
Amati Sas, Silvia. 2004. «L’interprétation dans le trans-subjectif : réflexion sur l’ambiguïté et les espaces psychiques». Psychothérapies, 24, 207-213.
Amati Sas, Silvia. 2010. «La transsubjectivité. Entre cadre et ambiguïté». In Pichon, M., Vermorel, H., Kaës, R. (Dir.). L’expérience du groupe. Approche de l’œuvre de René Kaës (pp. 115-133). Paris: Dunod.
Amati Sas, Silvia. 2013. «Confidentialité, pudeur, honte: transmettre l’intime à l’espace public». In Katz-Gilbert, M. (Dir.). Secret et confidentialité en clinique psychanalytique (pp. 215-229). Paris: In Press.
Bauman, Zygmunt. 2010. L’identité, Paris: L’Herne.
Bleger, José. 1967. Symbiose et ambiguïté. Etude psychanalytique. Paris: Presses Universitaires de France.
Ciccone, Albert, et Marc Lhopital. 2001. Naissance à la vie psychique. Paris: Dunod (1991, première édition).
Gampel, Yolanda. 2005. Ces parents qui vivent à travers moi: les enfants des guerre. Paris: Fayard.
Gampel, Yolanda. 2012. Violence sociale, lien tyrannique et transmission radioactive. In Ciccone, A. (Dir.). Psychanalyse du lien tyrannique, Paris: Dunod (pp. 105-127).
Kaës, René. 2009. Les alliances inconscientes. Paris: Dunod.
Katz-Gilbert, Muriel. 2014. Du crime généalogique à l’impossible maillage généalogique: à propos de quelques effets de l’antisémitisme nazi sur la subjectivation aujourd’hui. In Wolkowicz, M. G. (Dir.). Présence de la Shoah et d’Israël dans la pensée contemporaine (pp. 369-394). Paris, France.
Klein, Mélanie. 1936/1975. Love, Guilt and Reparation, The Writings of Melanie Klein. Volume I. Londres: The Free Press.
Racamier, Paul-Henri. 1992. Le génie des origines. Psychanalyse et psychoses. Paris: Payot.
Sandler, Jay. 1960. «The background of safety». International Journal of Psychoanalysis, 41, pp. 352-6.

 

NOTES
[1] Silvia Amati Sas avait été invitée à intervenir à l’UNIL dans le cadre d’un cours post-grade sur la clinique de la honte organisé en 2004 par Muriel Katz-Gilbert.
[2] Les auteurs remercient les organisateurs du colloque de l’invitation à contribuer au présent ouvrage collectif ; nous sommes également reconnaissants à S. Amati Sas pour la relecture attentive de la présente contribution et pour les nombreux échanges que nous avons eu au sujet de l’ambiguïté et de l’adaptation à n’importe quoi.
[3] Bleger (1967) et Amati Sas (2010, 2013) soulignent cependant qu’au-delà d’une position psychique, l’ambiguïté peut aussi être considérée mais aussi comme une défense ou encore comme une structure de la personnalité
[4] Ciccone et Lhopital (2001) propose de penser la position glischro-caryque non pas comme une position antérieure à la position schizo-paranoïde, ce qui renverrait à la position autistique, mais bien comme «un état premier de nature symbiotique, à l’intérieur même de la position paranoïde-schizoïde» ; cf. 123 et ss.
[5] «[…] de glischro: visqueux, et caryon: noyau» comme le rappellent (Ciccone et Lhopital 2001, 123).
[6] Le lien syncrétique est parfois désigné par l’expression lien symbiotique; cf. (Bleger 1967).
[7] C’est seulement dans un deuxième temps que des fragments d’expérience feront l’objet d’une mise en correspondance entre le Moi du sujet et l’objet.
[8] La viscosité caractéristique de cette position tranche sur l’assèchement qui permettra ultérieurement la différenciation progressive.
[9] Telle est du moins la position de Klein dans la conception classique du développement psychique: ici les prémisses de la vie psychique est marquée par ce que Bleger (1967) appelle la divalence des sentiments qui résulte de l’effet du clivage.
[10] Le Moi n’est en effet pas insubmersible, même si on a tendance à l’oublier grâce à l’efficience des dépositaires en question.
[11] C’est-à-dire «un sentiment de certitude concernant l’adéquation de nos perceptions à notre environnement immédiat» (Amati Sas 2004, p.208) ; contrairement aux éprouvés que fait vivre l’expérience de ce que Gampel (2005, 2012) propose d’appeler background de l’unheimlich ou encore arrière-plan d’inquiétante étrangeté; pour une reprise de ces notions dans le cadre d’une discussion sur les répercussions d’un génocide, cf. Katz-Gilbert, 2014)
[12] Lors d’une conférence en 2009 à Aix-les-Bains, Amati Sas a discuté la notion d’ambiguïté en lien avec celle de pacte dénégatif que l’on doit à Kaës; on trouve une trace de cette intervention dans Amati Sas (2010); Kaës (2009) discute pour sa part ce qui permet de distinguer l’adaptation à n’importe quoi du pacte dénégatif; cf. p. 140 et ss.
[13] De notre point de vue, il s’agit de souligner ici que l’ambiguïté relève d’une construction théorico-clinique caractéristique d’une position psychique singulière; c’est donc en ce sens une notion descriptive, par opposition à la confusion, à la perplexité, à l’indifférenciation, termes qui qualifient pour leur part, un vécu subjectif.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > À PROPOS DE L’AMBIGUÏTE CHEZ JOSÉ BLEGER; Muriel KATZ-GILBERT, Maître d’enseignement et de recherche (HDR) en psychologie clinique, Laboratoire de recherche en psychologie des dynamiques intra- et inter-subjectives, Université de Lausanne, Suisse; psychologue clinicienne auprès d’adolescents difficiles, et Manon BOURGUIGNON, 1 Maître d’enseignement et de recherche (HDR) en psychologie clinique, Laboratoire de recherche en psychologie des dynamiques intra- et inter-subjectives, Université de Lausanne, Suisse ; psychologue clinicienne auprès d’adolescents difficiles.

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