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RÉSUMÉ

Les résultats de la politique de fermeture des frontières conduite par l’Union européennes à l’égard de migrantes et migrants sont là: bientôt 25’000 exilés morts en Méditerranée et, de Lesbos à Calais, camps et jungles pour les autres. Les exilés qui sont parvenus à franchir la mer y sont retenus dans des conditions de précarité extrême avant d’être triés en vue de l’expulsion d’une partie d’entre eux. La réflexion porte autant sur la négation de la personne humaine que représente cette fermeture aux autres que sur les enjeux d’une telle politique.

 

Au matin du 3 septembre 2015, sur une vaste plage de Turquie, léché par les vagues, le petit Aylan Kurdi semble s’être endormi, sur le ventre, ses petites mains retournées, comme s’endorment paisiblement les enfants de son âge. Ainsi reposent au fond de la Méditerranée centrale, dans les bras de leurs mères, des dizaines d’enfants ; anonymes, ils sont à tout jamais enfermés dans les cales des embarcations précaires qui ont chaviré dans le passage clandestin entre la Libye et le Sud de l’Italie.

Désormais les chiffres sont tristement connus : 3419 migrantes et migrants morts en Méditerranée en 2014 ; 1867 au premier semestre de 2015 ; près de 25000 depuis le début des années 2000. C’est là le sinistre bilan de la politique des murs conduite par l’Union européenne à l’égard des exilées et exilés. De Ceuta et Mellila au large de Gibraltar au fleuve Evros au nord de la Grèce et à la frontière maritime de la Bulgarie, ce ne sont que barrières hérissées de piques et de barbelés, parfois défendues par des blindés; ce ne sont que patrouilles marines armées et appuyées par Frontex, l’agence chargée par la Commission européenne de fermer les frontières de l’Union européenne pour en réserver l’accès à l’ «immigration choisie». Depuis l’augmentation du nombre de migrantes et de migrants condamnés à l’exil par les situations de guerre et de répression en particulier en Syrie, en Irak et en Afghanistan sinon au Soudan et en Érythrée, ce sont tour à tour la Hongrie, la Croatie et la Slovénie qui ont elles aussi érigé clôtures et palissades sécuritaires. Et la France n’est pas en reste puisqu’elle se prête à l’intérieur même de l’Union européenne au jeu de l’externalisation des frontières. En septembre 2014, la ministre britannique de l’Intérieur Teresa May a accordé à son homologue français Bernard Cazeneuve 15 millions d’euros sur trois ans; objectif: multiplier les contrôles policiers et surtout renforcer la barrière bouclant le port de Calais en érigeant des palissades interdisant tout accès aux abords du tunnel sous la Manche.

Pourquoi cette politique policière de fermeture des frontières policière de l’UE et désormais de guerre à l’égard des migrants? Pourquoi ce rejet des plus pauvres et des plus précarisés? Et, de manière subsidiaire, pourquoi les migrations et ces migrations-là?

Après avoir contribué à plonger la population grecque dans une détresse économique et sociale plus profonde encore que celle déjà provoquée par deux plans de sévère austérité, Angela Merkel semblait, fin août 2015, avoir soudain découvert la solidarité requise par l’arrivée dans l’UE de réfugiés de plus en plus nombreux. Aux Afghans, Irakiens, Soudanais et Erythréens s’ajoutaient désormais les Syriennes et les Syriens fuyant un pays entièrement détruit par un dictateur aidé par les Russes et tacitement soutenu par l’UE. Ne pouvant rester insensible à la diffusion mondiale de la photo du petit Aylan Kurdi, François Hollande, en habituel fidèle serviteur, acquiesce [1]. Dans l’accueil des réfugiés, les deux chefs d’Etat invoquent «la responsabilité de chaque État membre [de l’UE] et la solidarité de tous». S’agissait-il de donner l’impulsion décisive à un retournement dans la politique de fermeture adoptée par l’Union européenne depuis sa création à l’égard des exilés, des réfugiés et des migrants? Hélas, il n’y avait pas la moindre illusion à se faire sur les intentions que cachait ce soudain geste d’apparente générosité.

MULTIPLICATION DES MORTS EN MÉDITERRANÉE : LE PRÉTEXTE DES PASSEURS

Historiquement d’abord, après les larmes de crocodile médiatique des rigueur, l’annonce de naufrages mortels en Méditerranée s’est régulièrement accompagnée, de la part de la Commission européenne, de mesures plus répressives à l’égard des personnes qui, victimes d’infractions systématiques aux droits humaines et aux droits sociaux les plus élémentaires, tentent de rejoindre l’Europe. En octobre 2013, un navire surchargé de migrantes et migrants chavire au large de l’île de Lampedusa: le naufrage se solde par près de 400 morts, anonymes. Autant les medias que les gouvernements d’Europe jugent, dans des propos larmoyants, la situation inacceptable; ils appellent à des mesures aptes à empêcher de nouvelles hécatombes. Si l’été suivant est bien marqué par l’opération «Mare Nostrum» dans laquelle l’Italie (à ses frais) aménage tant bien que mal l’accueil de nombreux migrantes et migrants, l’UE lui substitue dès octobre 2014 l’opération «Triton». Par l’intermédiaire de l’agence Frontex, la Commission renforce les contrôles sécuritaires aux frontières extérieures de l’UE et en Méditerranée.

Les effets ne se font pas attendre. Après un rythme soutenu en 2014, dès janvier 2015, en plein hiver, les naufrages se multiplient et les morts augmentent pour atteindre plus du millier au printemps. C’est ainsi que le 19 avril 2015, a lieu un autre naufrage d’envergure au large des côtes de Libye; bilan: près de 700 disparus, selon le HCR. Nouvelle émotion dans les media et auprès des gouvernements de l’UE; on se contente néanmoins de renforcer les actions de contrôle de l’agence Frontex tout en trouvant une nouvelle cible pour la véritable guerre que l’Europe a engagée contre l’immigration: les passeurs. Il en fut en somme de même, il y a exactement six ans, pour l’évacuation et de la destruction (air hélas connu…) des jungles de Calais par Eric Besson. Le Ministre (socialiste) de l’immigration et de l’identité nationale (sic) avait publiquement donné l’opération policière comme une «action humanitaire» pour libérer les migrants de filières mafieuses.

Mais s’attaquer (par des moyens militaires) aux convoyeurs sous prétexte d’affranchir les migrants de leur emprise signifie de fait priver ces derniers de la seule possibilité qu’ont les plus aisés parmi eux de rejoindre l’Europe. N’oublions pas qu’à l’automne 2014, en parallèle avec la mise sur pied de l’opération «Triton», l’UE a lancé un «Mos majorum» qui, ciblant en principe les filières du passage, s’est soldé par l’arrestation de près de 20’000 migrants et demandeurs d’asile pour 257 passeurs… C’est dire l’hypocrisie cynique de toute opération prétendant viser les passeurs (qui sont en effet en partie des criminels) sans assouplir en parallèle la politique d’immigration. Et désormais, lancée le 7 octobre 2015, c’est l’opération «Sophia» qui prend le relais, sous l’égide de Frontex en collaboration avec Eurojust et Europol. Les moyens engagés sont militaires: neuf bâtiments de guerre, un porte-avions et une frégate (française). Le but: arraisonner les bateaux des passeurs, mais aussi «perturber le trafic», c’est-à-dire fermer pour les migrants les dernières voies (périlleuses) d’accès à l’UE.

LA POLITIQUE DE MURS ET LE RETOUR DU «RÉFUGIÉ ÉCONOMIQUE»

Les conséquences des nouvelles mesures restrictives prises par l’UE en mai dernier ne se sont pas fait attendre. Le nombre des morts en Méditerranée n’a cessé de croître pour s’établir à la fin août 2015 à 2430 (chiffre de l’OIM). La lutte alléguée contre les passeurs va d’ailleurs de pair avec la multiplication des barrières physiques opposées aux migrants.

Face à cette situation de blocage et de guerre engagée contre exilées et exilés, le Directeur du Haut Commissariat aux réfugiés (UNHCR), António Guterres, a demandé à la Commission européenne d’augmenter de 40000 à 200000 le nombre des nouveaux réfugiés accueillis dans l’UE. Ce chiffre reste absolument dérisoire quand on sait qu’au début 2015 la Turquie accueillait 1,94 millions de réfugiés provenant de Syrie et que le petit Liban (4 millions d’habitants) recevait tant bien que mal 1,11 millions d’entre eux; ils sont plus de 600000 en Jordanie. Et ces chiffres ont encore augmenté depuis quelques mois. Par ailleurs, A. Guterres a approuvé la proposition formulée par A. Merkel et F. Hollande, soit l’institution de « hot spots », lieux de réception et d’enregistrement des réfugiés [2].

En novembre 2015, le premier de ces centres de tri a été institué sur l’île de Lesbos ; l’île de Sappho et d’Alcée a dû accueillir près de 100’000 migrants durant le seul mois d’octobre 2015, tout en devant faire face aux nombreux cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants échoués sur ses rivages. Mais qui dit accueil des personnes répondant à la définition du réfugié dit non seulement application d’un droit qui concerne l’individu, mais surtout renvoi des migrantes et des migrants qui n’y correspondent pas; et le «réfugié» n’est lui-même dans un premier temps qu’un demandeur d’asile qui sera à son tour menacé d’expulsion s’il n’obtient pas le statut individuel de réfugié [3]. En effet, stipule le texte récent du HCR, ceux qui ne méritent pas une protection internationale et qui «ne peuvent bénéficier des conditions de la migration légale doivent être aidés à retourner rapidement dans leur pays d’origine, dans le respect entier des droits humains»… On pense aux Roms qui «n’ont pas vocation» à rester en France, selon l’élégante formule de Manuel Valls…

Reprise implicite donc du label discriminatoire et diffamatoire de « réfugié économique », que A. Merkel et F. Hollande évoquent explicitement dans leur appel commun. Les deux chefs d’Etat y définissent les « hot spots » comme des centres où migrants économiques et demandeurs d’asile seraient distingués dès leur arrivée en Grèce et en Italie. Au lieu d’élargir la notion de réfugié à toutes celles et ceux qui sont les victimes de situations de précarité aigüe entrainant répression et négation des droits de l’homme, au lieu d’en faire une catégorie collective, on accueille un peu plus de demandeurs d’asile, au cas par cas, pour mieux refouler en bloc les «faux réfugiés» et les migrants, coupables d’ «immigration illégale». Implicitement, on crée donc un «délit d’émigration» entièrement contraire, en particulier, à l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

L’INDIFFÉRENCIATION PRIMAIRE ET L’AMBIGUÏTÉ SELON JOSÉ BLEGER

C’est ici que deux des notions psychanalytiques développées par José Bleger peuvent s’avérer fertiles : d’une part la notion d’ambiguïté aussi bien psychologique que sociale, pour comprendre les motivations de celles et ceux qui conçoivent, réalisent et cautionnent une politique de discrimination et de négation des autres; d’autre part l’idée de l’indifférenciation primaire dans la construction (et la destruction) d’identités qui s’affrontent, en nous situant de ce second point de vue non plus du côté des politiciens, mais dans la perspective des migrantes et migrants [4]. Du point de vue psychique, l’ambiguïté serait l’expression clinique d’un « noyau ambigu », propre à chaque individu. Persistant en toute personne ayant atteint la maturité, ce noyau ambigu serait un reste de l’ «indifférenciation primaire».

Dans la situation migratoire, l’ambivalence se situe d’abord du côté de celles et ceux qui conçoivent et appliquent une politique de fermeture des frontières sur la base d’un tri individuel restrictif, appuyé sur des contrôles policiers et militaires ainsi que sur des barrières physiques. On couvre par des intentions et un discours humanitaires des actes de répression policière et militaire. En novembre 2015, le tout récent sommet de la migration réunissant à Malte les chefs d’Etat européens et africains avait pour but initial d’agir sur les causes de la migration ; par l’aide au développement, il s’agissait d’améliorer dans les pays d’Afrique les conditions économiques et humanitaires pour dissuader les plus jeunes d’émigrer vers l’Europe. De fait, une aide sera fournie aux pays africains qui l’acceptent pour contrôler plus strictement leurs frontières ; avec le double objectif de combattre le trafic des migrants et d’empêcher les départs en exil. C’est encore une fois l’appui de Frontex et d’Europol qui est proposé. Par ailleurs, l’aide promise s’inscrit une fois encore dans la logique de l’éloignement et de l’expulsion qui sous-tend la politique migratoire de l’UE (et de la Suisse !): les «conventions de retour» proposées devraient être adossées à des camps déguisés en «centres d’information» pour les migrantes et les migrants frappés d’une mesure d’ «éloignement du territoire» et par conséquent renvoyés de l’UE.

De même en va-t-il en Suisse, dans un pays qui, tout en se défendant de rejoindre l’UE, a néanmoins souscrit aux accords de Schengen et qui est champion toutes catégories aussi bien dans les renvois des migrants et réfugiés vers les pays de premier accueil (au nom du règlement de Dublin III) que dans les expulsions par «vols spéciaux». L’institution prochaine par la Ministre (socialiste) de la justice S. Sommaruga de camps fédéraux pour requérants d’asile passe officiellement pour une amélioration des conditions humanitaires accordées aux réfugiés : elle est doublée de la promesse d’une accélération de la procédure de demande d’asile. De fait, ce regroupement des requérants d’asile dans des camps fédéraux renforce le contrôle policier à leur égard, l’enfermement et le renvoi éventuel de personnes qui, pour seul crime, ont tenté de fuir des situations de guerre et de répression extrêmes.

On n’hésite donc pas à invoquer les droits de l’homme pour, dans les faits, nier ce qui fait l’identité aussi bien physique que psychique et sociale des exilées et des exilés. Voyez la situation qui s’est créée non loin de Calais par l’institution d’un centre destiné à accueillir, le jour uniquement, 600 puis désormais 1500 migrantes et migrants. Cela signifie qu’autour de ce centre s’est développé un «bidonville d’Etat» regroupant de manière chaotique plusieurs milliers d’exilés de différentes origines. Avec femmes et enfants, ils sont contraints de vivre dans des conditions matérielles, sanitaires et psychiques d’une précarité extrême: pas d’eau en suffisance, pas de sanitaires, pas de collecte des ordures, pas de chauffage, pas de possibilité d’hygiène élémentaire, pas d’alimentation régulière, pas de service de santé. De plus, au trauma d’une traversée de la Méditerranée et d’un parcours à travers l’Europe soumis aux aléas de la clandestinité et de violences multiples s’ajoute à Calais même la répression policière contre toutes celles et ceux qui tentent de passer en Angleterre dans des conditions de plus en plus aléatoires et risquées. C’est dire qu’avec l’insalubrité totale des conditions de vie se combine la détresse psychique relative aux violences subies et à la totale incertitude quant à l’avenir. L’absence de reconnaissance par le biais d’un statut stable de résidence aboutit en définitive à la destruction de l’identité propre. Par la négation de ses bases matérielles, psychiques et sociales, c’est en effet l’identité du migrant, dans sa complexe composition individuelle et sociale, qui est foulée aux pieds; c’est la personne physique et morale qui est niée. Bien pire qu’un retour à l’indifférenciation primaire, c’est la personne humaine dans son corps propre et son psychisme qui est rejetée.

Par ailleurs, on pourra sans doute laisser aux psychanalystes le démontage des ressorts psychiques de politiciens qui affichent des idéaux d’inspiration socialiste et humanitaire pour mener une politique discriminatoire et répressive inspirées par les idéologies identitaires de l’extrême-droite. Quoi qu’il en soit, la grande force des partis fascisants tels le Front National en France ou l’UDC en Suisse est de diriger contre les catégories des plus précaires, les peurs sociales qu’ils ont eux-mêmes suscitées auprès de la population résidente. Provoquées par une politique néo-libérale impliquant attaques aux services publics, diminution des prestations sociales, précarisation des conditions de travail, chômage, etc., les craintes sociales sont transformées en peurs identitaires; des craintes identitaires habilement dirigées contre plus précaire encore.

DE LA NÉGATION DE LA PERSONNE AU CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Dans l’avant-propos de Symbiose et ambiguïté, José Bleger déclare d’emblée que « l’individu ne naît pas être isolé et ne peut donc structurer peu à peu sa nature sociale en perdant cet isolement au profit de l’assimilation à la culture » dominante. L’indifférenciation primaire, dans cette mesure, doit être considérée comme le point de départ du développement de l’homme au sein de la société [5]. Dans quelques essais précédents, plutôt que la notion psychanalytique d’indifférenciation primitive, j’ai privilégié celle d’inachèvement constitutif de l’homme. Reprise à Herder, l’idée d’incomplétude de base de l’homme doit sans doute être remplacée maintenant par celle de plasticité que nous soufflent les sciences neuronales. Quoiqu’il en soit, l’homme plus que tout autre animal naît incomplet, indifférencié, mais avec des capacités intellectuelles et neuronales si nombreuses et si plastiques qu’elles ne peuvent se développer qu’en interaction avec les autres, avec l’entourage familial et social, en interaction aussi avec l’environnement qui constitue son écologie. Le processus d’ «anthropopoiésis» compris comme fabrication culturelle de l’homme en interaction avec son environnement matériel et social est indispensable à son développement en tant qu’individu autonome et émancipé au sein d’une communauté aux structures complexes et changeantes. L’épanouissement physique et psychique de la personne, par différentes procédures de subjectivation, s’opère en interaction avec différents cercles d’appartenance, dès le plus jeune âge de l’individu-sujet [6].

Ce sont ces différents niveaux identitaires d’appartenance collective, sociale et culturelle dont le dénuement matériel dans un environnement dégradé et les persécutions physiques et morales privent celles et ceux qui sont contraints à l’exil, à la migration. Indispensables aux développement anthropopoiétique de l’homme en communauté, les liens sociaux, politiques (au sens grec du termes) et culturels sont détruits par la négation statutaire (les «sans papiers» sont en fait des «sans statut») par la répression policière et par les mesures d’expulsion dont migrantes et migrants sont les victimes au sein même de l’UE, s’ils y sont parvenus…

Par la stratégie concertée d’érection de murs physiques et de contrôles répressifs autant aux frontières méridionales de l’Europe qu’à Calais même, avec les conséquences destructrices de vies humaines qu’impliquent ces barrières, on s’approche de la définition formelle d’un crime contre l’humanité: soit, par une action politique concertée, «la violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux». Rappelons qu’au-delà de l’extermination, de la réduction en esclavage, de la prostitution forcée ou de la persécution d’un groupe, l’article 7 du «Statut de Rome» de la Cour pénale internationale (du 17 juillet 1998) désigne aussi comme crime contre l’humanité «les autres actes inhumains (…) causant de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale». C’est exactement ce à quoi nous assistons, confrontés que nous sommes autant aux dizaines de cadavres de migrants échouant chaque semaine sur les rives de la Méditerranée ou aux centaines d’entre eux reposant en son fond qu’à la négation physique et psychique des personnes placées sous l’étiquette discriminatoire du migrant, quel que soit leur pays d’origine ou leur statut social.

POUR CONCLURE: NI VAGUE NI CRISE,
MAIS LES MÉFAITS D’UNE MONDIALISATION NÉO-COLONIALE

«Immigration de masse»? Vague de réfugiés? Crise des migrants? Médiatiques, destinées à entretenir les peurs mentionnées, ces désignations sont inappropriées. Non seulement elles ne correspondant pas à la réalité à laquelle l’UE est confrontée; en effet, selon les chiffres du HCR, les pays de l’UE n’accueillent qu’une infime partie des 51,2 millions de «déracinés» par le monde «en raison de persécutions, de conflits, de situations de violence généralisées ou de violations des droits de l’homme» [7]. Les qualifications de vague et de crise tendent par ailleurs à naturaliser les mouvements et événements migratoires tout en effaçant la question de leurs causes.

Si, aux frontières méditerranéennes de l’UE, situations d’urgence extrême il y a effectivement, si elles se multiplient en s’aggravant, les grands pays de l’Europe occidentale en sont doublement responsables. Traditionnellement, cette responsabilité européenne date du dépeçage de l’empire ottoman et du tracé de frontières arbitraires au gré des intérêts économiques et politiques occidentaux du moment; plus récemment par leur alliance militaire avec les Etats-Unis au Proche- et Moyen-Orient pour s’associer à la guerre d’Irak, à l’occupation de l’Afghanistan, au soutien inconditionnel à Israël contre les Palestiniens (qui n’ont pas la possibilité d’émigrer), à la complicité avec l’Arable Saoudite, à un soutien tacite et de fait au régime syrien. Aux raisons politico-militaires sur fond de contrôle des ressources pétrolières s’est ajoutée la politique néo-coloniale représentée par une mondialisation économico-politico-militaire et financière dans ses formes actuelles, largement animée et contrôlée par les mêmes États-Unis et la même EU [8]. Au mépris des droits humains et sociaux les plus fondamentaux, cette politique représente en somme une nouvelle forme de colonialisme. Tout en imposant l’idéologie et les pratiques du capitalisme néo-libéral, elle vise à asservir au profit des plus riches les ressources naturelles et les «ressources humaines» des pays les plus défavorisés. Au sommet européo-africain de Malte en novembre 2015, le Président du Sénégal, Macky Sall, l’a clairement déclaré: «Si nous sommes pauvres c’est que vous ne payez pas un juste prix pour nos ressources naturelles, agricoles et minières». Et de dénoncer en particulier les multinationales qui rapatrient leurs énormes profits dans les pays riches tout en se livrant à l’évasion fiscale la plus odieuse.

Nul n’émigre volontairement. C’est uniquement par un changement de paradigme politique international que pourront être évitées la plupart des situations de guerre civile ou néo-coloniale productrices d’exil et par conséquent de réfugiées et de réfugiés. C’est seulement par un nouveau paradigme économique, écologique et social animé par une idéologie de la proximité et de la solidarité que pourront être établies, au-delà de toute volonté productiviste, les conditions d’un échange équilibré avec les pays dont proviennent, sous la contrainte de la précarité matérielle et psychique la plus extrême, migrantes et migrants.

NB:

La rédaction de ces lignes s’achève le 14 novembre 2015, dans un appartement sis à 200 mètres du café «La belle Equipe», géré par trois femmes. Hier soir 19 convives sont morts sous les balles d’autres jeunes se réclamant de Daech. Jour de deuil pour les 129 victimes innocentes du radicalisme violent et arbitraire d’inspiration islamiste. Jour de deuil aussi, en ce qui me concerne, pour les dizaines d’exilés qui depuis le début de l’année sont morts noyés – hommes, femmes, enfants, nourrissons – au large de Lesbos, l’île des poètes Alcée et Sappho. Qu’il s’agisse des talibans en Afghanistan, de l’Etat islamique en Irak ou du même EI-Daech et du Front al-Nosra en Syrie, ces réfugiées et ces réfugiés tentaient d’échapper aux mêmes actes meurtriers commis par les mêmes groupes de fanatiques islamistes (et non pas musulmans). Ces exilés ont désormais rejoint les 25000 migrants morts en Méditerranée depuis le début des années 2000. Comme eux, ils sont morts en raison des murs érigés par l’Union européenne à ses frontières.

 

NOTES
[1] Lettre commune du 3 septembre 2015 au Président du Conseil européen et au Président de la Commission européenne: http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/04/la-lettre-commune-de-francois-hollande-et-angela-merkel-pour-accueillir-les-refugies-en-europe_4745852_3214.html
[2] http://reliefweb.int/report/world/statement-un-high-commissioner-refugees-ant-nio-guterres-refugee-crisis-europe.
[3] Au sens de l’article 1 de la Convention de Genève relative au statut du réfugié de 1951, doit être considéré comme réfugié «une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle a sa résidence habituelle, et qui du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social déterminé ou de ses opinions politiques craint avec raison d’être persécutée et ne peut se réclamer de la protection de ce pays ou en raison de ladite crainte ne peut y retourner».
La définition du «migrant» vient d’être mise en cause par le média qatari Al-Jazira; voir: http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/25/migrant-ou-refugie-quelles-differences_4736541_4355770.html; voir aussi: http://www.liberation.fr/monde/2015/08/28/migrants-et-refugies-des-mots-aux-frontieres-bien-definies_1371340
[4] Voir en particulier les textes traduits en français dans l’ouvrage collectif édité par Marie-Claire Caloz-Tschopp, Ambiguïté, violence et civilité. (Re)lire José Bleger (1923-1972) à Genève, Paris (L’Harmattan) 2014.
[5] Symbiose et ambiguïté. Étude psychanalytique, Paris (PUF) 1981: 8.
[6] Voir en particulier la contribution «Entre personne et sujet: l’individu et ses identités», in C. Calame (ed.), Identités de l’individu contemporain, Paris (Textuel) 2008: 15-32, ainsi que Prométhée généticien. Profits techniques et usages de métaphores, Paris (Les Belles Lettres – Encre Marine) 2010: 67-104.
[7] Chiffres pour 2013: http://www.unhcr.fr/53edc9a39.html; en 2014, 620000 demandes d’asile dans l’UE à 28…; voir http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e7f99942-516e-11e5-b0e6 4d604bb88ae2/Lafflux_massif_de_r%C3%A9fugi%C3%A9s_est_un_mythe_aux_effets_pervers
[8] Selon la statistique que vient de publier le HCR (avec une carte tristement illustrative), en 2015, la majorité des personnes tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre les pays de l’UE proviennent de Syrie, puis d’Afghanistan, d’Érythrée, du Nigeria et d’Irak: http://data.unhcr.org/mediterranean/regional.html

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > AMBIGUÏTÉ ET NÉGATION DE L’HUMAIN DANS LES POLITIQUES MIGRATOIRES. L’EUROPE DES MURS ET LA SUISSE DE L’EXPULSION, Claude CALAME, Directeur d’études, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris

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