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RÉSUMÉ

Dans cet article, l’auteur essaie de définir l’ambiguïté à la lumière de son expérience dans le domaine des politiques migratoires, lesquelles sont toujours plus mues par une barbarie gestionnaire propre à notre temps plutôt que par un rapport à l’être humain. Les renvois forcés et l’accord de Dublin illustrent le propos. L’auteur fait ensuite le choix de s’interroger non pas sur l’adaptation au contexte ambiant qui donne lieu à l’ambiguïté, mais sur l’inconscience comme terreau favorisant son émergence. Il élabore enfin brièvement trois pistes pour garder l’œil ouvert et le rapport à la réalité humain, malgré la déshumanisation croissante dans laquelle nous vivons.

 

Le Centre social protestant où je travaille offre des prestations à différents publics en situation de précarité. Une partie des services qui sont proposés s’adresse aux personnes en demande d’asile: demandeurs-euses d’asile, réfugié-e-s, débouté-e-s, personnes admises à titre provisoire, etc. Nous proposons un conseil juridique et social. Pour concentrer nos minces ressources là où nous le jugeons le plus utile, il nous arrive de refuser d’entreprendre des démarches lorsque nous voyons que celles-ci resteront sans résultat, ou qu’un autre acteur est mieux placé que nous pour les effectuer.

Pour ma part, je suis un spectateur privilégié, et parfois même acteur, de ce travail juridique et social. Mais mon rôle spécifique au sein de cette équipe dite «réfugié-e-s» est différent de celui d’un-e juriste ou d’un-e assistant-e social-e. Sur la base de notre pratique de terrain, je dois élaborer les prises de positions de mon institution, tant par rapport à des projets de loi que par rapport à l’actualité, et ensuite les défendre. De plus, mon mandat implique de participer à des projets, mouvements ou associations qui ont pour objectif de défendre les droits des personnes en demande d’asile. Ce soutien à des dynamiques collectives est au cœur de mon travail quotidien. C’est dans ce cadre que je collabore avec de nombreuses associations, anime avec d’autres la coordination contre l’exclusion et la xénophobie (Stopexclusion, info@stopexclusion.ch), assiste de manière variable la naissance de mouvements divers autour toujours de la défense du droit d’asile (dont le mouvement Stopbunkers pour citer un exemple récent.

Cette pratique professionnelle est le théâtre de nombreuses ambiguïtés. Soulignons d’emblée que, pour José Bleger, l’ambiguïté semble être intimement liée à une situation de non-discrimination dans sa relation à lui-même, aux autres, au monde. Le sujet est constitué au départ, puis dans la vie par un type relationnel d’indifférenciation induisant un comportement ambigu symbiotique inconscient (contradictions non ressenties, pas de doute, pas de conflit) [1]. Partant, nous pourrions postuler que les thématiques délicates, difficiles, qui génèrent des situations dans lesquelles le sujet agit loin du cadre qu’il souhaiterait idéalement, constituent un terreau propice à l’ambiguïté.

La situation en matière de politique d’asile n’est pas idéale, c’est un euphémisme. Nous aimerions que la Suisse, et toute l’Europe du reste, veuille et puisse être un refuge pour toutes les personnes qui y demandent asile par besoin de protection et/ou de moyens de survie. Des motifs d’asile bien plus larges que ceux, étroits, qui figurent dans les dispositions légales, devraient être reconnus: motifs économiques pour les victimes des terribles maux du capitalisme sauvage, de la corruption ou de la mauvaise gouvernance; motifs environnementaux pour les victimes du réchauffement climatique et d’autres catastrophes plus ou moins naturelles; et pourquoi pas motifs privés pour les victimes de catastrophes sur un plan individuel telles que des menaces de conjoint-e-s violent-e-s, de bandes criminelles, face auxquelles l’État du pays d’origine n’assure aucune protection suffisante , voire d’autres raisons de désespérance qui poussent parfois l’être humain à vouloir définitivement quitter son pays, etc..

Cet élargissement souhaitable de la définition de l’asile peut paraître illusoire, mais en réalité il répondrait à l’élan spontané qui nous anime tous et toutes lorsque nous rencontrons pour de vrai, dans un contexte adéquat, une personne qui a connu de tels problèmes. Emerge alors un souhait que cette personne puisse guérir et trouver un nouveau sol dans notre pays.

Il faut voir ce souhait, ici lié spécifiquement au domaine de l’asile, comme appartenant à un phénomène plus large d’ouverture au monde et à la souffrance des autres – ouverture dont chacun-e est capable, c’est ma conviction intime. Par «ouverture» j’entends décrire un phénomène que l’on pourrait qualifier de psychologique, à un niveau individuel : une capacité d’exposer sa sensibilité à ce qui surgit concrètement à chaque instant. Un espace en nous fragile et vulnérable répond de manière bienveillante lorsqu’il est touché avec tact, et se referme lorsqu’un souffle à peine trop brusque semble le menacer. Dans cette perspective, l’ambiguïté naîtrait d’une tentative de protéger cette zone extrêmement sensible. Parce que la réalité (pour reprendre notre exemple : un nombre important de personnes qui demandent l’asile recevront dans le cadre juridique actuel une décision négative) secoue cet espace de manière trop effrayante, trop vertigineuse, trop douloureuse.

Alors on s’adapte, à des degrés différents. Mettre plus ou moins d’eau dans nos vins. Bétonner l’espace sensible par une couche argumentative à laquelle on finit par croire, par auto-persuasion. Et éventuellement reprendre à notre compte des discours produits ou véhiculés par des leaders d’opinion ou des institutions qui sont dans l’ambiguïté permanente. Reprenons notre thématique: untel va défendre ardemment les réfugié-e-s, et condamner avec la même énergie les migrant-e-s économiques («rien à voir!»); un autre va, pour survivre dans une pratique professionnelle de policier-ère, adopter un discours raciste pour s’accommoder d’une pratique voulue par la loi – l’expulsion de familles déboutées de la procédure d’asile – mais profondément inhumaine.

Dans les années 1980, la société civile se mobilisait contre les renvois forcés. Contre tous les renvois forcés. Le principe même de renvoyer un étranger contre sa volonté paraissait intolérable. Dans les archives du Centre Social Protestant (CSP), on retrouve l’annonce d’une première coordination asile réunie à la salle du Faubourg à Genève pour organiser la lutte contre des renvois vers l’Afrique: le nombre de participant-e-s à cette séance dépassait le millier de personnes… trois décennies plus tard la loi sur l’asile a été visée et révisée à maintes reprises, une loi sur les mesures de contrainte organisant la détention administrative a été adoptée, les discours populistes véhiculés à grands coups d’affiches ont banalisé la violence institutionnelle vis-à-vis des étrangers.

Dans ce contexte mouvant, pour ne pas dire glissant, les associations et activistes adaptent leur discours, réduisent leurs requêtes. Pourtant la vie humaine des personnes expulsées est toujours aussi précieuse, les circonstances d’un renvoi forcé toujours aussi lourdes de conséquences, et les juristes sur le terrain toujours autant confronté-e-s à une détresse croissante.

En décembre 2008, la Suisse s’est mise à appliquer l’accord de Dublin. Cet accord fixe le principe selon lequel un seul pays de l’espace Schengen-Dublin (selon la règle, le pays par où la personne est entrée en Europe) est compétent pour traiter la demande d’asile d’un individu. Si un-e requérant-e d’asile s’adresse à un autre Etat que celui que l’accord définit comme étant compétent, il-elle est systématiquement renvoyé-e vers l’Etat compétent, et cela indépendamment des possibilités réelles d’accueil de ce dernier. Non seulement l’accord de Dublin engendre de nombreux renvois de réfugié-e-s en situation de vulnérabilité du fait des traumatismes subis, d’une santé fragile ou de l’exil lui-même, mais il contribue encore à aggraver cette vulnérabilité en replongeant des personnes dans une extrême précarité. Surtout, il réduit l’être humain demandant l’asile à une matière inerte déplaçable au gré de règles administratives que certains pays, comme la Suisse, appliquent à la lettre. C’est un accord symptomatique de la barbarie de notre temps où les êtres, et il n’est pas question ici uniquement que des requérant-e-s d’asile, n’ont plus l’opportunité d’exister mais sont gérés exactement comme des colis dans un centre de tri de la société Amazon.

Rapidement après l’entrée en vigueur de l’accord de Dublin, les organisations non gouvernementales ont dénoncé des renvois jugés inhumains. Mais confrontées peut-être à l’ampleur du phénomène, à l’aura européen – donc en quelque sorte intouchable – de l’accord, et liées par leur soutien antérieur au principe d’une politique européenne (jusque dans les milieux d’asile un soutien s’était exprimé en faveur de l’accord de Dublin au moment de la votation populaire en 2005), nombre d’associations ont pris le parti de jouer le jeu de Dublin. Elles ont alors demandé non pas la suspension de l’accord, mais une application de celui-ci qui tiendrait compte de valeurs plus humanistes, c’est-à-dire en activant une clause de l’accord permettant aux personnes jugées les plus vulnérables d’échapper à un renvoi. Ainsi au moins, les femmes seules avec enfants, les personnes malades, et de manière générale les requérant-e-s d’asile pouvant faire valoir des circonstances personnelles particulières, auraient pu bénéficier d’une procédure d’asile en Suisse et éviter une expulsion vers un pays qui ne leur offrirait aucun accueil.

Cette position peut être jugée ambiguë, dans la mesure où il eût fallu dénoncer l’accord de Dublin dans son ensemble pour ne pas trahir les valeurs antérieures. Un homme célibataire en bonne santé mérite-t-il davantage d’être expulsé contre son gré? Pourtant ce choix fut effectué dans l’idée même qu’il était plus probable que l’autorité admette l’inhumanité des renvois des personnes les plus vulnérables par rapport à ceux des personnes relativement moins vulnérables.

Je n’entends pas ici remettre en question l’adaptation à un cadre normatif au sein duquel il n’est plus possible d’agir conformément à ce que dicterait l’espace sensible confronté à l’expérience humaine de la détresse dont il était question plus haut. Dans un monde où se développe toujours plus la barbarie gestionnaire, les acteurs de terrain tentent de pousser là où le changement semble possible, et se retrouvent souvent confinées confinés bien loin de ce qu’ils souhaiteraient porter comme valeurs dans l’absolu. Peut-être qu’il y a là une série de questions stratégiques à soulever, mais ça ne sera ici pas mon propos.

En revanche, dans la mesure où dans le cadre de l’ambiguïté telle que définie par Bleger, l’adaptation du comportement se fait de manière inconsciente, il serait intéressant, en reprenant nos exemples, de se pencher sur le degré de conscience avec lequel s’effectue l’adaptation des discours dans le domaine de l’asile au contexte politique hostile, comment cette conscience évolue dans le temps et qu’est-ce qui peut l’influencer. On imagine par exemple que le décalage entre discours et valeurs peut être conscient à un moment donné, puis se fondre dans l’inconscient à mesure que le sujet aspire au confort moral (à un niveau individuel) ou à la justification institutionnelle (à un niveau collectif). À l’inverse, des évènements extérieurs peuvent permettre aux acteurs qui ne se souviennent plus qu’ils avaient adapté leur discours de lever soudainement l’ambiguïté (un exemple intéressant: la photo du jeune Aylan mort sur une plage, et l’Europe qui ouvre les yeux – momentanément – sur les conséquences humaines de la forteresse Europe).

À nouveau, un vaste champ de questionnements s’ouvre, visant à étudier la frontière entre conscient et inconscient, et débusquer l’ambiguïté. En attendant voici quelques pistes de facteurs qui, selon ma pratique, semblent agir contre l’ambiguïté.

Comme je l’ai écrit plus haut, l’inconfort d’une sensibilité exposée à un contexte trop hostile provoque un mouvement rarement conscient vers l’ambiguïté. C’est une souffrance que de voir une situation où toute évolution vers plus d’humanité semble impossible, comme par exemple lorsqu’une personne doit être renvoyée pour des raisons administratives et qu’il n’existe plus aucun levier pour l’en faire réchapper. D’une certaine manière, le travail de juriste ou d’activiste dans le domaine de l’asile comprend un rapport quotidien à une forme d’impuissance. Cette impuissance crispe, blesse, effraie, attriste. Elle raie la surface du cœur humain. Les discours et actions sont souvent adaptés à ce champ des possibles restreint, par protection, favorisant l’émergence de l’ambiguïté.

Ouvrir un rapport courageux à l’inconfort semble être un premier antidote. Par exemple oser affronter le malaise d’être un être humain vivant dans un champ des possibles réduit par la gestion de tout et, pour les juristes actifs dans le domaine de l’asile en particulier, par des dispositions iniques, comme nous l’avons vu plus haut en décrivant sommairement le fonctionnement de l’accord de Dublin. Il ne s’agit bien entendu pas d’accepter tout et n’importe quoi par fatalisme, seulement de reconnaître la part d’im-monde dans lequel nous baignons à longueur de journée. Garder une posture humaine dans une situation étriquée, c’est justement très souvent ne pas pouvoir agir, a contrario d’une posture surhumaine que certain-e-s vont exiger des autres ou pire, exiger d’eux-mêmes. Pourtant les faits sont têtus: les juristes n’ont pas de superpouvoir. Résister contre l’ambiguïté peut donc commencer paradoxalement par abandonner une lutte inutile contre l’impuissance.

Il est très important de comprendre que se mettre en rapport à l’impuissance n’a rien à voir avec un processus d’habituation résignée. L’idée que l’on peut s’habituer à mesure que l’on travaille avec des situations difficiles est courante: au début c’est dur d’expliquer à quelqu’un qu’il sera renvoyé, peut-être quelques larmes sont versées dans la discrétion des toilettes, mais après «on se blinde, tu verras». Je ne souscris pas du tout à cette perspective. Se mettre en rapport à l’impuissance, c’est justement prendre garde de toucher et retoucher l’espace sensible bouleversé par les difficultés vécues dans le cadre d’une activité de soutien aux personnes en demande d’asile, tout en tenant une posture: touché-e, mais debout.

L’habituation constitue par ailleurs un lent glissement vers l’ambiguïté. S’habituer conduit à ne plus voir l’inhumanité des politiques combattues, et éventuellement à ne plus comprendre le sens de l’action entreprise. Un antidote est de se mettre en contact régulier avec des personnes à même de porter un regard neuf sur la situation des requérant-e-s d’asile. Intéresser sans cesse de nouvelles personnes, leur faire découvrir l’intérieur de la Bête administrative. Les personnes qui portent un regard neuf sur les problèmes posés par l’application des politiques migratoires réagissent sans habitude, et donc plus facilement à partir d’une sensibilité humaine vierge de préconceptions. Discuter et écouter les nouveaux-elles bénévoles ou professionnel-le-s apporte souvent une fraîcheur salvatrice, et confronte les discours à leur propre ambiguïté.

Un dernier test que l’ambiguïté ne passe pas, c’est la confrontation avec le ressenti des premières personnes concernées : les requérant-e-s d’asile eux-elles-mêmes. Touché-e-s directement dans leur dignité humaine par les politiques migratoires, ces personnes adoptent un discours qui ne s’embarrasse pas de contorsions. La réalité vécue est trop brûlante pour s’adapter au discours xénophobe ambiant. La nécessité d’être reconnu-e comme être humain et les conséquences de ne pas l’être sont trop vives pour travestir la situation. La problématique ici n’a pas trait à l’ambiguïté, mais davantage à la question de trouver des moyens de prendre la parole, avec une clarté et une légitimité suffisante pour être entendu-e-s.

 

NOTE
[1] Voir, Bleger José, «Symbiose et ambiguïté», in Caloz-Tschopp M.C. (dir.), Ambiguïté, violence et civilité, Paris, l’Harmattan,

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > AMBIGUITE: ILLUSTRATIONS ET ANTIDOTES DANS LE DOMAINE DU DROIT D’ASILE, Aldo BRINA, chargé d’information sur l’asile, Centre Social Protestant, Genève

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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