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RÉSUMÉ

Cette étude explore, à l’aube de la modernité, une alliance inédite entre écriture et praxis, révélée par la tension de la rhétorique en proie à l’objet d’une pratique. En analysant les conditions historico-sociales qui entourent l’émergence des traités cynégétique en langue vernaculaire en France au XIVe siècle, l’auteur interroge la notion de livre-outil et sa capacité à remettre en questions des privilèges culturels et sociaux, et tisse des liens avec la notion de desexil.

 

Tourner son regard vers le passé pour tenter de circonscrire le desexil [1] revient à affirmer que ce concept de réappropriation peut s’inscrire dans un champ socio-historique plus large que celui qui lui a donné naissance. Si l’on considère que le desexil inclut également diverses tentatives de réappropriation de formes ou de symboles du pouvoir de la part de ceux qui en ont été, à divers moment de l’histoire, exilés, on se penchera avec un intérêt particulier sur la fin de la période médiévale en France, en tant qu’elle peut être considérée comme un laboratoire de la modernité. Reprenant la notion de miroir en tant que questionnement de la représentation du monde et du passé plus ou moins proche pour éclairer le présent (Hartog F., 2001), on tentera, à partir de l’exemple médiéval particulier du livre-outil, de dénouer quelques liens existants entre entre exil, desexil et pouvoir.

La chasse, pratique individuelle, n’est pas une conquête de la Révolution française ; il s’agit plutôt d’une reconquête. En effet, durant le haut Moyen-Age, la chasse, et dans une moindre mesure la fauconnerie, étaient, en France, ouvertes à tous les hommes libres, tant nobles, que roturiers. Dès le VIIe siècle toutefois, certains s’ingénièrent à limiter le droit de chasse des non nobles bien que le recul de cette pratique ait été lent et non-synchrone selon les régions. Un poème anonyme de 1080, Du nom des outils, cite encore les lacets et les filets dans les instruments des paysans. Mais Charles VI interdit la chasse aux paysans et aux roturiers en 1396, Louis XI la taxera, puis, finalement, François 1er la réservera exclusivement aux nobles.

Pourquoi chasser? Pour détruire les nuisibles qui ravagent récoltes et troupeaux : le gros gibier (loups, ours, sangliers…) abonde dans les forêts seigneuriales tout autant que les petits animaux qui sont de préférence pris au piège par les paysans. Afin de se nourrir : la peste noire de 1348 et les nombreuses famines qui accablent la population incitent à l’exploitation de toutes les ressources locales dont la chasse fournit une abondante part. Pour se défendre: la guerre de cent ans crée un climat de troubles et d’insécurité qui portent les nobles à se replier sur leurs domaines. Pour apprendre le métier des armes : la chasse permet en effet d’exercer les jeunes nobles à la guerre. Et, par ailleurs, interdire la chasse aux paysans, c’est aussi leur ôter les armes et les compétences indispensables en temps de révolte. Finalement, on peut également chasser par plaisir ou pour respecter les commandements divins, puisque la pratique cynégétique éloigne de l’oisiveté comme le prétend Gaston Phoebus, seigneur de Foix et grand maître de vénerie du XIVème siècle.

Au XIVe siècle, la chasse s’affirme de manière paradoxale comme un élément culturel central pour la société médiévale. Cette étude vise à prendre la mesure d’une complexification de la représentation de la chasse à la fin du Moyen-âge, qui se traduit d’un côté par une ritualisation de ses pratiques parmi l’aristocratie comme en témoigne entre autres la multiplication des scènes de chasses dans les textes poétiques et littéraires et, parallèlement, par l’émergence de textes, à la fois inédits en langue vernaculaire [2] que sont les traités cynégétiques, véritables livres-outils, tout autant que paradigmatiques d’un intérêt et d’un usage nouveau du livre qui se fait outil d’une pratique (Bordessoule 2000).

Cette modification du statut d’une pratique ancestrale, s’explique par différentes circonstances. La fin du Moyen-Age en France voit en effet les pratiques de la chasse de plus en plus réglementées et, de moyens de subsistance pour les paysans devenir des privilèges pour le déduit [3] des nobles. Comme en témoigne l’édit de 1396, qui interdit dès cette date aux roturiers et non-ayants droit ou charge de chasser: [4]

«Charles, par la grâce de Dieu Roy de France, à tous ceux qui ces lettres verront Salut. Il est venu à Nostre connoissance par le rapport de plusieurs personnes dignes de foy, tant de nostre conseil comme autres, que plusieurs personnes non nobles, laboreurs et autres, sans qu’ils soient a ce privilégiez, ne qu’ils ayent adveu de personnes nobles ou autres, ayans garennes ou privilèges, ont et tiennent devers eux chiens, fuiront, cordes, lacs, filletz et autres engins à prendre grosses bestes rouges et noires, conils, lièvres, perdrix, faisans et autres bestes et soyseaux d’ou la chasse ne leur appartient, ne doit appartenir, par quoy, il est advenu et advient, chacun jour, que lesdits non nobles en faisant ce que dit est, délaissent à faire leurs laborages ou marchandises et commettent plusieurs larrecins de grosses bestes et de conils, de perdrix et de faisans, et d’autres bestes et oyseaux (…) » (c’est nous qui soulignons)

Il est venu à notre connaissance (…) que plusieurs personnes non nobles, laboureurs et autres, sans qu’ils en aient le privilège (…) ont et possèdent des chiens, outils de débusquage, cordes, lacets, filets et autres engins à prendre grosses bêtes rouges et noires, lapins, lièvres, perdrix, faisans et autres bêtes et oiseaux dont la chasse ne leur appartient pas et ne doit pas leur appartenir (…) et délaissent leurs pâturages pour commettre divers larcins de grosses bêtes, lapins, perdrix, faisans et autres bêtes et oiseaux (c’est nous qui traduisons)

La suite du document stipule la décision prise par le roi et son conseil au sujet de l’interdit de chasse qui frappe les non-nobles, à l’exception de ceux qui y auront été expressément autorisés:

«Sçavoir, faisons que eue sur ce grand et meure délibération de nostre grand conseil ou estoient nos très chers et très amez oncles et frères, les ducs de Bourgonhe, d’Orléans et de Bourbon, et plusieurs autres notables personnes de nostredit conseil, avons ordonné et ordonnons, par ces présentes, que dores en avant aucunes personnes non nobles de nostre Royaume, s’il n’est à ce privilégié ou de ce il n’a adveu ou expresse commission à ce de personne qui sa luy puisse ou doive donner, ou s’il n’est personne d’églize à qui toutes fois, par raison de lignage ou autrement deuement ce doivent compéter, ou s’il n’est bourgeois vivant de ses possessions et rentes, ne se en hardisse de chasser, ne tendre à grosses bestes ou menues, ne oyseaux, en garenne ne dehors, ne de avoir et tenir pour ce faire chiens, fuirons, cordes, lacz, filetz et autres arnois, et au cas que aucuns desdits non nobles autres que ceux dessus déclarez sera trouvée ayant en sa maison chiens, fuirons, cordes, lacz, filetz et autres engins ou tendent aux bestes et oyseaux dessus devisez, Nous voulons et mandons que le noble ou la justice sobz qui il sera demeurant ou soubz qui il chassera, les luy puisse oster de fait (…)» (c’est nous qui soulignons)

(…) nous avons ordonné et ordonnons, par ces termes que dorénavant aucune personne non noble de notre royaume (…) ne s’enhardisse à chasser(…) Nous voulons et exigeons que le noble ou la justice du lieu où une chasse non autorisée aura été commise puisse en dessaisir son auteur (…) (c’est nous qui traduisons)

La seule exception pour le peuple concerne la possibilité pour les paysans de préserver les cultures seigneuriales de la destruction des nuisibles, mais, avec l’obligation de livrer leur gibier au seigneur ou au juge sous peine d’être mis à l’amende:

«(…) toutes fois au temps que les pocz et autres bestes sauvages vont aux champs pour manger les bledz, il Nous plaict bien que les laboreurs puissent tenir chiens pour garder leurs dits bledz et chasser les bestes d’iceux, sans que pour ce ilz doivent perdre iceux chiens, ne payer amendes, mais si en ce faisant, ilz prenoient aucune beste, ils seront tenus la porter au seigneur ou à la justicey à qui il appartiendra (…)», (c’est nous qui soulignons)

(…) il nous plait bien que les laboureurs puissent tenir les chiens pour garder les blés et en chasser les bêtes (…) mais si en faisant cela, ils en prenaient une, ils seraient tenus de l’apporter au seigneur ou à la justice. (c’est nous qui traduisons)

L’analyse de cet édit royal met en avant la volonté marquée de la noblesse de la fin du Moyen-Age de transformer la chasse en un privilège de l’élite. Renouant avec un motif classique qui remonte à l’Antiquité et au récit du séjour de Darius en Scythie, les rôles vont s’échanger entre poursuivant et poursuivi, où finalement le chasseur (non-noble) devient de fait, le chassé (Hartog 2001, 108).

La mainmise par la noblesse sur la chasse du gibier, mais aussi de ceux qui sont réduits à devenir des braconniers, ne va pas rester sans conséquences. Une pratique, somme toute assez commune et ancestrale, se trouve ainsi en quelque sorte prise en otage par une classe sociale. Cet édit aura pour conséquence de multiplier les tentatives des classes populaires, mises à l’écart de ce qui devient un privilège, chassées, exilées en quelque sorte, pour se réapproprier une pratique ancestrale qui n’est pas sans évoquer l’habitus, tel que le définit Bourdieu, en tant que mémoire collective reproduisant pour les héritiers l’acquis des devanciers (Bourdieu 1980, 91).

On peut avancer l’hypothèse que, ce qui conduit le traité de chasse et de fauconnerie, traduit dès ce moment-là en langue vernaculaire, à prendre son essor, alors que jusque-là, la littérature cynégétique était restée confinée dans quelques ouvrages rédigés en latin, tient à la fois d’un processus de survie et de celui du desexil.

Considérons maintenant comment se construit cette matérialisation de la mémoire collective, sous forme de livre en langue vernaculaire, de la pratique cynégétique.

L’origine et les sources de ce qui a longtemps été considéré comme un des plus anciens [5] et le plus répandu traité de fauconnerie du Moyen-Age rédigé en latin, le Dancus Rex, illustrent l’influence de l’Orient et la pratiques des échanges culturels dès l’aube de l’ère chrétienne. Avant d’être l’objet de textes, la fauconnerie a derrière elle une longue tradition pratique qui remonte au IIe millénaire avant l’ère chrétienne. L’art du vol fut importé par l’empire byzantin par les peuples nomades originaires des steppes mongolo-altaïques (Viré, F.,1980). Trois siècles avant l’Islam, il est transmis aux tribus arabes installées en Iraq et en Syrie. Au début du VIII siècle, la dynastie des califes de Bagdad se rapproche de la civilisation persane, donnant à la fauconnerie de nombreux termes arabisés du persan. Le premier traité de fauconnerie en langue arabe fut rédigé vers 785 par le grand fauconnier du dixième khalif de Damas, connu sous le nom de Ghatriph, qui élabora ce traité d’après le traité grec Hierakosophion d’Archigène, médecin grec venu à Rome sous Trajan (98-117). Au VIIIe siècle, Moamin, [6] médecin et traducteur du grec, rédige pour le dixième khalif abasside de Bagdad son protecteur, un traité amélioré de fauconnerie. Les deux ouvrages de Ghatrif et Moamin parviennent en Occident à Frederic II en 1240, qui les fait traduire par Théodore et s’en inspire pour rédiger en latin le plus important traité médiéval sur le sujet, le De arte venandi cum avibus. Composé au début du XIIe siècle, ce texte a été conservé par quatorze manuscrits latins. Il en existe de nombreuses traductions en italien, en espagnol, en catalan, en portugais, en anglais, en allemand et en suédois. L’une des deux versions en ancien français appartient à un manuscrit antérieur à 1284, l’autre à un manuscrit du XVe siècle.

Le prologue du Dancus Rex met en place, par le biais d’une petite fiction, une situation didactique. Le Roi Dancus enseigne en effet à ses disciples l’art de la fauconnerie, de sorte qu’attiré par sa réputation, le roi Galacien vient dans sa cité pour bénéficier de cet enseignement. Mais Dancus refuse d’initier son pair à cette science qui convient mieux, prétend-il, aux jeunes gens:

« Je ne suis pas dignes que tu soies mes desciples, mais se tu en viaus savoir et tu as fil, mande li que il vaigne a moi, et je li apnrai por toe ce que je sai et que je porrai trover ». [7]

Je ne suis pas digne que tu sois mon disciple, mais si tu veux savoir et que tu as un fils, envoie-le qu’il vienne à moi et je lui apprendrai ce que je sais et que je pourrai trouver. (c’est nous qui traduisons)

A cette offre, le fils de galicien, Attanasiens s’empresse de répondre favorablement, car il est «molz liez de cette chose», fort intéressé par cette chose.

Au travers d’une situation d’énonciation fictionnelle, le traité technique s’adresse d’emblée à un lecteur susceptible de se reconnaître, soit dans le personnage du père, soit dans celui du fils. Une fois esquissé le profil de son destinataire, le discours technique peut alors véritablement débuter. Il s’agit pour l’essentiel, du détail des soins à donner aux faucons et des remèdes pour soigner les différentes maladies des oiseaux de proie. Recettes qui, dans les différentes langues vernaculaires dans lesquelles le traité latin d’origine a été traduit, mêlent de nombreux termes latins. Le plus remarquable cependant, pour ce qui relève de l’établissement d’un modèle de discours didactique à visée pratique, réside moins dans le contenu des recettes que dans la manière dont l’auteur les valide. En effet, l’insistance de l’auteur anonyme du Dancus Rex à réaffirmer la validité de son propos sur la base de l’expérience constitue la première occurrence d’une idée de légitimité dans l’action qui se développera ensuite dans les traités cynégétiques du XIVe et XVe siècle. Le texte se conclut d’ailleurs par un épilogue qui insiste sur la véracité du propos, ancrée dans l’expérience:

«Icil le maistres ne fu mie mençongiers mais voir disans, Ices medecines sont bones et parfaites et bien esprovees» .
Ici le maître ne fut jamais mensonger mais vrai disant, ici les remèdes sont bons, parfaits et bien éprouvés.
(c’est nous qui traduisons)

On voit donc que, dès les premiers traités, le discours technique s’inscrit entre la fiction de sa situation énonciative sur le modèle des textes didactiques de l’Antiquité et l’originalité d’un discours de vérité que garanti l’expérience de l’auteur. Ces traits sont parmi les caractéristiques essentielles des traités techniques du XIVe siècle. A ce titre, le Guillemus Falconarius, texte anonyme de fauconnerie composé dans la première partie du XIIe siècle et présent dans onze des quatorze manuscrits qui contiennent également le Dancus Rex, fait ressortir avec insistance le souci de redoubler l’autorité du maître fauconnier par celle de l’écrit en qualifiant l’auteur de maistre qui fit le livre. [8] «Faire le livre» devient à la fin du Moyen-Age, la dernière étape dans la maîtrise d’une pratique et le point de départ de toute mise en œuvre de cette pratique.

Que ce soit via le détail des illustrations pour les manuscrits les plus riches et les plus enluminés, ou grâce à de simples croquis pour leurs copies plus populaires ou encore par la précision des descriptions, l’ancrage dans le réel est sans doute ce qui caractérise le mieux les traités de chasse en langue vernaculaire de la fin du Moyen-Age.

Les trois ouvrages principaux de cynégétique du XIVe siècle que sont le Roman des Deduis de Gace de la Buigne [9], les Livres du Roy Modus et de la Reyne Ratio d’Henri de Ferrière [10], et le Livre de Chasse de Gaston Phoebus [11] traduisent avec diversité l’intérêt grandissant de l’époque pour une littérature du concret. Le traité technique vernaculaire en effet met dans les mains du lecteur un ustensile précieux pour l’organisation d’une partie de chasse à courre comme pour les tactiques de la chasse au petit gibier ; qu’il s’agisse de détailler les différents nœuds des pièges, les subtilités de l’archerie, les ruses pour approcher le gibier à poils ou à plumes, ou pour récompenser les chiens lors de la curée [12]. Le livre devient également un ustensile précieux pour l’exécution des travaux annexes : repérages des fumées, soins à donner aux chiens ou aux faucons, dépeçage et boucherie de la proie, recettes de cuisines…

Ces trois traités techniques sont, on l’a vu, des ouvrages écrits dans un contexte historico-social dans lequel la chasse s’affirme comme une activité de première importance pour la noblesse, dans les années qui en précèdent sa proclamation comme privilège exclusif. Le petit cercle des chasseurs nobles et lettrés auquel sont destinés à première vue les traités cynégétiques semble donc composer un public relativement homogène. Cependant l’analyse du contenu des différents manuscrits permet de relativiser cette hypothèse. Ainsi, bien que la chasse à courre fasse l’objet de descriptions lyriques et détaillées qui constituent de véritables tableaux ayant pour fonction de flatter le goût des mécènes pour ce passe-temps noble par excellence, les traités techniques ne négligent pas d’autres types de chasse.

La présentation de ruses, de pièges, de trappes, d’armes, de recettes de cuisine, d’onguents vétérinaires et de suggestions utilitaires quant à l’emploi des morceaux non-comestibles, constituent une partie importante des traités cynégétiques. Des copies de médiocre qualité des manuscrits d’origine ont ainsi eu pour origine l’énumération de ces procédés, ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse du très grand intérêt du texte auprès de chasseurs moins nobles et d’une réception plus diversifiée que le seul public aristocratique. C’est sans doute le traitement de ces realia qui explique le succès de l’ouvrage. A partir de l’examen de ces passages pragmatiques, il est en effet possible de dessiner le profil d’une audience plus large.

En effet, les auteurs ne se contentent pas (seulement) de célébrer une activité appréciée de leur lectorat, ils enseignent également le geste d’une pratique, quasiment d’une praxis au sens aristotélicien. Dans ce contexte, le livre est non seulement un ouvrage de référence, le recueil d’une expérience pratique et de connaissances spécifiques qu’il s’agit de transmettre, mais il devient également, dès 1396, dans le contexte politique de l’interdiction de la chasse pour les roturiers, l’outil premier de l’initiation à une pratique, qui, pour ces derniers devient sujet à caution, voire transgression d’un interdit social.

La nouveauté du traité de chasse réside essentiellement dans le fait que le discours didactique qui y est articulé est orienté vers une pratique qui s’exerce dans la réalité. Le recours de l’auteur du traité de vénerie à différents modes de persuasion rhétorique dans le but d’inciter son lecteur à la pratique constitue un trait nouveau dans la conception du texte médiéval et se distingue des exemples édifiants ou des hagiographies, qui, dans le domaine religieux, se proposent de convertir le lecteur. Jusqu’aux textes cynégétiques du XIVe siècle, le genre du traité didactique était resté uniquement concerné par l’éducation spirituelle ou intellectuelle du lecteur [13] bien que se développe également une littérature scientifique en langue vulgaire qui se concentre cependant essentiellement autour de l’astronomie et de la médecine (Zink 1995).

Derrière chaque maître de chasse se dissimule un maître de plume, qui ne pose son arc que pour mieux saisir son stylet. A l’instar des traités de Guerre, de Blason et de Chevalerie, les traités de Chasse révèlent un même besoin de prolonger l’exercice de la pratique par le discours et l’écriture (Contamine 1988). Mais dans les textes de chasse, l’inverse se dessine également. L’enseignement de la technique cynégétique résulte d’un travail sur la matière littéraire mise en perspective par l’exercice et la pratique. Ainsi se dessine un idéal pré-renaissant de complétude éducative qui ajoute au savoir livresque la fréquentation renouvelée de l’exercice pratique. Car le traité de chasse ne se contente pas seulement de prolonger l’action par l’écriture, il se propose également de faire de l’écrit le point de départ d’une mise en pratique. Le livre-outil se constitue au cours d’un glissement du discours didactique qui, de préoccupations théoriques, voire morales, s’oriente vers l’instigation du lecteur à une praxis.

L’ancrage dans le réel est sans doute ce qui distingue le mieux les traités de chasse de leurs homologues scientifiques ou mondains. Non seulement par l’extrême précision réaliste de leurs illustration -lorsqu’ils sont illustrés-, mais surtout par le mode de réception induit : tout lecteur est considéré comme un chasseur potentiel ou réel. L’ambition didactique du traité technique s’adresse à un individu dont le profil n’est plus très différent de l’idéal humaniste de la Renaissance. Il s’adresse à tout homme, et ce d’autant plus qu’il n’est plus écrit en latin mais dans la langue vernaculaire, ce qui le rend plus accessible et le distingue d’autant plus des traités métaphysiques. Les illustrations, nombreuses et détaillées dans le cas des enluminures des exemplaires de la noblesse, mais également simples et monocolores, réduites à quelques croquis explicatifs, pour les exemplaires les moins riches, participent de cette volonté didactique.

Le livre, objet de plus en plus usuel à la fin du Moyen-Age (Cerquiglini 1993), acquiert ainsi une nouvelle fonction : celle d’un outil qui, loin de permettre à son lecteur de s’évader par le biais d’une idéalisation romancée du monde ou de théories métaphysiques, se propose de le ramener vers un quotidien dont il se charge d’enseigner le geste. La question de la réappropriation d’un savoir et d’un savoir-faire, accessibles à l’origine à tous, mais verrouillés dès 1396 par les élites, va trouver sa réponse dans le succès populaire de ces traités, attestant, pour la première fois peut-être, l’idée que les privilèges culturels et sociaux puissent être remis en question par des livres-outils, ouvrant ainsi une brèche vers une possibilité de desexil.

 

BIBLIOGRAPHIE
Bordessoule, Nadine. 2000. De proies et d’ombres, Escritures de la chasse dans la littérature française du XIVe siècle, New-York, Peter Lang, 2000.
Bourdieu, Pierre. 1980. Le sens pratique, Paris, Minuit.
Cerquiglini, Jacqueline. 1993. La fréquentation des livres au XIVème siècle, 1300-1415. Paris, Hatier.
Contamine, Pierre. 1988. Les traités de Guerre, de Chasse, de Blason et de chevalerie, GRMLA VIII de la littérature française du XIVe et du XVe siècle, Heidelberg, Winter.
Hartog, François. 2001. Le miroir d’Hérodote, Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard.
Viré, François. 1980. «La fauconnerie dans l’islam médiéval (d’après les manuscrits arabes du VIIIe au XIVe siècle)». La chasse au Moyen-Age, actes du colloque de Nice, Nice, Presses Universitaires.
Zink, Michel. 1995. La littérature française du Moyen-Age, Paris, PUF.

 

SOURCES MEDIEVALES OU ANONYMES
De Arte Besandi du chevalier germain Guicennas. 1958. Édition G. Tilander, Cynegetica III, 1958.
Le Roman des Déduis (1359-77) de Gace de la Buigne. 1951. Édition A.Blomquist, Studia Romanica Holmiensia, 1951.
Les Livres du Roy Modus et de la Reyne Ratio (1354-77) d’Henri de Ferrières. 1932. Édition G. Tilander, Paris, SATF, 1932.
Le livre de Chasse (1388) de Gaston Phoebus. 1971. Édition G. Tilander, Cynegetica XVIII.
Dancus Rex et Guillelmus Falconarius, anonyme, 1965. Édition G. Tilander, Cynegetica XII, Karlshamm.
Guillelmus Falconarius, anonyme. 1965. Édition G. Tilander, Cynegetica XII, Karlshamm.

 

SOURCES
Gaston Phoebus, Le livre de Chasse. 1971 [1388]). Édité avec introduction, glossaire et reproduction des 87 miniatures du manuscrit 616 de la Bibliothèque nationale de Paris par Gunnar Tilander, Karlshamn, Johansson (Cynegetica, 18), [réimpr.: 1976; Graz, Akad. Druck, 1994].
Henri de Ferrières, Les Livres du Roy Modus et de la Reyne Ratio. 2003 [1354-77]. Édités par B. Van den Abeele, dans B. Bousmanne, F. Johan et C. Van Hoorebeeck (éd.), La Librairie des ducs de Bourgogne. Manuscrits conservés à la Bibliothèque royale de Belgique, II. Textes didactiques. Turnhout.
Gace de la Buigne, Le Roman des Déduis. 1951 [359-77]. Édition critique d’après tous les manuscrits d’Ake Blomqvist, Karlhamm.
Dancus Rex et Guillelmus Falconarius. 1965. Trad en ancien français, édition G. Tilander, Cynegetica XII, Karlshamm, 1965.
De Arte Besandi du chevalier germain Guicennas. Éd. Tilander, Cynegetica III, 1-32; disponible sur http://grande-boucherie.chez-alice.fr/chasse.htm (consulté le 4.12.205).
Exemples tiré Du Livre de Chasse de Gaston Phoebus :
  1. Les pièges pour le gros gibier
    1
    • Le même piège illustré dans un manuscrit moins «riche»(illustration sans couleur et pour piéger du petit gibier).
      2
      3
    • La fabrication des pièges, lacs et filets
      4
    • Les pièges pour le petit gibier
      5
  2. Un leurre d’archerie
    6
  3. La vénerie et les soins aux chiens
    7
    • La chasse au gros gibier
      8
  4. La Curée
    9
    10
    • Exemple d’une page d’un manuscrit du Livre du Roy Modus et de la Reyne Ratio pour illustrer La Curée
      11

 

NOTES
[1] La notion de desexil a été définie par les travaux de Valeria Wagner et de Marie-Claire Caloz-Tschopp auxquels nous renvoyons.
[2] Avant le XIVe siècle, il n’existe pas de traité de chasse en français vernaculaire. Les traités cynégétiques les plus connus à l’époque sont celui de Xénophon, disciple de Socrate, rédigé en grec (et qui ne sera traduit en français qu’en 1859!) et un traité de fauconnerie, le Dancus Rex, écrit en latin et datant du début du XIIe siècle.
[3] Déduit: occupation procurant du plaisir.
[4] Cet édit est rendu public à Paris le 9 janvier 1396 et signé par le roi Charles VI. Source: http://grande-boucherie.chez-alice.fr/chasse.htm
[5] Suite aux Croisades et à l’influence arabo-byzantine, il existe, avant le XIVe siècle, plus de traités de fauconnerie que de vénerie. Le plus ancien traité de vénerie de l’Occident qui nous soit parvenu est le De Arte Besandi du chevalier germain Guicennas.
[6] Auteur dont le nom véritable est Abou Zayd Hounayn ibn Ishâq al Ibâdi.
[7] Dancus Rex et Guillelmus Falconarius, anonyme, 1965.
[8] Guillelmus Falconarius, anonyme, 1965.
[9] Le Roman des Déduis (1359-77) de Gace de la Buigne ne réserve au traitement cynégétique que la seconde partie du texte, à la suite d’une bataille opposant les vices aux vertus. Le propos véritablement technique s’inscrit dans le cadre d’une joute oratoire, entre le représentant de la vénerie et celui de la fauconnerie, qui se déroule devant le public d’une cour aristocratique. Peu systématique, l’exposition des différents aspects de ces deux types de chasse, émaillée d’anecdotes et de détails précis, soutient une argumentation élaborée dans le but de séduire l’auditoire afin d’emporter le concours qui se soldera par un match nul.
[10] Les Livres du Roy Modus et de la Reyne Ratio (1354-77) d’Henri de Ferrières, est composé de deux textes : le Livre des Déduis, traité cynégétique, suivi du Songe de Pestilence. Le traité se caractérise par l’imbrication d’interprétations allégoriques dans la trame d’un discours didactique faisant alterner les questions de jeunes disciples désireux de s’initier à l’art de la chasse et les réponses d’un maître, le Roy Modus, qui leur distille sa science. Ainsi l’apparente simplicité du propos technique se trouve amplifiée par la glose dont la Reyne Ratio se fait l’interprète et contribue à donner aux propos du Roy une résonnance universelle.
[11] Le livre de Chasse (1388) de Gaston Phoebus est essentiellement un ouvrage de références techniques. Présentés comme le produit de l’expérience de son auteur Gaston Phoebus, ce traité en prose ne se dispense toutefois pas totalement de procédés rhétoriques visant à renforcer l’autorité de l’auteur et à mettre en valeur la figure de Phoebus comme maître incontesté sur le sujet.
[12] Les veneurs rusent par exemple pour récompenser les chiens après une chasse au gros gibier en leur donnant des bas-morceaux mélangés à du pain que l’on arrose du sang et que l’on enveloppe dans la peau de l’animal tué.
[13] Constitué de textes aussi variés que la traduction en langue vernaculaire des Dialogues de Grégoire, de sommes didactiques comme celle que réalisent Gilbert de Cambres à partir de l’Elucidarium d’Honorius Augustodunensis ou Alard de Cambrai en adaptant dans son Livre de Philosophie et de Moralité le contenu du Moralium Dogma Philosophorum de Guillaume de Conches, le corpus des traités moraux demeure cependant longtemps sous l’influence du dogme religieux. Ce sont les traductions françaises de la Disciplina Clericalis du juif converti Pierre Alphonse qui, les premières, s’intéressent autant à l’éducation mondaine qu’à l’éducation religieuse en exposant les principes d’une éducation complète. A la suite de quoi les traités profanes d’éducation vont proliférer comme les Quatre âges de l’homme de Philippe de Novarre, la Doctrine d’enfant de Raymond de Lulle ou le Chastiement des dames de Robert de Blois.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > DESEXIL ET PRAXIS : L’EXEMPLE DU LIVRE-OUTIL, Nadine BORDESSOULE GILLIERON, Chargée d’enseignement, Université de Genève

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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