PRÉCÉDENT | SOMMAIRE | SUIVANT

Nous avons le plaisir de vous présenter le numéro double 6/7 de la Revue en ligne (RE)PENSER L’EXIL du Programme du Collège International de Philosophie (Ciph) [1]. C’est la sixième année d’activités diverses que le Programme organise (séminaires, colloques, publications), dont la revue en ligne, en Suisse, en France, au Chili, à Istanbul, au Brésil (voir site: exil-ciph.com).

Pour des raisons éditoriales, financières, d’organisation du travail, nous publions les Actes du Colloque international de Genève (mai 2015) en deux parties: dans la Revue en ligne du Programme (mai 2016) et dans un petit livre (automne 2016).

La double publication fait suite à l’organisation d’un Colloque international et d’un séminaire qui ont eu lieu entre le Collège International de Philosophie (CIPH) et l’Université de Genève au printemps 2015. Le colloque a été appuyé par le FNSRS, la Société Académique de Genève, l’Université de Genève, la Faculté des Lettres qui l’a accueilli.

Comme cela est aussi évoqué lors du colloque et dans plusieurs textes, nous avons travaillé dans un contexte suisse, européen, moyen-oriental, latino-américain… mondial de «violence extrême» (Balibar), d’incertitude, de manipulation des peurs, d’arguments simplistes, d’attaque de la pensée critique et de la pensée tout court. Les textes en portent les traces. Quelqu’un a rappelé ces jours que la création de l’Ecole Polytechnique de Zurich (EPFZ) à son époque n’a été possible que grâce à un apport majoritaire d’intellectuels, de chercheurs étrangers. Il est important de s’en souvenir au moment de la votation sur l’initiative de l’UDC du 8 février 2016 évoquée aussi dans la revue et dont nous sommes très heureux des résultats.

POURQUOI (RE)LIRE UN PSYCHANALYSTE ARGENTIN DU XXe SIÈCLE, AUJOURD’HUI A GENÈVE ?

La migration, la libre-circulation des idées est vitale pour imaginer, penser, connaître, résister, créer. Voyager dans sa tête et avec ses pieds sont des activités dans un même corps. Les migrant.e.s, les exilé.e.s que nous sommes à des degrés divers [2]2 le savent bien. Le débat tissé entre des moments historiques, continents, réseaux, personnes qui, à l’exemple de Jose Bleger, ont vécu debout et inventé dans l’incertitude: c’est une richesse.

C’est pourquoi nous avons voulu consolider notre capital culturel au niveau académique (l’appui du FNSRS, de la Société Académique de Genève le montre bien) et de la «société civile» confrontés au devoir de résistance (la large participation diversifiée l’a bien montre aussi). Nous ne pouvions pas nous contenter de travailler dans l’enclos d’une discipline, ou d’un temple du savoir. Un travail interdisciplinaire et interexpérience a été indispensable.

Ensuite, les idées migrent et n’arrivent pas toutes seules. Toute l’histoire des idées est remplie d’exemples. Les «théories minoritaires critiques» auxquels nous rattachons l’œuvre de José Bleger, ont plus de peine à circuler largement. Pourtant elles intéressent un large public. Un travail à la fois de connaissance et de résistance est nécessaire. Les idées ancrées dans des conditions matérielles d’existence, sont découvertes, portées, partagées par des personnes grâce à qui, nos rêves peuvent devenir réalité. Elles nourrissent des expériences, des luttes difficiles.

Quelqu’un.e, dans son travail de médecin et psychanalyste a fait le lien entre l’Argentine et Suisse en amenant les travaux de Jose Bleger à Genève. Confrontée aux séquelles de la torture dans son activité clinique, Silvia Amati Sas a fait appel à Jose Bleger pour tenter de comprendre, soigner et aussi d’inventer des outils cliniques pour la survie, ne pas céder à la désespérance (desaliento) que produit la violence extrême, résister à la destruction et inventer des processus, repérer des outils cliniques que les patients inventent dans les moments de survie extrême. Ils rejoignent, comme on va le voir dans les articles présentés, des expériences quotidiennes et des questions épistémologiques, philosophiques et politiques fondamentales.

L’AMBIGÜITÉ ET L’AMBIGÜITÉ DE JOSÉ BLEGER

Qu’est-ce que l’ambigüité? L’ambigüité a des sens multiples en art, esthétique, linguistique, philosophie, science, etc.. Explorer l’ambigüité dans l’histoire, les traditions, domaines du savoir, est riche, passionnant. Selon le Petit Robert (1987), «l’ambigüité est le caractère de ce qui est ambigu (amphibologie, équivoque, obscurité). Ambigu: 1. Qui présente un ou plusieurs sens possibles, dont l’interprétation est incertaine 2. (phil), ce qui est mal déterminé, qui semble participer à des natures contraires et appeler à des jugements contradictoires».

L’ambigüité a un rapport intrinsèque à la création artistique, littéraire, philosophique, scientifique, etc. Pensons à la figure de Bowie par exemple. L’ambigüité nous permet d’être créatifs, souples, mobiles, adaptables à notre environnement, aux autres, au pouvoir, au monde. Elle nous permet de vivre en jouant avec plusieurs identités, postures, visages, de tenir plusieurs discours sans percevoir les contradictions, etc..

Nous sommes parti.e.s d’une double thèse: l’ambigüité est un objet de recherche. Par ailleurs, l’ambigüité semble être une caractéristique du psychisme et de l’époque Elle désigne une qualité particulière: l’adaptabilité au pouvoir, au monde tel qu’il est. Elle est nécessaire à la vie, à la survie. Dans un contexte de «violence extrême», qui invite à projeter la violence à l’extérieur, à accuser le système, les autres (indifférence, lâcheté, racisme, xénophobie, etc.), nous avons voulu explorer une forme psychique et sociale en expansion, en la distinguant de l’indifférence et de l’ambivalence, ce que montrent plusieurs articles.

A partir de nos domaines de connaissance et de nos expériences, nous avons délimité notre recherche en la centrant sur l’exploration de l’ambigüité de Jose Bleger[3]3 soumise au débat. L’exploration mérite cependant d’identifier ce que peut nous apporter une œuvre dans une triple approche critique:

  1. L’apport de Bleger
  2. Son domaine de référence, la psychanalyse en rapport avec d’autres domaines, expériences
  3. Notre usage de l’ambiguïté de Bleger, avec un double souci, le respect du texte et la liberté d’une lecture multiple, plurielle, externe

Il a fallu tisser ensembles une curiosité pour une œuvre exigeant une décentration avec une méfiance/attirance pour la psychanalyse en transformation (longue histoire). Tout d’abord, si l’on prend au sérieux les recherches de Bleger, il montre que l’ambigüité est une caractéristique du psychisme, des groupes, des institutions. Il y a une intrication objet/sujet, objet/chercheur. L’objet ne nous est pas extérieur, nous sommes concernés. Et pourtant nous résistons à reconnaître que nous sommes ambigus et ensuite à l’explorer en nous demandant comment nous situer, transformer l’ambigüité, que faire ou ne pas faire.

Finalement, qu’est-ce que l’objet lui-même, l’ambigüité vue depuis la clinique de Bleger, pouvait bien nous apporter à la fois dans la recherche et dans l’action? Les réponses des auteurs sont aussi intéressantes que diverses.

AVEC QUI AVONS-NOUS TRAVAILLÉ?

40 personnes (25 femmes et 15 hommes, d’âge, de générations, de lieux divers) ont contribué à la revue en ligne no. 6 (par ordre dans la table des matières): Silvia AMATI SAS, Valeria WAGNER, Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, Jenaro TALENS, Georges VARSOS, Hute HEIDMANN, Marion BREPOHL, Ilaria POSSENTI, Claire PAGES, Yugi NISHIYAMA, Stéphanie PACHE, Talat PARMAN, Murielle MONTAGUT, Murielle KATZ-GILBERT, Manon BOURGUIGNON, Gilles GODINAT, Agathe CHEVALIER, Juan SEPULVEDA, Alix VAN-NICOLLIER, Nelson FELDMAN, Christophe TAFELMACHER, Sylvie AVET-LOISEAU, Véréna KELLER, Aldo BRINA, Claude CALAME, Marie-Thérèse DELPRETTI, Marc PERRENOUD, Antoine CHOLLET, Karin POVLAKIC, Nadine BORDESSOULE GILLIERON, Nazaré TORRAO, Corine FOURNIER KISS, Erzsi KUKORELLI, Marion O’CALLAGAN, Teresa VELOSO BERMEDO, Marea GRANATE, Markus FISCHER, ZORAIDA GAVIRIA GUTIERREZ, ETIENNE BALIBAR.

Leurs textes proviennent de divers champs de connaissance (philosophie, philosophie politique, littérature, psychanalyse, médecine, psychologie, psychiatrie, santé mentale, histoire, droit, science politique, sociologie) et d’expériences (création artistique, formation, enseignement, recherche indépendante, consultation juridique, communication, militance politique et associative, production artistique) de divers endroits du monde (Suisse, Italie, Argentine, Algérie, Grèce, France, Japon, Turquie, Brésil, Trinidad, Chili, Espagne, Italie) autour d’un livre du médecin, psychiatre, et psychanalyste argentin Jose Bleger (1923-1972).

La plupart des textes sont en français; une minorité de textes sont en espagnol, anglais, allemand. Les textes peuvent être téléchargés séparément. Il est aussi possible de télécharger l’ensemble de la revue, grâce au travail de la graphiste du Programme Exil… du Ciph, Stéphanie Tschopp. Soulignons qu’elle en a assuré le concept esthétique et la mise en forme.

Nous avons effectué le gros travail de publication entièrement non salarié dans un délai rapide. Un tel projet, un tel résultat aurait été impossible sans l’engagement résolu de beaucoup de personnes, de groupes, d’institutions.

Il faut mesurer la prise de risque à divers niveaux qu’implique un tel travail, pour évaluer l’engagement, le processus, les résultats. Si l’on ne s’en tient pas aux rituels académiques, l’écriture est un défi. Elle met en route une réflexion non seulement sur des idées, des concepts mais sur une expérience de vie. Il faut trouver le fil rouge, les mots, pas seulement pour le dire, mais pour l’écrire. Souvent dans une autre langue que sa langue maternelle. Il faut prendre le risque de sortir d’un retrait confortable, de s’exposer à la critique des collègues, à des passions tristes (Spinoza).

La liberté d’opinion, d’expression, d’étonnement (Socrate), de recherche est dure à gagner et elle n’est jamais acquise. Nous remercions les auteurs qui ont participé à l’aventure, qui ont respecté les consignes et délais et aux dix-sept personnes qui ont participé à la relecture, aux diverses tâches d’appui et aux artistes qui par des créations originales ont contribué à l’aventure.

RÉSULTATS ET PERSPECTIVES FUTURES

Nous avons fait le pari de proposer la notion d’ambigüité de José Bleger comme objet et comme zone de contact entre différentes disciplines académiques (études psychanalytiques, littéraires, philosophiques) et différentes pratiques (enseignement, clinique, métiers du social, militance politique). En tant que phénomène structurant la subjectivité, l’ambigüité a mis en évidence des interfaces entre la recherche et la réalité sociopolitique, intersubjective, qui ne sont pas de l’ordre de la théorie «appliquée», mais plutôt d’une continuité entre les deux, qui nous engage en tant que professionnel.le.s et citoyen.ne.s.

L’aventure du colloque et du séminaire a donc permis d’engager un processus de décentration, de connaissance croisées, de questionnements sur des pratiques et des théories, perceptible dans les textes. Il a été une manière d’aborder le savoir et la recherche qui a beaucoup intéressé les participant.e.s. Nous avons beaucoup appris.

La réflexion collective, ouverte à un large public se poursuivra cet automne (27 octobre, Université de Genève, voir site exil-ciph.com) dans le cadre d’une formation gratuite (avec certification de participation), dédiée aux Actes (Revue en ligne et livre). Nous nous réjouissons de vous y retrouver, et de vous entendre.

Pour des informations supplémentaires voir le site: exil-ciph.com

 

NOTES
[1] Titre du Programme CIPh: Exil, Création Philosophie et Politique. Philosophie et Citoyenneté Contemporaine. Voir le site : exil-ciph.com
[2] C’est l’hypothèse de base du Programme du CIPh qui sera approfondie lors d’un prochain colloque international au printemps 2017, organisé entre plusieurs lieux, pays, continents. Pour information, voir exil-ciph.com
[3] Nous nous sommes appuyés sur le livre de José Bleger, Symbiose et ambigüité, Paris, PUF, 1981 (éd. française) et sur deux extraits en français (Caloz-Tschopp, dir. 2014). Cette «étude psychanalytique» (sous-titre) est composée d’articles inédits et d’articles déjà publiés en espagnol entre 1960 et 1964. C’est donc une étape dans l’œuvre de Bleger. Lui-même conseille de se référer à son autre livre, Psicohigiene y psicologia institutional (1994) et à la Préface des œuvres psychologiques de G. Pulitzer (en espagnol).

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > EDITO: (RE)LIRE UN PSYCHANALYSTE ARGENTIN DU XXe SIECLE AUJOURD’HUI? Silvia Amati Sas, Valeria Wagner, Marie-Claire Caloz-Tschopp

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
© 2010-2016