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Os direitos humanos não nascem todos de uma vez nem uma vez por todas
[Les droits de l’homme ne sont pas nés d’un seul coup ni une fois pour toutes]

Norberto Bobbio, 1988

 

RÉSUMÉ

Cet article a pour objet de mettre en évidence les défis de la politique de mémoire existante au Brésil par rapport à son passé dictatorial. La difficulté se trouve dans la manière de procéder dans la justice transitionnelle: les ex dirigeants du système répressif et les politiciens modérés se sont mis d’accord sur une interprétation inhabituelle de l’amnistie qui prévoyait simultanément le pardon et le silence, à la fois, pour les responsables d’actes d’exception et pour les victimes.

Pour analyser les effets de cette politique sur la mémoire collective, je m’appuie sur les deux groupes impliqués dans la période de répression: les héros ordinaires (qui ont fait la résistance dans leur vie quotidienne) et les collaborateurs (bien que souvent involontaires) du système répressif. Très peu considérés dans les récits médiatiques sur la période, les deux groupes ont été les responsables d’un certain nombre d’événements importants à cette époque-là. Pourtant jusqu’aujourd’hui, ils demeurent silencieux, sans procès et sans réparation. Cette absence de réaction a pour conséquent l’avènement de mémoires dépolitisées qui font appel, d’un côté, à la compassion, et d’un autre, au conformisme. Dans tous les cas, la culpabilité et l’auto victimisation favorisent la désertion civique.

 

RESUMEN

El objetivo de este artículo es destacar los desafíos que presenta la política de la memoria elaborada en Brasil en referencia a su pasado dictatorial.

La dificultad reside en la propia manera en que la justicia transicional se realizó: los lideres del sistema represivo y los políticos moderados acordaron una inusitada interpretación de amnistía, que preveía el perdón y el silencio para los responsables por los actos de excepción así como para las víctimas.

Para analizar los efectos de esta política sobre la memoria colectiva, propongo dos grupos involucrados en el proceso represivo: los héroes ordinarios (que operaron en la resistencia en su vida cotidiana) y los colaboradores (aun habiendo sido involuntarios) del sistema represivo.

Poco contemplados en las narrativas mediáticas sobre el período, ambos fueran responsables por un conjunto de acontecimientos de relevancia significativa en aquella coyuntura, quedando aún, hasta la actualidad, sin palabras, sin juicio y sin reparación.

Esta (ausencia) de memoria se desdobla en recuerdos despolitizados que apelan a la compasión en un extremo y al conformismo en el otro. En todos los casos, la culpabilidad y la auto victimización favorecen a la deserción cívica.

 

Depuis le retour à la démocratie du Brésil au cours des années quatre-vingt, les historiens ont relevé le défi de discuter, analyser et produire des ouvrages sur leur passé récent en tenant en compte principalement des effets des mécanismes officiels de répression exercée sur ceux qui ont résisté au régime ainsi que sur la société dans son ensemble.

Ce mouvement intellectuel, qui se poursuit dans un agir politique, répond à la demande de ce que nous appelons politique de la mémoire ou devoir de mémoire.

Les concepts «politique de la mémoire» ou «devoir de mémoire» sont relativement nouveaux; ils remontent aux années 1950 du siècle dernier lorsque des intellectuels, des militants, des victimes du national-socialisme et leurs descendants ont éprouvé la devoir de se battre, surtout à l’égard de l’État et de ses fonctionnaires, pour la reconnaissance ou l’indemnisation des pertes morales et matérielles souffertes.

Cela s’est produit, d’abord en France, à partir des souvenirs des résistants reconnus comme des héros; ensuite, les victimes du nazisme, spécialement celles qui ont vécu sous le régime de Vichy, ont commencé à faire pression sur la société à fin de rendre responsables les auteurs de ces actes. Ce sont des souvenirs et des témoignages qui ont exhorté les historiens à créer un nouveau champ d’études connu, à partir de Walter Benjamin surtout, comme «l’histoire des vaincus» (Benjamin, 1985, 222).

En Allemagne, le devoir de mémoire a été pris en charge par les victimes des camps de concentration, tout particulièrement Primo Levi qui, déjà en 1947, publie son premier livre, Si c’est un homme, auquel se succèdent d’autres textes dédiés non seulement au récit des faits, mais à la théorisation de la fonction de mémoire des crimes dans leurs dimensions éthique et politique. Le but de l’auteur est d’éviter la répétition de l’humiliation; en d’autres termes, d’agir en mouvement inverse, dans le sens littéral du mot allemand, Denkmal (pensez encore une fois).

Par conséquent, Levi distingue le simple fait de se souvenir du quotidien, qui inspire souvent la consternation, de la mémoire en tant que devoir politique. Il parle de lui-même comme un exemplum universel, en référence aux crimes tellement monstrueux qui ont provoqué des bouleversements dans la démarche même de jugement (Levi, 1998).

À son tour, Tzwetan Todorov attire l’attention sur les risques de la politique de la mémoire, surtout quand celle-ci est confrontée avec la victime quand celle-ci devient témoin. Puisqu’il s’agit des souvenirs traumatiques, les gens se souviennent des faits fréquemment de manière littérale, rapportée à soi et fragmentée, tout en faisant une mise en scène d’eux-mêmes – d’où une auto-héroïsation implicite. En ce qui concerne la mémoire exemplaire, le passé devient un principe d’action dans le présent (Todorov, 2000).

Dans un cas ou dans l’autre, la mémoire des crimes, nécessairement collective, a profondément affecté l’acte de se souvenir qui devient lié à la notion de justice, de reconnaissance et de réparation.

En Amérique latine post-dictature, les victimes sont devenues aussi des témoins d’actes criminels; dans le cas de l’Argentine, la dénonciation des persécutions politiques et la mémoire des crimes d’État ont joué un rôle de premier plan en intervenant directement dans le processus de transition vers la démocratie. Au Chili et en Uruguay encore, la politique de la mémoire a été décisive dans la punition des criminels ainsi que dans l’examen de l’état d’exception en tant que tel.

Le cas du Brésil est différent. Il s’agit du seul pays du continent dont la justice transitionnelle n’a pas prévu la punition des tortionnaires et d’autres responsables d’actes arbitraires de violence. Au contraire, la loi 6.683 de 1979 a accordé l’amnistie à ceux qui «ont commis des crimes politiques ou connexes à ceux-ci», en considérant comme crimes connexes les actes de répression; en d’autres termes, il s’est agi d’autoamnistie plutôt que d’une amnistie!

En négociant la transition vers la normalité institutionnelle de cette manière, les gouvernants ont proposé, selon Edson Teles et Vladimir Safatle (2010), une «réconciliation extorquée», en suggérant de fait (souvent avec succès) que tous, tortionnaires et torturés, étaient également des criminels.

Pour répondre aux exigences de justice et de réparation, ou au moins pour les atténuer, la présidente Dilma Rousseff a établi en 2011 la «Comissão Nacional da Verdade» [Commission nationale pour la vérité] (CNV) qui a enquêté sur les violations des droits de l’homme survenues entre le 18 septembre 1946 et le 5 octobre 1988 au Brésil et commises par les agents de l’État. Cette mesure a été évaluée par les intellectuels comme le résultat d’une attitude courageuse et emblématique; courageuse, car beaucoup de gens qui occupaient des postes de pouvoir à l’époque sont toujours présents et actifs dans l’arène politique; emblématique parce qu’on a tenté de briser le silence imposé par l’opposition modérée et par les forces armées qui ont été les architectes de la transition consensuelle.

La CNV a officiellement reconnu les répressions commises au nom de l’état d’urgence, les violations des droits de l’homme telles que la torture, les exécutions, la détention illégale, les licenciements illégaux, les disparitions forcées, la dissimulation de cadavres et les abus sexuels de manière systématique et coordonnée par l’État et non comme des cas isolés.

Au cours de ces enquêtes, on a également reconnu que le droit des Amérindiens a été violé à travers l’expropriation de leurs terres[1], souvent de manière violente en causant ainsi des morts. Selon le vice-président de l’ONG Tortura Nunca Mais [Plus jamais de torture] à São Paulo, Marcelo Zelic,

« le nombre de délits commis contre les Amérindiens pendant la dictature est difficile à quantifier. […] Il y a des dénonciations d’actes d’extermination des Amérindiens partout dans le pays. Y compris l’utilisation de l’arsenic, le bombardement des villages avec des bombes au napalm à fin d’exploiter leurs territoires et l’inoculation du virus de la variole pour provoquer des décès chez eux. «Les peuples autochtones du Brésil ont été parmi les plus durement touchés par la dictature militaire» a-t-il déclaré. Il a ajouté que, pendant le régime militaire, de nombreux Amérindiens ont été tués et des villages ont été détruits à fin de libérer des terres pour la construction de routes fédérales, en particulier en Amazonie. [2]

Il n’est pas nécessaire de dire que cette partie de la société souffre également de la discrimination raciale et, aujourd’hui encore, affronte des problèmes concernant la délimitation de leurs terres ainsi que le respect de leur culture et de leurs droits fondamentaux.

À titre d’exemple, quelques informations d’ordre numérique sur ceux qui ont été particulièrement affectés par l’état d’exception.

Au cours de la période de 1964 à 1983, 50’000 personnes ont été directement concernées, pour la plupart par un emprisonnement; parmi elles, 20’000 ont subi des tortures physiques et au moins 360 ont été assassinées, 144 sont portés disparues, 7’367 ont été mises en accusation, 10’034 ont été soumises à une enquête suivie, pour 707 cas par une procédure judiciaire, 4’862 ont été définitivement chassées de leur domicile.

Une partie des militaires a été également victime de l’Etat d’exception. On dénombre 6’592 militaires concernés dont la grande majorité de grade inférieur qui n’ont pas encore été réintégrés à leurs postes ou même indemnisés; 130 ont été bannis et, enfin, 780 ont perdu leurs mandats pour 10 ans (Brepohl de Magalhães, 2012).

Ces chiffres ne représentent qu’une estimation. Plusieurs personnes ont été condamnées lors de procédures sommaires, beaucoup d’entre elles attendent encore d’être identifiées. Il est également important de remarquer que plusieurs archives de la période dictatoriale n’ont même pas encore été ouvertes, certaines ont été tout simplement incinérées sur pression directe ou indirecte de politiciens qui occupent encore des fonctions publiques.

Malgré la gravité des faits, la Comissão Nacional da Verdade n’a pas eu assez de force politique pour obliger la Cour Suprême à réviser la loi d’amnistie, toujours en vigueur tant pour les tortionnaires que pour les torturés. En outre, le pouvoir judiciaire, lorsque des cas lui sont soumis, manifeste une lenteur et une inefficacité évidente pour éviter un jugement. Les conséquences sont graves dans la mesure où les pratiques policières n’ont pas été remises en cause. La police brésilienne agit toujours de manière extrêmement violente, elle continue à pratiquer la torture. Les victimes principales sont les personnes à peau foncée et les pauvres. Il apparaît donc que les causes de ces comportements sont précisément l’impunité et l’héritage de la militarisation de la police civile.

Néanmoins, une partie de l’opinion évalue positivement le travail de la Comissão Nacional da Verdade. Elle considère que le rapport contribuera à enquêter sur le Ministério Público [Ministère de l’Intérieur], sur la responsabilité personnelle des agents de la dictature. Depuis 2007, de nombreuses plaintes ont été introduites par les victimes ou par leur famille.

Les cibles de la répression et leur visibilité

Malgré ces modestes avancées, susceptibles de favoriser la réécriture de l’Histoire du point de vue des victimes, je souhaite aborder une autre question qui touche directement l’historiographie et les historiens, un thème peu ou pas du tout abordé ni par la Comissão Nacional da Verdade, ni par les médias. Il s’agit de l’histoire de la répression subie par des gens ordinaires, qui s’opposaient au gouvernement dans leurs lieux de travail, la répression subie également par des entités représentatives telles que des entreprises, des communautés religieuses ou encore, d’autres groupes tels que des clubs, des bars, etc.. Un grand nombre de personnes n’ont pas été reconnues comme victimes de l’État criminel. Ces personnes sans renommée publique ont dû faire preuve de beaucoup de courage et d’abnégation dans leurs actions. Ce sont notamment des étudiants, des femmes au foyer, des militaires de rang, des syndicalistes, des enseignants, des représentants du mouvement noir. [3] Membres de classes considérées comme inférieures, leurs actes et les violences subies sont restées invisibles ou peu dignes d’être relevées. Leur accès à la justice a été oublié, il l’est encore, non seulement à cause de la loi d’amnistie, mais en raison de leur manque de ressources pour engager des avocats.

Il est vrai que dans n’importe quel contexte politique où il est question de réparation, le pouvoir d’organisation et la force du groupe impliqué jouent un rôle extrêmement important. Dans la plupart des cas, il faut jouir d’une plus grande notoriété auprès du public, comme les stars de cinéma ou les gens de l’industrie, de la musique et du théâtre pour être pris en considération. Ceux-là ont eu droit à quelques réparations. Il convient d’ajouter également certains intellectuels et professionnels reconnus qui ont assumé, après 1982, des fonctions politiques. Les cas les plus notoires, que l’on mentionne non sans ironie, sont les trois derniers présidents de la République du Brésil. Le premier est Fernando Henrique Cardoso, exilé en 1964 au Chili puis en France, il a intégré en 1978 le MDB, le parti qui a coordonné l´opposition dans le processus transitionnel [4] et a joué un rôle important dans le processus de transition. Le deuxième est Luiz Inacio Lula da Silva, syndicaliste et prisonnier politique, cofondateur du Parti des Travailleurs en 1980 et enfin Dilma Rousseff qui a participé à la lutte armée contre le régime militaire à partir de 1964; elle a été emprisonnée durant trois années.

Ces trois personnes ont été reconnues grâce aux manifestations de militants et aussi, il convient de le souligner, à cause de leur prestige individuel, de la pression de leurs syndicats et de leurs moyens économiques. Ils ont réussi à obtenir plus d’attention sur leur cas et une accélération de leur procédure judiciaire.

Au contraire, les résistants «lambda» de la société civile ont été réduits au silence ou se sont tus à cause de leur différence de classe sociale ou à cause d’aspects subjectifs comme le sentiment d’impuissance devant l’oppresseur ou la honte de l’humiliation qu’ils avaient subie.

En étudiant certains de ces cas, j’ai réalisé que beaucoup de ces personnes restent passives vis-à-vis des abus commis par plus puissants qu’elles. Il y a une sorte d’accord implicite entre tortionnaire et torturé: «Vous ne me frappez plus et je dis ce que vous voulez!» Il n’est pas du tout facile, surtout pour les femmes, de décrire et de révéler la violence subie contre leurs corps. Et si nous envisageons cette attitude comme une expérience trans-individuelle, nous nous rendrons compte que la société dans son ensemble paraît préférer l’oubli et le silence, même en ce qui concerne la violence pratiquée par la police aujourd’hui.

L’indifférence est donc un symptôme social récurrent [5] qui est très fréquemment accompagné de la culpabilisation de la victime. L’argument selon lequel des deux côtés il y a eu des «excès» s’adresse, trop souvent, davantage aux résistants jugés responsables sous le prétexte d’une radicalisation politique excessive. Ce point de vue est encore présent aujourd’hui. Force est de donc reconnaître que la dictature avait un soutien considérable de la part des civils qui se montraient, directement ou indirectement, disposés à collaborer.

Pour comprendre cette interdépendance entre opposants et partisans d’une dictature, je fais appel encore une fois à Primo Levi qui, en parlant des camps de concentration, a identifié une zone intermédiaire qui existait, d’un côté, entre les officiers nazis et les prisonniers dans la «zone terminale» et, de l’autre côté, où se tenaient les victimes qui n’avaient plus d’énergie pour résister, voire pour survivre. Dans cette <em, se trouvaient des prisonniers considérés comme les plus fiables (Sonderkommando) prêts à effectuer, pour sauver momentanément leur vie, les tâches les plus dégradantes, par exemple, nettoyer les latrines, conduire les prisonniers jusqu’aux chambres à gaz, les déshabiller, puis empiler leurs corps, etc…

Telle structure de pouvoir avait sûrement une conformation pyramidale, près du sommet les plus prêts à collaborer – après tout, le système des camps de concentration ne pouvait pas se passer de ces personnes – et, dans la partie intermédiaire de cette pyramide, tous ceux qui se chargeaient des tâches moins importantes. Dans ce cas-là, selon Levi, plus l’oppression est dure et plus la disponibilité à collaborer avec les oppresseurs est répandue parmi les opprimés (Levi, 1989, 41).

Selon l’auteur:

«l’ascension des privilégiés, non seulement au Lager, mais dans toutes les sociétés humaines, est un phénomène angoissant, mais fatal : ils ne sont absents que dans les utopies. C’est le devoir de l’homme juste de faire la guerre à tout privilège non mérité, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une guerre sans fin. Là où existe un pouvoir exercé par un petit nombre ou par un seul homme, contre le grand nombre, le privilège naît et prolifère, même contre la volonté du pouvoir lui-même, mais il est normal que le pouvoir, au contraire, le tolère ou l’encourage. […] C’est une zone grise, aux contours mal définis, qui sépare et relie à la fois les deux camps des maîtres et des esclaves.» (Levi, 1989, 42)

Compte tenu des différences entre les Lager et le système répressif dont nous parlons, les images suivantes me paraissent significatives: les collaborateurs dans de différents niveaux pouvaient être recrutés même parmi les personnes qui s’opposaient au gouvernement (Brepohl, 1997, Brepohl, 2009). En détention, nombreux ont été ceux qui ont négocié un allègement de leurs conditions de détentions contre des informations sur leurs camarades. «Eh bien, si vous coopérez, peut-être on corrigera votre dossier, on blanchira votre nom!». C’est une proposition bien connue pour inciter à la dénonciation. Voici une variante tout aussi insidieuse:«Nous voulons vous aider, votre travail est méritoire et vous pouvez encore avoir une carrière réussie, mais pour cela nous avons bien besoin de votre aide…»

Quelle est la limite entre le «oui» et le «non» dans le contexte carcéral? Quelle responsabilité pour le prisonnier même si l’information communiquée est réduite, sans pertinence voire fausse ou sans valeur pour l’avenir? Quelle est au demeurant l’importance de l’aveu dans l’ensemble du système dominant et répressif qui jouit d’une puissance quasi totale?

J’évoque ce sujet et ces gens afin de mettre en lumière à quel point l’ensemble des personnes impliquées dans la répression peuvent se comporter de manière ambiguë, tantôt complices, tantôt résistantes, et comment, dans la vie quotidienne sous une dictature, le conformisme peut se transformer en une attitude récurrente. Dans cette condition, selon Silvia Amati Sas:

«(…) il s’agit de mettre en question la défense inconsciente par l’ambiguïté, une position défensive de l´élasticité, malléabilité, perméabilité qui permet d’éviter les conflits internes et externes et qui, à l’extrême, peut même faire apparaître ce qui est pervers comme « allant de soi »» (Amati-Sas, 2014, 53).

Le retour à une vie conformiste peut aussi être une attitude palliative pour les ex-prisonniers confortés parfois par une politique qui garantit l’anonymat des dénonciateurs. Les personnes concernées méconnaissent souvent une part importante de leur propre histoire ignorant notamment l’origine de la dénonciation même et le jugement qui en a découlé; les dénonciateurs eux-mêmes méconnaissent aussi les effets de leurs déclarations et, bien que conscients de l’identité de la personne qu’ils ont désignée, ils ignorent très souvent les conséquences pratiques. Pour les deux catégories de personnes, l’attitude de l’oubli apparaît implicitement la voie la plus simple pour leur paix intérieure.

Peut-être, le principal défi de la politique de la mémoire est celui de délivrer de leur passé ces gens ordinaires, à cause de leur ambiguïté et de leur hésitation. Il s’agit de comprendre le rôle joué par la «zone grise» dans la société dans son ensemble.

Cependant, l’histoire et l’Histoire qui est instillée dans nos vies n’est pas celle des vaincus, mais celle des vainqueurs, des héros, de ceux qui ont exercé le pouvoir. Nous ne voulons pas de l’histoire des victimes. Même la victimisation est un moyen d’obtenir une sorte de valorisation et de reconnaissance publique. J’en veux pour preuve le fait que souvent on privilégie la compassion plutôt que l’indignation dans les récits historiques. Et, de ces souvenirs, restent des relations intriquées qui finissent par effacer les frontières entre l’héroïque et le prosaïque, entre le courage et la lâcheté, entre le moi et le non-moi.

Le droit et le devoir de mémoire

Ces réflexions sur le passé dictatorial du Brésil et de nombreux souvenirs qu’il évoque m’amènent à conclure mon intervention par quelques considérations de nature historique: le récit historique est lui-même une activité intellectuelle souvent ambiguë du fait que l’auteur s’identifie très souvent au personnage en question, soit en le louant, soit en le disqualifiant comme sujet politique.

Le retour à la démocratie a entraîné de nombreux changements dans l’historiographie ; des thèmes, des objets et des approches ont été réorganisés et amplifiés. L’écriture de l’Histoire était, avant, dominée par un point de vue eurocentrique, on accordait également un rôle prépondérant aux élites ou leaders. Lorsqu’on étudiait la classe ouvrière, on se focalisait sur ses dirigeants, sur les syndicats et les partis. On s’attachait à mentionner les succès notamment économiques obtenus par leurs actions.

Au-delà de la primauté accordée aux élites, l’historiographie jugeait que ce n’est que la pensée organisée qui était capable de légitimer les pouvoirs institutionnels. C’était la raison pour laquelle on soulignait, dans ces recherches-là, l’importance des partis politiques, du droit, de l’économie, du pouvoir étatique et des intellectuels lato sensu.

Même si d’autres thèmes étaient explorés comme, par exemple, les mouvements sociaux, la question du genre, les religions, les arts, etc., ces phénomènes étaient évalués sous le critère d’une rationalité plus ou moins présente.

Cependant, sous l’inspiration d´auteurs comme Hannah Arendt, (1978, Brepohl, 2007, 258), Cornelius Castoriadis, (1975, 2004), Pierre Ansart (1983), et Eugène Enriquez (1983, 2004), on a tenté de surmonter de tels préjugés. On s’interroge sur les amours et les haines politiques, les chefs vénérés, le tyran détesté, la passion révolutionnaire, etc. Bref, on s’interroge sur les composantes affectives de la politique, et ce, pas en tant que facteurs secondaires de l’Histoire, mais comme des situations qui ont joué un rôle central.

Dans ce contexte, l’ambiguïté définie par José Begler (1977) est extrêmement intéressante. Je pourrais citer plusieurs exemples où l’ambiguïté révèle une expérience non binaire qui tantôt encourage l’action, tantôt implique son refus, soit du point de vue individuel, soit collectif (groupes, mouvements sociaux ou organisations).

Ces nouvelles perceptions coopèrent également à l’établissement des changements profonds sur le terrain de l’Histoire.

À partir du retour à la démocratie, le répertoire thématique s’est diversifié, tant à l’école primaire que dans la recherche universitaire. Des études de genre, de relations ethniques, de groupes minoritaires et marginalisés font apparition sur la liste des thèmes abordés. Dans le cas spécifique de la période dictatoriale, la production artistique et culturelle s’est inscrite dans l’Histoire comme mouvement de résistance. Des films, de la littérature de fiction, des récits de mémoires et d’autres sont diffusés en salle de classe. Ces œuvres sont réalisées grâce aux travaux d’historiens qui collaborent avec les auteurs.

Il serait trop risqué pour ma part de faire une généralisation rendant compte de toutes les tendances de l’historiographie récente au Brésil. De nombreux travaux sont en cours, il y a encore beaucoup de difficultés d’accès aux sources et il y a aussi le manque de ressources financières.

Je m’aventure tout de même à formuler deux critiques. Premièrement, selon ma compréhension, l’historiographie relative à la dictature au Brésil reproduit souvent de manière directe ou indirecte les informations paraissant dans les médias traditionnels qui accordent une place très (trop) large aux personnages déjà célèbres. Ainsi, l’historiographie laisse dans l’ombre de nombreuses personnes ou groupes de la société civile qui ont commis des actes condamnables, (des chefs d’entreprises par exemple) que l’on désigne par le terme simplificateur de bourgeoisie, on ne mentionne pas également les extrémistes qui se sont engagés dans la lutte armée, etc. On observe souvent une forte identification aux faits racontés de manière que, selon Arendt, le narrateur dissimule ou néglige de nombreux événements pour défendre son point de vue. (Benhabib, 1996, 86).

Ma deuxième critique concerne le comportement de la justice transitionnelle qui n’introduit peut ou pas de distinction entre les victimes et les agresseurs, ou alors qu’elle introduit des distorsions dans les faits. Ce contexte favorise encore une fois une attitude conformiste et une trop faible demande de faire valoir ses droits de la part des citoyens même dans une démocratie. A ce propos, Amati-Sas définit le conformisme dans le contexte qui nous préoccupe:

(…) «le conformisme est le but des méthodes qui instituent la violence comme mode de gouvernement et sont utilisées pour obtenir la soumission et pour éviter toute forme de critique civique ou d’autres formes de rébellion.» (Amati-Sas, 2014, 53).

Par conséquent, comme je l’ai déjà mentionné, plusieurs recherches et écrits historiques sur la période de la dictature ne reflètent au demeurant que des plaintes sans référence à la dimension politique, sans autres effets que celui de produire de la compassion, ce que certains médias s’empressent d’exploiter.

En outre, l’alter ego du conformisme, dont la conséquence est celle de tolérer l’intolérable pendant quelque temps, est la révolte ou le refus. Tout comme dans le retour du refoulé, l’expérience transindividuelle avec la violence peut réapparaitre sous d’autres formes de violence, comme, par exemple, le racisme. J’en conclus que le silence n’annonce pas toujours un avenir plus pacifié.

Une histoire, même présumée de gauche, n’échappe pas à la tendance de faire surgir des héros et d’accorder peu d’importance à la multitude de personnes qui de manière diverse ont marqué sans bruit son évolution.

Quoi qu’il en soit, la zone grise efface petit à petit le regard sur le passé. D’une part, elle atténue fortement dans les esprits le refus d’accorder l’impunité aux coupables d’actes criminels et, d’autre part, elle instille un sentiment de culpabilité et de mépris de soi. Du côté des partisans de la dictature prévaut le sentiment d’avoir volé la dignité à quelqu’un; du côté des résistants de base subsiste souvent un désir de vengeance et un sentiment d’étrangeté en regard de l’histoire. D’autres encore, doutent sur leur attitude ne sachant pas de quel côté ils se situaient.

 

BIBLIOGRAPHIE
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Brepohl, Marion. 2007. Abenteuer Roman und Arroganz im imperialistischen Zeitalter; Hannah Arendt und die Rolle der Leidenschaft in der Politik. in: Heuer, Wofgang & Lühe, Irmela. 2007. Dichterisch denken. Göttingen: Wallstein, p. 258-273.
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Todorov, Tzwetan. 2000. Los abusos de la memoria. Barcelona: Paidós.

 

NOTES
[1] Le cas le plus emblématique de prison pour les Amérindiens est la maison de correction Krenak, qui existait dans la ville de Resplendor, à l’est de l’état de Minas Gerais, de 1969 à 1972. Administrée par la police militaire de l’état et par le gouvernement fédéral, elle a reçu, en plus des Indiens Krenak de la région, les prisonniers des groupes ethniques provenant d’autres parties du pays, comme Xavantes, Guaranis et Pataxós, sous des accusations allant de l’invasion des terres au vol et au «vagabondage». Les détenus étaient interdits de communiquer dans leur propre langue et forcés à parler portugais. Ils faisaient face à des difficultés comme l’isolement prolongé et les fouettements. À cet égard, voir: O cerco aos índios na ditadura e na democracia. http://oglobo.globo.com/blogs/prosa/posts/2014/04/12/o-cerco-aos-indios-na-ditadura-na-democracia-530825.asp. (10/01/2015)
[2] Comissão da Verdade reconhece violência da ditadura contra povos indígenas. in: http://agenciabrasil.ebc.com.br/geral/noticia/2014-10/comissao-da-verdade-reconhece-violencia-da-ditadura-contra-povos-indigenas. 23/10/2014. ( 22/02/2015)
[3] Entrer dans le détail de la trajectoire du mouvement noir dans cette période va au-delà de nos objectifs. Je relève néanmoins que, à côté de la censure et de la répression du mouvement, le gouvernement a mené une propagande intense sur le rejet de la différence arguant qu’au Brésil se développait une démocratie raciale dû au métissage de différents groupes ethniques. Par conséquent, les groupes qui revendiquait spécifiquement dans ce domaine, étaient persécutés comme subversifs.
[4] Le MDB – Movimento Democrático Brasileiro [Mouvement Démocratique Brésilien] a été fondé le 24 mars 1966 comme l’un des deux partis politiques brésiliens pendant la période du régime militaire, dans le cadre du bipartisme imposé par l’Acte institutionnel n° 2 de 1969. L’autre parti était l’ARENA. La plupart des membres du MDB venaient du Parti social-démocratique (centre) et du Parti travailliste brésilien (centre gauche).(Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_d%C3%A9mocratique_du_Br%C3%A9sil (04/03/2015)
[5] J’adopte ce terme dans le sens formulé par Freud, pour qui l’indifférence est la réaction la plus immédiate au monde extérieur du moi, le monde senti comme étrange, voire hostile, auquel on s’oppose ou au moins on suppose pouvoir, en partie, s’en isoler. Dans cette condition, l’indifférence peut souffrir un glissement vers des attitudes qui reflètent la haine, même si ce n’est que partiellement. À cet égard, voir FREUD, 1995.

(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > LA MÉMOIRE DE LA VIOLENCE ET LE DROIT DE RÉPARATION: POUR UNE HISTOIRE DES MÉCANISMES OFFICIELS DE RÉPRESSION AU BRÉSIL, Marion BREPOHL, Professeur d’Histoire, Universidade Federal do Paraná

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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