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«Mon exil à moi est venu combler ce qui, depuis toujours, était mon vœu le plus cher: vivre ailleurs» [1]

 

RÉSUMÉ

Milan Kundera, intellectuel natif de Moravie ayant émigré en France en 1975, s’appuie dans L’Ignorance sur le mythe d’Ulysse pour s’interroger sur les réalités contemporaines de l’exil et du retour, de la nostalgie et de l’oubli. L’espoir de retour vers l’origine hante-t-il vraiment l’émigré moderne ? Dans quelle mesure la notion de patrie fait-elle encore sens pour lui ? Et que se passe-t-il quand l’émigré préfère, contrairement à Ulysse le grand nostalgique, rester avec Calypso l’amante plutôt que de rentrer au pays pour y retrouver Pénélope l’épouse fidèle ? Avec un certain cynisme, Kundera propose, dans L’Ignorance, des scénarios de l’exil qui désacralisent et déstabilisent les standards historiquement et culturellement disponibles tout en nous permettant de réfléchir sur de nouvelles figures paradigmatiques de l’exil contemporain.

 

L’écrivain franco-tchèque Milan Kundera est né à Brno en Moravie en 1929 et a émigré en France en 1975, où il réside encore aujourd’hui. Au début de son exil, il a d’abord continué à écrire en tchèque, mais dès 1995, il change de langue: son cycle de romans français comprend La Lenteur (1995), L’Identité (1998), L’Ignorance (2000) et La Fête de l’insignifiance (2014).

C’est aussi à partir du moment où Kundera émigre en France que la thématique de l’exil commence à apparaître dans ses romans : d’abord de manière discrète et accessoire, tel dans Le Livre du rire et de l’oubli (1979) ou dans L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), puis de manière plus insistante pour devenir un motif central, tel dans L’Ignorance. L’Ignorance est un roman entièrement construit sur quelques notions fondamentales formant le champ sémantique de l’exil : la nostalgie, le retour, le chez-soi.

L’Ignorance (2005) [2] s’ouvre sur les événements de 1989, moment où la révolution de velours entraîne la réouverture des frontières tchécoslovaques. Irena, une exilée tchèque ayant quitté Prague en 1969 pour s’installer à Paris, est vivement encouragée, pour ne pas dire enjointe, par son amie française Sylvie à rentrer chez elle, c’est-à-dire, à effectuer, après 20 ans d’exil, son «grand retour» dans sa patrie.

«Qu’est-ce que tu fais encore ici!» Sa voix n’était pas méchante, mais elle n’était pas gentille non plus; Sylvie se fâchait. «Et où devrais-je être? demanda Irena.
– Chez toi!
– Tu veux dire qu’ici je ne suis plus chez moi?»
Bien sûr, elle ne voulait pas la chasser de France, ni lui donner à penser qu’elle était une étrangère indésirable: «Tu sais ce que je veux dire!
– Oui, je le sais, mais est-ce que tu oublies que j’ai ici mon travail? mon appartement? mes enfants? […]. Je vis ici depuis vingt ans. Ma vie est ici.
– C’est la révolution chez vous !» Elle le dit sur un ton qui ne supportait pas la contestation. Puis elle se tut. Par ce silence, elle voulait dire à Irena qu’il ne faut pas déserter quand de grandes choses se passent. […] Irena vit des larmes d’émotion dans les yeux de Sylvie qui se pencha vers elle et lui serra la main: «Ce sera ton grand retour». Et encore une fois: «Ton grand retour» (IGN, 7-9).

Irena est d’abord perplexe, jusqu’au moment où, comme pour venir conforter les paroles de Sylvia, des images se pressent en foule dans son esprit: l’image du fils perdu qui retrouve sa mère, l’image de la maison natale que chacun porte en soi, puis, enfin, l’image la plus forte, celle à laquelle il est impossible de résister: l’image d’ «Ulysse qui revoit son île après des années d’errance» – ce qui lui fait répéter comme une litanie «le retour, le retour, la grande magie du retour» (IGN, 9).

En convoquant d’emblée le motif d’Ulysse, puis en l’utilisant tout au cours du roman comme contrepoint à l’expérience d’Irena, Kundera ne déroge pas à une certaine tradition occidentale qui fait du mythe d’Ulysse une référence obligée pour parler de l’exil. [3] Ulysse qui, après 10 ans de guerre, a été condamné à 10 ans d’exil sur mer; Ulysse qui, dans ses errances, a tout perdu, ses hommes, son bateau, son butin, mais qui a conservé néanmoins le sens du retour à son Ithaque natale; Ulysse qui ne cesse de se lamenter et de pleurer parce qu’il est privé de la douceur du foyer et de sa patrie: cette figure d’Ulysse fait partie des standards culturellement et historiquement disponibles dans notre société européenne – standards qui considèrent comme naturelles aussi bien la souffrance de l’individu qui erre dans l’espace de l’exil que sa nostalgie et son aspiration à revenir dans l’espace natal, et qui fait donc du passage d’un espace à l’autre un passage qui va de soi.

C’est à cette conception que semble également se tenir L’Ignorance. Dans le chapitre suivant, qui commence par une digression étymologique sur le terme de nostalgie (nostos voulant dire en grec «le retour», et algos «la souffrance», le mot «nostalgie» signifie alors la souffrance causée par le désir du retour), le narrateur illustre ses propos en endossant la voix de l’opinion publique et en déclarant qu’Ulysse est «le plus grand nostalgique» de tous les temps (IGN, 12). La vie d’Ulysse, en effet, était douce à l’étranger en compagnie de son amante Calypso, contrairement «à la vie de la pauvre émigrée qu’avait été Irena pendant longtemps» (IGN, 12-13). Pourtant, «entre la dolce vita à l’étranger et le retour risqué à la maison», Ulysse, parce que taraudé par la nostalgie, n’en a pas moins « choisi le retour » (IGN, 13). Du commentaire du narrateur, qui établit ici une différence entre la vie de plaisirs menée par Ulysse à l’étranger et la vie de labeur qu’Irena a connue en France, on en conclut que le choix d’Ulysse de rentrer était finalement beaucoup plus difficile que celui d’Irena, et que, par conséquent, celle-ci devrait avoir d’autant plus de raisons de refranchir la frontière conduisant à son pays. Puis, comme pour mieux convaincre des bienfaits liés au retour, le narrateur enchaîne avec des images montrant le bonheur qui attend Ulysse arrivé sur son île: «Athéna écarta la brume de ses yeux [d’Ulysse] et ce fut l’ivresse; l’ivresse du Grand Retour; l’extase du connu; la musique qui fit vibrer l’air entre la terre et le ciel: il vit la rade qu’il connaissait depuis son enfance, la montagne qui la surplombait, et il caressa le vieil olivier pour s’assurer qu’il était resté tel qu’il était vingt ans plus tôt» (IGN, 13).

Quelques pages plus loin, cependant, alors qu’un nouveau dialogue avec le texte homérique a lieu, le style change : le narrateur abandonne visiblement la voix de l’opinion publique pour parler en sa voix propre, une voix qui se laisse gagner par l’émotivité – ce dont témoignent le raccourcissement soudain des phrases et la profusion de points d’exclamation qui se mettent à envahir le texte: «Calypso, ah Calypso ! Je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse» (IGN, 14), soupire-t-il d’un ton compatissant et presque affectueux, et en se demandant pourquoi il revient à Pénélope d’occuper le sommet dans la hiérarchie des émotions, alors que, ayant passé beaucoup moins de temps avec Ulysse que Calypso, elle l’aimait sans doute moins que l’amante ayant vécu sept ans avec lui. Tout se passe ici comme si le narrateur, après avoir déplié tous les clichés communément véhiculés concernant le mythe d’Ulysse (Ulysse dévoré par la nostalgie malgré une vie de plaisirs, Ulysse émerveillé de retrouver son île telle qu’il l’avait laissée vingt ans plus tôt, etc.), commençait à se désolidariser d’Homère et à suggérer qu’il n’avait peut-être pas eu raison de faire rentrer Ulysse dans son espace natal : son sort eût été sans doute meilleur auprès de Calypso, dans l’espace exilique.

Le travail de sape du mythe se poursuit tout au cours du roman. Irena, impressionnée par les paroles de Sylvia sur le Grand Retour, entreprend un voyage à Prague. Si ce retour ne cesse d’être comparé, confronté, commenté et mesuré à l’aune de celui d’Ulysse, ce dernier perd néanmoins progressivement de son éclat en tant que paradigme du grand nostalgique et de l’exilé ayant réussi son grand retour. L’occurrence suivante s’attaque d’abord à retirer toute dignité à la nostalgie. Le rapport entre nostalgie et souvenir est inversement proportionnel, explique le narrateur: plus la nostalgie est forte, moins on se souvient. C’est ainsi que «plus [Ulysse] languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance» (IGN, 42). C’est dire que la nostalgie éprouvée par Ulysse est un sentiment qui se nourrit entièrement de l’imaginaire, et qu’il n’y a finalement pas à s’enorgueillir de l’éprouver: son passage de l’espace exilique à l’espace natal s’est effectué non sous le signe du souvenir mais sous le signe de l’oubli. Ulysse le grand nostalgique n’est donc qu’un grand rêveur. A Ithaque, il devra vivre avec des gens dont il ne sait rien puisqu’il ne s’en souvient pas, alors que ceux-ci, au contraire, dépourvus de nostalgie pour Ulysse, se rappellent de lui et lui rabâchent tout ce dont ils se souviennent. «Rien ne l’ennuyait plus que cela. Il n’attendait qu’une chose: qu’ils lui disent enfin: Raconte! et c’est le seul mot qu’ils ne lui disaient jamais» (IGN, 42). Face au refus de considérer ce qu’il est devenu en vivant vingt ans hors de l’espace natal, Ulysse se sent privé d’une partie de lui-même, et le narrateur insiste sur la déception d’Ulysse face à cette indifférence généralisée.

Ici aussi, le commentaire donné sur Ulysse sert de clé de lecture pour l’expérience d’Irena: quelques pages plus loin, on apprend en effet que ce qui impressionne le plus Irena lors de la soirée qu’elle organise à Prague pour les amies qu’elle avait vingt ans plus tôt, c’est, d’une part, «leur désintérêt total envers ce qu’elle a vécu à l’étranger», et, d’autre part, «leurs questions pour contrôler […] si elle se souvient de ce dont elles se souviennent […]. Par cet interrogatoire, elles essaient de recoudre son passé ancien et sa vie présente. Comme si elles l’amputaient de son avant-bras et fixaient la main directement au coude» (IGN, 52-53). Remarquons au passage que Josef, l’autre personnage du roman effectuant son «Grand Retour », subit la même expérience: en visite chez son meilleur ami d’autrefois, il s’attend à des questions sur sa vie au Danemark, «mais ni N. ni sa femme ne prononcèrent aucune de ces questions» (IGN, 183); ceci permet du même coup à Josef de comprendre qu’il n’a rien à chercher à Prague: y rester signifierait perdre sa nouvelle patrie, le Danemark.

La communauté d’expérience entre Ulysse et les exilés de L’Ignorance relève de l’évidence, mais elle ne se fait pas en faveur de la consolidation du mythe, bien au contraire, puisqu’elle introduit des fissures dans la représentation lisse d’un retour bienheureux, met en évidence la profonde déception qui lui est consubstantielle et laisse supposer que peut-être Ulysse, lui aussi, a été habité par des velléités de repartir.

Que le retour d’Ulysse ait finalement été traumatisant, c’est ce sur quoi insiste la fin de l’ouvrage, où, pour la première fois, ce n’est pas au narrateur qu’il revient de commenter la figure d’Ulysse par la voix de l’opinion publique ou par la sienne, mais aux personnages. Irena retrouve à Prague Josef, et ils se mettent à parler de L’Odyssée. «- Lui [Ulysse] au moins était heureux de revenir », dit Irena. «Ce n’est pas sûr», lui rétorque Josef (IGN, 203). Ce n’est pas sûr, parce qu’à y regarder de près, le retour d’Ulysse a été difficile – il exige tout d’abord un acte de violence : pour réinvestir son espace natal, reprendre sa place auprès de Pénélope, Ulysse doit éliminer les prétendants et tous ceux qui s’opposent à lui; ensuite, le processus d’acceptation par les siens est long et douloureux, sa femme en particulier peine à le reconnaître (d’ailleurs l’aime-t-elle vraiment? demande Josef) et lui fait subir toutes sortes d’épreuves pour s’assurer qu’il s’agit bien de son mari. La discussion d’Irena et de Josef montre que le mythe d’Ulysse est simplifié dans la conscience occidentale et que, finalement, le retour du roi d’Ithaque s’est effectué sous le signe de la déception au même titre que le leur. Si ce n’est pas impunément qu’on passe de l’espace natal à l’espace exilique, ce n’est pas impunément non plus que le trajet inverse s’effectue, et la traversée des frontières, que ce soit dans un sens ou dans un autre, est toujours lourde de conséquences.

Néanmoins, malgré la mise en évidence par Kundera des nombreux obstacles rencontrés par Ulysse à son retour, il n’en reste pas moins qu’Ulysse finit par retrouver sa place dans son espace d’antan, que la boucle de l’exil se voit bouclée, et que ce qui était différent redevient identique. Ulysse finit par rétablir le même ordre que vingt ans auparavant : il redevient le roi d’Ithaque, le mari de Pénélope, le père de Télémaque. Les épreuves sont surmontées et Ulysse, qui pendant toute son errance avait fait l’expérience de la non-coïncidence avec soi-même, retrouve son identité.

Rien de tel pour Irena. Plus elle reste au pays, plus son malaise augmente, et plus son identité est mise à mal, comme si la traversée des frontières avait entraîné une dislocation de tout son être.

A Paris, des cauchemars lui avaient déjà révélé «l’horreur du retour au pays natal» (IGN, 21) par des visions de lieux qu’elle ne reconnaissait plus ou d’encerclement par des hommes et femmes tchèques pleins de malveillance, mais ces rêves angoissants était compensés, le jour, par des flashes lui présentant des visions harmonieuses de son pays: «Le jour était illuminé par la beauté du pays abandonné, la nuit par l’horreur d’y retourner. Le jour lui montrait le paradis qu’elle avait perdu, la nuit l’enfer qu’elle avait fui » (IGN, 23). A Prague, les expériences d’ «horreur du retour» (IGN, 40) se font plus prégnantes que jamais, à tel point qu’Irena se demande à chaque fois s’il ne s’agit pas là de nouveaux cauchemars d’émigration. C’est ainsi qu’après avoir revêtu une robe achetée à Prague, elle fait l’expérience du dédoublement: comme le protagoniste de Jolly Corner d’Henri James qui, revenu d’Europe, rencontre dans la maison familiale de New-York un individu qui n’est autre que lui-même vivant la vie qu’il aurait eue s’il y n’avait pas émigré, ainsi Irena contemple-t-elle dans le miroir la femme qu’elle serait devenue si elle était restée à Prague: «par la force magique d’une robe, elle se voyait emprisonnée d’une vie dont elle ne voulait pas et dont elle ne serait plus capable de sortir » (IGN, 40). C’est ainsi encore que, dotée d’une « conscience contrapuntique» propre à tous les exilés [4], elle voit soudain, lors d’une promenade dans Prague, l’espace exilique interférer avec l’espace natal, ou encore, Paris se superposer comme en palimpseste à Prague. Néanmoins, cette interpénétration des deux villes ne se fait ni au bénéfice de l’une, ni au bénéfice de l’autre. Le Paris qui surgit sous les traits de Prague est un «Paris qui, pour la première fois, lui apparaît hostile : géométrie froide des avenues; orgueil des Champs-Elysées; visage sévère des femmes géantes, en pierre, qui représentent l’Egalité ou la Fraternité » (IGN, 154). Quant à Prague, sa contemplation aboutit à une résurgence des images de ses rêves d’angoisse: «elle voit des femmes qui surviennent, qui l’entourent […], l’empêchent de s’échapper […], l’habillent d’une robe qui se transforme en camisole de force » (IGN, 159). Les deux villes rivalisent donc dans leur inhospitalité, dans leur incapacité à servir de chez-soi. [5] L’une est glaciale et indifférente, l’autre étouffe et enferme. Irena comprend alors qu’elle n’est pas revenue à Prague pour accomplir son Grand Retour, mais pour la quitter définitivement et lui faire ses Grands Adieux.

Peut-être pire encore que le retour d’Irena est celui de Josef, autre exilé tchèque de 1969 dont Irena, avant d’émigrer, avait fait la connaissance à Prague et qu’elle retrouve vingt ans plus tard: «quand Irena vit Josef […], elle se rappelait chaque détail de leur aventure passée; Josef ne se rappelait rien» (IGN, 145-146). Josef ne se rappelait rien: cette phrase est emblématique de la manière dont se fait le retour de ce protagoniste.

Car si, comme Irena, le voyage de Josef dans sa patrie résulte plus d’une volonté extérieure qu’intérieure (il a exécuté la dernière volonté de sa femme défunte) – contrairement à Irena, il a autrefois émigré non pas parce qu’il se sentait en danger, mais pour se défaire d’une mémoire masochiste ayant la fâcheuse tendance à ne lui conserver que les souvenirs les plus malveillants. En franchissant la frontière, sa mémoire a perdu son influence nocive: «Telle est la loi de la mémoire masochiste: à mesure que des pans de sa vie s’effondrent dans l’oubli, l’homme se débarrasse de ce qu’il n’aime pas et se sent plus léger, plus libre» (IGN, 89). C’est dire qu’une fois exilé, Josef a comme pu tirer un trait sur son passé en Bohême et se concentrer sur sa nouvelle vie, qu’il a choisi de mener au Danemark.

Corollaire immédiat de cet «attachement au présent» qui « chasse les souvenirs » (IGN, 90): son retour au pays est marqué par l’indifférence et la méconnaissance. Le pays qu’il visite lui est étranger, ne lui rappelle rien: «Un balai invisible était passé sur le paysage de sa jeunesse, effaçant tout ce qui lui était familier; le face-à-face auquel il s’était attendu n’avait pas eu lieu» (IGN, 63). Entendre parler sa langue maternelle n’éveille en lui aucun souvenir – pire, il n’est pas sûr de la comprendre: «C’était la musique d’une langue inconnue. Que s’était-il passé avec le tchèque pendant ces deux pauvres décennies ? […] Josef écoutait une langue inconnue dont il comprenait chaque mot» (IGN, 66). En lisant son journal d’adolescent que lui a remis son frère, il échoue totalement à s’identifier avec le «morveux» auteur du journal: «Il lit et ne se souvient de rien. Qu’est donc venu lui dire cet inconnu? Lui rappeler que, jadis, il a vécu ici sous un autre nom?» (IGN, 85); agacé, il finit par jeter «gaiement» cette paperasse «dans la corbeille» (IGN, 108). Quant à la rencontre avec son frère et sa belle-sœur, elle est un échec total: certes, Josef les retrouve tels qu’il étaient il y a vingt ans, à peine changés, mais il n’a rien à leur dire et n’éprouve à leur endroit aucune émotion: il se sent tel «un mort qui, au bout de vingt ans sort de sa tombe […]; il reconnaît à peine le monde où il a vécu mais achoppe sans cesse sur les restes de sa vie: il voit son pantalon, sa cravate sur le corps des survivants qui, naturellement, se les sont partagés; il voit tout et ne revendique rien» (IGN, 83).

Alors qu’Irena éprouve très visiblement de l’affection pour ce qu’elle retrouve ou croit retrouver, Josef ne ressent rien, sinon un sentiment d’étrangeté. En d’autres mots, alors qu’Irena fait une manière d’expérience de transculturation dans le sens défini par Todorov, c’est-à-dire qu’elle vit «dans un espace singulier, à la fois dehors et dedans» (1998, 23), Josef fait quant à lui l’expérience de l’Entfremdung telle qu’elle a été définie par Kundera dans Les Testaments trahis:

« On pense toujours à la douleur de la nostalgie; mais ce qui est pire, c’est la douleur de l’aliénation ; le mot allemand die Entfremdung exprime mieux ce que je veux désigner: le processus durant lequel ce qui nous a été proche est devenu étranger. On ne subit pas l’Entfremdung à l’égard du pays d’émigration: là le processus est inverse: ce qui était étranger devient, peu à peu, familier et cher. [….] Seul le retour au pays natal après une longue absence peut dévoiler l’étrangeté substantielle du monde et de l’existence» (1993, 115).

Enfin, alors que les quelques jours passés à Prague par Irena la confrontent à l’expérience du dédoublement, le séjour de Josef, au contraire, ne fait que confirmer celui-ci dans son unité et son identité, et le convaincre que son chez-soi est bien au Danemark: chaque épisode de méconnaissance déclenche en lui tantôt l’image de sa petite maison de là-bas, tantôt l’image de feue sa femme. C’est avec indifférence que Josef quitte la Bohême pour se rendre de nouveau au Danemark: pas plus pour lui que pour Irena, le Grand Retour n’a eu lieu.

Dans L’Ignorance, le mythe culturel de l’Odyssée, même problématisé, miné et déconstruit par Kundera, est clairement présenté comme étant en désaccord avec la condition moderne. Dans le monde contemporain de la vitesse et de la transformation perpétuelle des lieux, l’épopée du Grand Retour n’est plus possible: le vieil olivier qui, à l’époque d’Ulysse, pouvait encore servir de point de repère, a été abattu. [6] Chez Josef, les retrouvailles avec la patrie se soldent par une chute dans le manque de sens : le protagoniste ne s’identifie à rien, ne reconnaît rien et ne se souvient de rien, et il se trouve par là même confirmé dans sa conviction que le Danemark seul est sa patrie. Chez Irena, les retrouvailles avec son pays sont beaucoup plus complexes et aboutissent à la prise de conscience d’un double exil: elle comprend que quel que soit le lieu où elle se trouve, «chez elle» à Prague ou «à l’étranger» à Paris, il n’y a pas moyen d’échapper à l’exil. A Prague, certes, elle reconnaît tout ce qu’elle y a laissé vingt ans plus tôt: sa ville, sa langue et ses amis; néanmoins, tout est là, mais en étant autre, tout est identique, mais en étant différent, et plutôt que de se sentir en sécurité sur le sol ferme de sa patrie, elle éprouve au contraire le sentiment d’être traquée, enfermée et mutilée, comme le montrent les images de la «camisole de force» (IGN, 159), ou de l’amputation de l’avant-bras (IGN, 53). Irena est ici dans la situation décrite par Said de «l’exilé [qui] sait que, dans un monde séculier et contingent, toute demeure est provisoire. Les frontières et les barrières qui nous enferment dans un lieu sûr, un territoire familier, peuvent aussi devenir les limites d’une prison» (200 : 255). Quant à Paris, ville à laquelle au fil des années elle avait fini par s’habituer, elle lui apparaît soudain, nous l’avons vu, comme «hostile» et franchement inaccueillante: paradoxalement, c’est justement en perdant son statut d’émigrée en France qu’Irena ressent à quel point elle est une exilée dans ce pays. Suite à l’ouverture des frontières tchécoslovaques, les Français, en effet, cessent de la considérer comme la victime d’une tragédie, et ils s’en désintéressent entièrement. Irena l’explique à Josef:

«Quand […] le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’attendaient […]. Le moment [était] venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même». (IGN, 194-5)

Le passage de la frontière a fait d’Irena une apatride: pour elle, la notion de chez-soi, de «lieu où elle a ses racines» (Kundera 1986, 149), n’a plus aucun sens et s’est vidée de toute substance affective ou charnelle. Désormais, elle n’a plus «dans la tête que la solitude qui l’attend» (IGN, 215).

Si, dans le roman de Kundera, la figure d’Ulysse n’est plus pertinente pour servir de paradigme à la figure de l’exilé(e) contemporain(e), peut-être que l’alternative proposée par Ottmar Ette dans ZwischenWeltenSchreiben, à savoir la figure de l’Ange de Paul Klee telle qu’elle a été commentée par Benjamin, pourrait mieux convenir (2005, 13 et 35). Benjamin décrit ainsi le tableau de Klee intitulé Angelus Novus:

«Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard […]. Son visage est tourné vers le passé […]. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui […] le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel». (Benjamin 2000, 434).

Dans les deux cas, celui du mythe d’Ulysse et celui de la description de l’Ange de l’histoire, l’éloignement du lieu d’origine est associé à la perte, à la souffrance et au déchirement ; dans les deux cas, le regard est fixé en arrière sur la patrie, mais plutôt que de rentrer et de mettre un point final à son exil, comme Ulysse, l’Ange se laisse entraîner vers l’avant par le vent de la modernité et se condamne à un exil éternel. Ainsi en va-t-il d’Irena, écartelée en permanence entre un ici et là-bas, et dont le mouvement, plutôt que de se terminer en cercle comme celui d’Ulysse, ne connaîtra pas de fin, comme celui de l’Ange de l’Histoire. Comme ce dernier, les ruines qu’elle contemple sont celles de son passé, d’abord de son chez-soi qu’est l’espace natal, mais aussi bien du nouveau chez-soi qu’aurait pu devenir Paris, l’espace exilique.

Si cette figure telle qu’elle a été interprétée par Benjamin peut aider à comprendre Irena, cela n’est pas le cas pour Josef, qui lui se caractérise par un désintérêt total pour le passé et par un ancrage solide dans le présent. Néanmoins, il nous semble malgré tout possible de conserver la figure de l’ «Angelus novus» de Klee comme paradigme pour ce type d’exilés aussi, à condition de lui donner une autre interprétation que celle fournie par Benjamin, qui est somme toute arbitraire. En observant le tableau de Klee et en faisant abstraction des commentaires du philosophe allemand, on constate en effet que l’ange, plutôt que d’être une figure en mouvement, est plutôt représenté comme une figure statique, en arrêt. Son visage certes est braqué dans une certaine direction, mais il n’y a aucune indication dans le tableau permettant de dire que cette direction est le passé: elle pourrait tout aussi bien être l’avenir. Cette autre lecture du tableau correspond à la description même de la situation de Josef: personnage qui tourne le dos au passé, regarde vers l’avenir, mais surtout, qui est immobilisé dans le présent.

Quoiqu’il en soit, que l’émigré, telle Irena, puisse être symbolisé par l’ «Angelus novus» interprété par Benjamin comme étant en mouvement, déchiré entre le passé et la patrie originelle, et l’avenir et la patrie exilique – ou encore que l’émigré, tel Josef, puisse être symbolisé par l’ «Angelus novus» vu comme figé dans le présent – dans les deux cas, il semble que le Grand Retour ait définitivement laissé place aux Grands Adieux.

 

BIBLIOGRAPHIE
Benjamin, Walter. 2000. «Sur le concept d’histoire». Dans Œuvres III. Paris: Gallimard.
Ette, Ottmar. 2005. ZwischenWeltenSchreiben. Literaturen ohne festen Wohnsitz. Berlin: Kadmos.
Kundera, Milan . 2011. «L’exil libérateur selon Vera Linhartova». Dans Œuvres II. Paris: Gallimard Pléiade.
Kundera, Milan. 2005. L’Ignorance. Paris: Gallimard.
Kundera, Milan. 1993. Les Testaments trahis. Paris: Gallimard.
Kundera, Milan. 1986. L’Art du roman. Paris: Gallimard.
Porra, Véronique. 2010. «Du paradigme au syndrome d’Ulysse. Variations romanesques sur l’impossible retour du migrant». Dans Eibl, Doris/Fuchs, Gerhild/Mertz-Baumgartner, Birgit (edd): Cultures à la dérive – Cultures entre les rives. Würzburg: Königshausen & Neumann, 143-152.
Said, Edward W. 2008. «Réflexions sur l’exil». Dans Réflexions sur l’exil et autres essais. Arles: Actes Sud, 241-257.
Todorov, Tzvetan. 1998. L’Homme dépaysé. Paris: Seuil.

 

NOTES
[1] Vera Linhartova, cité dans «L’exil libérateur selon Vera Linhartova» (Kundera 2011, 1132).
[2] Désormais abrégé IGN
[3] Cf. Véronique Porra (2010, 143), qui cite l’exemple de L’Auberge des pauvres de Ben Jelloun .
[4] Cf. Said, «Réflexions sur l’exil», Réflexions sur l’exil et autres essais (2008, 256).
[5] Le chez-soi est la notion que Kundera retient pour servir d’équivalent approximatif à domov (tchèque), Heim (allemand), home (anglais) – notions qui signifient «le lieu où j’ai mes racines, auquel j’appartiens». C’est que «entre patrie et foyer (ma maison concrète à moi), le français (la sensibilité française) connaît une lacune» (Kundera 1986, 149).
[6] Cf. IGN, 65: «Le matin, quand il se réveilla sur la rive d’Ithaque, Ulysse aurait-il pu entendre en extase la musique du Grand Retour si le vieil olivier avait été abattu et s’il n’avait rien pu reconnaître autour de lui?»

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > LE GRAND RETOUR OU LES GRANDS ADIEUX? L’IGNORANCE OU LE ROMAN DE L’EXIL CHEZ KUNDERA, Corinne FOURNIER KISS, Maître-assistante, Institut de langue et littérature française, Université de Berne

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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