PRÉCÉDENT | SOMMAIRE | SUIVANT

 

Mon propos est de contribuer, avec une certaine expérience, une certaine connaissance et une bonne dose de réflexion, à reconsidérer le concept grâce auquel nous pensons généralement ce qu’est un groupe et ce qu’est un groupe clans une institution. Par concept habituellement admis de groupe, je comprends cette définition qui le postule comme «un ensemble d’individus qui interagissent en partageant certaines normes dans la réalisation d’une tâche».

Je me suis occupé de cette question en d’autres occasions, en prenant comme point de départ le problème de la symbiose et du syncrétisme: j‘entends par là ces strates de la personnalité qui demeurent dans un état de non-discrimination et qui existent dans toute constitution, organisation et fonctionnement du groupe; elles existent sur la base d’une communication préverbale, infraclinique (subclinica) difficile à détecter et conceptuellement difficile à caractériser, en raison de la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de formuler, avec un certain type de pensée et de catégorisation, des phénomènes très éloignés de la structure de ces derniers.

Mes propositions dans ce sens me conduisent à considérer dans tout groupe, un type de relation qui, paradoxalement, est une non-relation, c’est-à-dire une non-individuation; ce type de relation s’impose comme matrice ou comme structure de base de tout groupe, et il persiste de manière variable durant toute sa vie. J’appellerai ce type de relation sociabilité syncrétique, pour le différencier de la sociabilité par interaction, notion à travers laquelle s’est structurée notre connaissance actuelle de la psychologie groupale.

L’existence ou l’identité d’une personne ou d’un groupe sont déterminées, dans l’ordre quotidien et manifeste, par la structure et l’intégration auxquelles parviennent, dans chaque cas, le moi individuel et le moi groupal. Je considère le moi groupal comme le degré d’organisation, d’amplitude et d’intégration de l’ensemble des manifestations comprises dans ce que nous appelons verbalisation, motricité, action, jugement, raisonnement, pensée, etc. Mais cette individuation, cette personnification [2] ou cette identité que possède ou auxquelles parvient un individu ou un groupe, se fonde nécessairement sur une certaine immobilisation des strates syncrétiques ou non discriminées de la personnalité ou du groupe. J’ai décrit dans d’autres articles comment s’installe entre ces deux strates de la personnalité (ou de l’identité) un fort clivage qui les empêche d’entrer en relation l’une avec l’autre. A travers une immobilisation des aspects syncrétiques peuvent s’effectuer l’organisation, la mobilisation, la dynamique et le travail thérapeutique sur les aspects plus intégrés de la personnalité et du groupe.

On pourrait soutenir que, même s’il en était vraiment ainsi, cela n’enlèverait rien à la valeur du travail thérapeutique et à la compréhension des dynamiques groupales auxquelles nous parvenons à partir des strates les plus intégrées de la personnalité; j’en conviens, mais de toute façon je pense qu’il est nécessaire d’approfondir la connaissance de la partie clivée de la personnalité ou du groupe, car c’est en effet à travers sa mobilisation que nous pouvons effectuer un travail thérapeutique plus approfondi, quoique beaucoup plus délicat et difficile. Les crises les plus profondes que traverse un groupe sont dues à la rupture de ce clivage et à l’apparition consécutive des niveaux syncrétiques. L’identité – paradoxalement – n’est pas donnée seulement par le moi, mais aussi par le moi syncrétique.

Je voudrais maintenant aborder ce problème en essayant de le dégager et de le rendre plus évident à travers l’examen des aspects institutionnalisés du groupe, c’est-à-dire des modèles, normes et structures qui se sont organisés ou qui se trouvent déjà organises d’une certaine manière. Pour atteindre cet objectif, il m’est nécessaire d’écarter, pour des raisons méthodologiques et didactiques, les groupes dans lesquels le clivage a déjà disparu ou ceux dans lesquels le clivage n’existe pas, comme cela arrive, par exemple, dans certains groupes de psychotiques ou de personnalités psychopathes. Cette première délimitation une fois faite, je voudrais d’abord considérer les aspects institutionnels des groupes thérapeutiques qui fonctionnent hors de l’institution, et ensuite les groupes thérapeutiques qui fonctionnent en institution. Bien que cette distinction paraisse utile pour des raisons qui tiennent aux nécessités de l’exposé ou de la recherche, je voudrais faire observer, dans un autre ordre des choses, que le plus souvent je ne m’occuperai pas seulement des groupes thérapeutiques tels que nous en avons l’expérience en psychiatrie, mais aussi d’autres types de groupes, les uns et les autres constituant le champ de notre compétence en psychiatrie dynamique.

Un groupe est un ensemble de personnes qui entrent en relation entre elles, mais en outre et fondamentalement un groupe est une sociabilité établie sur un arrière-fond d’indifférenciation ou de syncrétisme, dans lequel les individus n’ont pas d’existence comme tels et entre lesquels opère une transitivité permanente. Le groupe thérapeutique se caractérise aussi par ces mêmes qualités. Ajoutons le fait que l’un des membres du groupe (le thérapeute) intervient avec un rôle spécialisé et prédéterminé, mais que ce rôle (cette fonction) s’accomplit sur une base dans laquelle le thérapeute est inclus dans le même arrière-fond de syncrétisme que le groupe.

Apparemment, la logique du sens commun nous montre avec évidence qu’un ensemble de personnes peut être convoqué à une heure déterminée et en un lieu défini par un thérapeute, et que le groupe commence à fonctionner quand ces personnes distinctes, jusqu’alors séparées, sont à une distance suffisante et sont relativement isolées des autres contextes pour pouvoir interagir.

Je pourrais rappeler à ce propos la conception de Sartre [3] qui soutient que, jusqu’au moment où s’établit l’interaction, le groupe n’est en fait qu’une «sérialité», dans le sens où chaque individu est équivalent à un autre et que tous constituent un nombre de personnes tout à fait comparables et sans différence entre elles. Apparemment, la conception sartrienne nie la thèse que je suis en train de soutenir dans cet expose, mais un examen plus approfondi peut aboutir à la conclusion à laquelle je suis parvenu : que cette sérialité est justement l’arrière-fond de solidarité, de non-discrimination ou de syncrétisme qui constitue le lien le plus puissant entre les membres du groupe. Sans cet arrière-fond, l’interaction ne serait pas possible.

Dans cette description, ainsi que dans d’autres qui vont suivre, je voudrais que l’on prenne en considération les limites du langage et de l’organisation de notre pensée conceptuelle pour saisir des niveaux très différents de sociabilité; de cette sociabilité très particulière qui se caractérise par une non-relation et par une indifférenciation, dans laquelle chaque individu ne se différencie pas d’un autre ou ne se trouve pas discrimine parmi d’autres, et dans laquelle il n’y a pas de discrimination établie entre moi et non-moi, ni entre corps et espace, ni entre moi et autrui.

Une limite à laquelle je veux me référer, parce qu’elle influence beaucoup les possibilités de nous entendre, concerne les différences entre le point de vue naturaliste et le point de vue phénoménologique. Par point de vue naturaliste, nous entendons la description par un observateur d’un phénomène «depuis le dehors», c’est-à-dire un phénomène de la nature qui existe indépendamment du sujet observateur; et, en ce sens, la définition du groupe comme «ensemble d’individus qui interagissent avec des rôles, des statuts, etc.» est typiquement une description naturaliste.

Par description ou observation phénoménologique, nous devons comprendre celle qui se réalise depuis l’intérieur des phénomènes, tels qu’ils sont perçus, expérimentés, et vécus ou organisés par ceux qui sont partie intégrante du phénomène ou d’un événement donné. Dans ce sens, je me vois fréquemment contraint, par limitation sémantique et conceptuelle, de décrire des phénomènes d’un point de vue phénoménologique avec un langage qui correspond au point de vue naturaliste. J’incline à cela lorsque, par exemple, je dis que, à un certain niveau, un groupe se caractérise par une non-relation ou par un phénomène de non-discrimination entre les individus et entre le moi et les objets.

Cette dernière définition, qui tente de rendre compte du point de vue phénoménologique, ne peut se soutenir qu’en niant la description du point de vue naturaliste. A cet égard, je pense, par exemple, que beaucoup de phénomènes que nous décrivons comme des identifications projectives et introjectives correspondent à une description naturaliste de ce qui, du point de vue phénoménologique, correspond au syncrétisme.

Il serait hors de propos, et il nous faudrait beaucoup de temps si je m’occupais des relations entre les observations réalisées d’un point de vue phénoménologique et celles faites d’un point de vue naturaliste. En outre, ces relations se situent encore dans un terrain très controversé et il n’y a pas d’accord sur ce qu’elles sont. C’est ainsi qu‘il y a ceux qui voient dans ces deux points de vue des positions qui s’excluent, alors que d’autres les tiennent pour des positions complémentaires, et que d’autres (parmi lesquels je me situe) y voient des descriptions limitées en attente d’un point de vue unitaire qui les maintienne et les dépasse toutes les deux (Aufhebung [4] ). Je vais faire brièvement allusion aux implications de ce point de vue. Un petit exemple pourra nous servir à l’illustrer; il ne démontrera ni n’englobera la totalité de ce problème. Il s’agit seulement d’un exemple:

Dans une pièce se trouve une mère qui lit, qui regarde l’écran de télévision ou qui est en train de coudre. Dans la même pièce se trouve son fils, concentré et isolé dans son jeu. Si nous nous référons au niveau de l’interaction, nous n’allons pas trouver de communication entre ces deux personnes : elles ne se parlent pas, ne se regardent pas, chacun agit indépendamment, de façon isolée, et nous pouvons dire qu’il n’y a pas d’interaction ou qu’elles ne sont pas en communication. Cela est vrai si nous considérons seulement le niveau de l’interaction.

Poursuivons avec cet exemple: la mère, à un moment donné, laisse ce qu’elle est en train de faire et sort de la pièce; l’enfant cesse immédiatement son jeu et sort en courant pour être près d’elle. Nous pouvons alors comprendre que lorsque la mère et le fils étaient chacun occupés à une tâche différente, sans se parler ni communiquer au niveau de l’interaction, il y avait cependant entre eux un lien profond, préverbal, qui n‘avait même pas besoin de mots et qui, au contraire, aurait été perturbé par les mots. En d’autres termes, alors que l’interaction ne se produit pas et qu’ils ne se parlent ni ne se regardent, la sociabilité syncrétique est présente: chacun d’entre eux, que d’un point de vue naturaliste nous avons cru être une personne isolée, se trouve dans un état de fusion ou de non-discrimination. Ce groupe peut servir d’exemple de ce que le silence signifie bien souvent dans le groupe thérapeutique, de ce que le modèle de la communication verbale aboutit parfois à distordre ou à occulter la compréhension de ce phénomène.

Pour éviter tout malentendu, je dois dire que j’admets qu’une mère et un enfant qui se comportent seulement, exclusivement et toujours de cette façon provoquent une série de perturbations dans le développement de la personnalité et de leur relation, mais je pense également que si ce niveau de sociabilité syncrétique manque, il se produit aussi une perturbation très sérieuse dans le groupe et dans le développement de la personnalité de chacun. L’absence d’un cadre pour cette sociabilité syncrétique, je la trouve par exemple dans les personnalités psychopathiques, factiques [5] , ambiguës, as if selon H. Deutsch.

Reprenons notre exemple: l’enfant isolé qui joue peut justement être isolé et réussir à jouer (avec tout ce que le jeu signifie du point de vue psychologique) tant qu’il a l’assurance de maintenir clivée, dans un dépositaire fidèle, la sociabilité syncrétique (symbiose).

Un des exemples que donne Sartre comme typique de la sérialité est celui d’une file d’attente de personnes qui attendent un autobus. Il suppose que la caractéristique fondamentale de la sérialité consiste dans le fait que chacun des membres de cette file d’attente est un individu totalement isolé, interchangeable, comme un numéro, l’un valant l’autre. Pour moi, même dans l’exemple d’une «queue» constituée dans l’attente d’un autobus, la sociabilité syncrétique est présente, elle est déposée dans les règles et dans les normes qui régissent tous les individus. Et chacun des membres de la file d’attente compte sur cette sécurité, de telle sorte qu’ils n’arrivent même pas à être conscients de celle-ci et que même Sartre l’a négligée. Nous pouvons nous comporter comme des individus en interaction dans la mesure où nous participons à une convention de règles et de normes qui sont muettes, mais qui sont présentes et grâce auxquelles nous pouvons alors développer d’autres règles de comportement. Pour entrer en interaction, il doit y avoir un arrière-fond commun de sociabilité. L’interaction est la figure d’une Gestalt sur le fond de la sociabilité syncrétique. On peut dire que celle-ci est le code de celle-là.

Lorsqu’un ensemble de personnes ont été convoquées, en tant que personnes, pour un groupe thérapeutique et se rencontrent pour la première fois dans le cabinet du thérapeute ou dans un lieu inconnu de tous jusqu’à ce moment, tout thérapeute observe immédiatement des phénomènes que nous cataloguons comme des réactions paranoïdes; je crois qu’on s’accordera à considérer que ces réactions paranoïdes se produisent régulièrement au début de tout groupe, et que l’on peut leur attribuer la signification de peur devant une expérience nouvelle, peur de l’inconnu ou peur dont l’objet peut être formulé autrement, mais qui toutes peuvent être réduites à l’expérience que je viens d’énoncer.

Je ne mets pas en question l’existence de la réaction paranoïde. Ce que je mets en question, c’est qu’à travers cette formulation nous entendions réellement ce qui est le plus important dans ce qui est en train de se passer à ce moment. Lorsque nous disons, dans ce cas, que le groupe réagit par la peur à une expérience nouvelle, à ce qui est indéterminé ou à ce qui est inconnu, nous énonçons une vérité beaucoup plus large que celle que nous reconnaissons nous-mêmes et, par conséquent, le groupe non plus ne peut reconnaitre que les aspects superficiels de cette affirmation. Ce n’est pas seulement la nouveauté qui provoque la peur, mais aussi l’inconnu qu’il y a à l’intérieur de ce qui est connu (rappelons que ceci est l’essence de l’inquiétante familiarité [6] : Unheimlich).

Lorsque nous signalons les anxiétés paranoïdes, la peur de l’inconnu ou de la situation nouvelle, nous sommes en réalité en train de dire ou de signaler (même sans le comprendre tout à fait) que la peur se produit devant l’inconnu que chaque personne porte en elle sous forme de non-personne et de non-identité (ou de Moi syncrétique). Autrement dit, et pour tenter d’être plus clair, si cela est possible, ce que nous sommes en train de dire quand nous parlons des anxiétés paranoïdes, c’est la peur de ne pas pouvoir continuer à réagir avec les règles établies que l’on doit assimiler en tant que personne; c’est la peur de la rencontre avec une sociabilité qui nous anéantit en tant que personne et nous transforme en un seul milieu homogène, syncrétique, dans lequel chacun ne pourra émerger en tant que figure (comme personne) de l’arrière-fond, mais, au contraire, reste submergé dans cet arrière-fond, ce qui implique une dissolution de l’identité structurée par les niveaux les plus intégrés du moi, du self ou de la personnalité. La peur est éprouvée devant cette organisation et non seulement devant la désorganisation; de l’extérieur et d’un point de vue naturaliste, nous pourrons continuer à reconnaitre les individus ou les personnes, mais d’un point de vue phénoménologique cela signifie la perte de l’identité (d’une identité) et cela signifie l’immersion dans une identité groupale qui, au-delà et en-deçà de l’identité conventionnelle que nous reconnaissons comme telle, est constituée par les niveaux les plus intégrés de la personnalité. En d’autres termes, nous mettons en évidence la peur du groupe devant une régression à des niveaux de sociabilité syncrétique; celle-ci n’est pas constituée par une inter-relation ou par une interaction, mais elle exige une dissolution des individualités et la récupération des niveaux de la sociabilité incontinente, selon la dénomination de Wallon [7], niveaux qui n’apparaissent pas dans ces moments, mais qui ont été présents pour ses membres des avant qu’ils ne viennent au groupe et depuis le premier moment de la rencontre dans le groupe.

Je voudrais insister à vous faire observer que je suis en train de parler en ce moment de groupes thérapeutiques formés par des personnes névrosées, c’est-à-dire par des personnes qui conservent ou ont atteint un bon niveau d’intégration de la personnalité, malgré les difficultés ou la symptomatologie névrotiques qu’ils présentent. Cette observation reste pertinente et doit être répétée en ce moment, étant donné que certains groupes, formés par des personnes qui ne sont pas parvenues à un certain degré d’individuation ou d’identité individuelle, cherchent d’emblée à établir une situation symbiotique de dépendance et d’identité groupale; cette dernière est tout ce qu’ils peuvent réaliser.

L’identité groupale comporte deux niveaux dans tous les groupes: le premier est celui de l’identité donnée par un travail effectué en commun et qui parvient à instaurer des règles d’interaction et de comportement que le groupe va institutionnaliser; cette identité est établie par la tendance à l’intégration et à l’interaction des individus ou des personnes. Mais il existe une autre identité dans tous les groupes, et parfois c’est la seule qui existe (ou la seule que l’on peut atteindre dans un groupe); il s’agit d’une identité très particulière que nous pouvons appeler identité groupale syncrétique et qui s’appuie non sur une intégration, une interaction et des règles de niveau évolué, mais sur une socialisation dans laquelle ces limites n’existent pas; chacun de ceux que nous voyons d’un point de vue du naturaliste comme des sujets ou des individus ou des personnes n’ont pas d’identité en tant que telle, mais leur identité réside dans leur appartenance au groupe [8].

Nous pouvons établir ici une comparaison, une équivalence ou une formule en disant que plus grand est le degré d’appartenance à un groupe, plus grande sera l’identité groupale syncrétique (en opposition à l’identité par intégration). Plus grande sera l’identité par intégration, plus petite sera l’appartenance syncrétique au groupe.

Je voudrais aussi me référer sommairement, sans développer davantage, au fait que l’appartenance est paradoxalement toujours une dépendance au niveau de sociabilité syncrétique. Il y a des groupes thérapeutiques qui cherchent de tels phénomènes, et d’autres qui réagissent avec panique ou en se désintégrant devant ces mêmes phénomènes.

Pour introduire une plus grande clarté dans l’expose, je voudrais signaler brièvement trois types de groupes, ou plutôt trois types d’individus qui peuvent être membres de groupes distincts ou d’un même groupe. Un de ces groupes est formé par des individus dépendants ou symbiotiques qui vont utiliser immédiatement les groupes comme un groupe de dépendance ou d’appartenance; ils essayeront d’établir leur identité à travers l’identité groupale comme leur identité la plus complète qu’ils aient atteinte au cours de leur développement. Il s’agit d’individus chez lesquels l’organisation symbiotique a persisté plus que nécessaire, ou chez qui une telle organisation n’a jamais été assez normale pour pouvoir se résoudre et ouvrir la voie à des phénomènes d’individuation et de personnification. Ces individus vont essayer de transformer de façon manifeste le groupe en une organisation stable: l’interaction sera superficielle, elle aura tendance à empêcher le processus groupal.

Un deuxième type d’individus est formé par ceux auxquels je me suis référé de façon plus détaillée jusqu’ici, et que nous avons appelés névrotiques ou normaux. En ceux-ci nous reconnaissons la névrose comme une partie seulement de la personnalité, cependant qu’ils ont atteint dans une bonne proportion une certaine individuation et une certaine personnification: c’est ce que nous appelons communément les aspects murs ou réalistes de la personnalité. Ces individus auront tendance à évoluer dans la sociabilité d’interaction et peuvent se présenter comme des groupes très actifs, «très mobiles», mais seulement sur un plan et en consolidant le clivage. Il peut se passer beaucoup de choses pour que rien ne se passe.

Un troisième type est constitué par les individus qui n’ont jamais eu une relation symbiotique et qui ne vont pas non plus l’établir dans le groupe, si ce n’est après un long et difficile processus thérapeutique: parmi ces individus nous trouvons les personnalités psychopathiques, perverses, les as if personnalities décrites par H. Deutsch et toutes les personnalités ambiguës (dans lesquelles j’inclus les types as if). Chez ces personnalités le groupe semble jouer un rôle très secondaire et peu important. Mais il n’en est pas ainsi. Il s’agit de personnes qui ont une tendance à former un groupe de sociabilité syncrétique, non manifeste (plus préverbale). Comme je l’ai déjà dit et sauf indication contraire, je ferai seulement référence au deuxième type de personnes ou de groupes.

J’ai développé jusqu’ici les caractéristiques fondamentales du groupe. En fait, tout cela vise à ce que nous puissions nous entendre sur le rôle du groupe comme institution et sur le rôle du groupe dans l’institution. Le concept d’institution a été utilisé avec des significations très diverses. Je vais recourir à deux acceptions parmi toutes celles qui sont possibles et je voudrais les éclaircir: j’utiliserai le mot institution lorsque je me référerai à l’ensemble des normes, des règles et des activités regroupées autour des valeurs et des fonctions sociales. Bien que l’institution puisse aussi se définir comme une organisation, dans le sens d’une disposition hiérarchique des fonctions qui s’effectuent généralement à l’intérieur d’un édifice, d’une aire ou d’un espace délimité, j’utiliserai pour cette deuxième acception exclusivement le mot organisation.

Le groupe est toujours une institution très complexe; mieux encore, il est toujours un ensemble d’institutions, mais en même temps il a tendance à s’établir comme une organisation avec des règles fixes et propres. L’important est le fait que plus le groupe tend à s’établir comme organisation, plus il vise à exister par soi-même en marginalisant le but proprement thérapeutique du groupe, ou en le subordonnant à cet objectif. L’organisation de l’interaction parvient à un degré tel qu’elle peut devenir anti-thérapeutique. Et cela se produit pour deux raisons primordiales et à deux niveaux: le niveau d’interaction s’organise d’une façon fixe et stable, mais à leur tour la fixité et la stéréotypie de l’organisation se basent aussi et fondamentalement sur l’établissement du contrôle sur le clivage entre ces deux niveaux, de telle façon que la sociabilité syncrétique en devient immobile.

Ce phénomène correspond à ce que je considère comme une loi générale des organisations, à savoir que dans toute organisation les objectifs explicites pour lesquels elles ont été créées risquent toujours de passer au deuxième plan, en mettant au premier la perpétuation de l’organisation en tant que telle. Et cela arrive non seulement pour protéger la stéréotypie des niveaux d’interaction, mais fondamentalement pour sauvegarder et assurer le clivage, le dépôt et l’immobilisation de la sociabilité syncrétique (ou de la partie psychotique du groupe).

Dans cet ordre de choses, j’ai déjà signalé qu’un groupe qui a cessé d’être un processus pour s’établir comme organisation s’est transformé d’un groupe thérapeutique en un groupe anti-thérapeutique [9]. En d’autres termes, je pourrais dire que le groupe s’est bureaucratisé: j’entends par bureaucratie l’organisation dans laquelle les moyens se transforment en fins, et où on laisse de côté le fait d’avoir eu recours à des moyens pour atteindre des objectifs ou des fins déterminés.

La tendance à l’organisation et à la bureaucratisation (ou dans d’autres termes la tendance anti-processus) n’est pas due uniquement à une préservation des interactions ou à une compulsion à leur répétition, mais aussi comme je l’ai déjà signalé, essentiellement pour consolider les clivages et par là recouvrir ou bloquer les niveaux symbiotiques ou syncrétiques.

ll n’est pas nécessaire d’aboutir à la bureaucratisation extrême; un groupe peut «travailler bien» et être en train de rompre des stéréotypies: cela peut arriver réellement, mais seulement au niveau de l’interaction. Si ce phénomène persiste, il faut que le groupe change de façon permanente pour qu’il devienne un groupe doté d’une grande mobilité, mais il s’agit en réalité d’un changement pour ne pas changer: au fond «il ne se passe rien».

Il y a dans tout cela encore un aspect d’une importance considérable que je ne veux pas laisser de côté; je pourrais commencer par dire que toute organisation a tendance à maintenir la même structure que le problème qu’elle essaie d’affronter et pour lequel elle a été créée. Ainsi, un hôpital finit par avoir, en tant qu’organisation, les mêmes caractéristiques que les malades eux-mêmes (isolement, déprivation sensorielle, déficit des communications, etc.).

Nos organisations psychiatriques, nos thérapies, nos théories et nos techniques ont aussi la même structure que le phénomène que nous essayons d’affronter. Elles sont devenues et elles ne sont pas autre chose que des organisations; elles accomplissent pour cette raison la même fonction de maintien et de contrôle du clivage: une tendance à la bureaucratisation.

La fonction iatrogénique et de confirmation des maladies que remplissent nos hôpitaux psychiatriques n’a pas à être commentée ici, puisqu’elle est connue de tous et qu’elle constitue un aspect sur lequel on insiste beaucoup actuellement; mais nous oublions d’autres aspects aussi importants, qui ont le même effet bureaucratique iatrogénique et la même fonction latente: celle de maintenir le clivage qui contrôle la sociabilité syncrétique.

La société tend à installer un clivage entre ce que l’on considère comme sain et comme malade, comme normal et comme anormal. Ainsi s’établit un clivage très profond entre elle (la société «saine») et tous ceux qui, comme les fous, les délinquants et les prostituées finissent par produire des déviations et des maladies qui, on le suppose, n’ont rien à voir avec la structure sociale. La société s’auto-défend, non pas des fous, des délinquants et des prostituées, mais de sa propre folie, de sa propre délinquance, de sa propre prostitution; de cette façon, elle les place hors d’elle-même, les méconnaît et les traite comme si elles lui étaient étrangères et ne lui appartenaient pas en propre. Cela se produit à travers un profond clivage. Cette ségrégation et ce clivage se transmettent par nos instruments et par nos connaissances. Ainsi, respecter le clivage d’un groupe thérapeutique et ne pas examiner les niveaux de sociabilité syncrétique signifie admettre cette ségrégation sanctionnée par la société; c’est aussi bien admettre les critères normatifs que les mécanismes par lesquels certains sujets deviennent malades et font l’objet d’une ségrégation; c’est aussi admettre le critère adaptatif de santé et maladie, et sa ségrégation comme «guérison».

Il n’est pas possible ici, de développer les vicissitudes de chacun des phénomènes que je viens de repérer à l’intérieur de la dynamique groupale; mais il ne serait pas difficile pour le lecteur d’en tirer les conséquences et de les analyser dans son propre travail avec des groupes. Pour ce qui nous [10] concerne plus directement, j’ajouterai seulement que le staff technique ou l’équipe administrative d’un hôpital ont aussi tendance à se structurer comme des organisations; les résistances au changement ne proviennent pas nécessairement, toujours ou seulement, des patients ou de leurs familles, mais beaucoup plus fréquemment de nous-mêmes, dans la mesure où nous sommes partie intégrante des organisations et où les organisations font partie de notre personnalité. Ce qui arrive en outre, c’est que dans des organisations, les conflits suscités dans les niveaux supérieurs apparaissent ou se révèlent dans les niveaux inférieurs: il arrive alors que les conflits du staff technique ne peuvent se manifester en son sein, mais plutôt dans les patients ou dans le personnel subalterne; de la même façon que très fréquemment les tensions et les conflits entre les parents n’apparaissent pas à leur propre niveau mais dans les symptômes des enfants. Et l’on pourrait continuer à donner des exemples dans toutes les organisations civiles, gouvernementales, militaires, religieuses, etc.

Dans le paragraphe précédent, j’ai signalé que les organisations constituent une partie de notre personnalité et je voudrais revenir sur cette affirmation très sommairement, car il me semble qu’elle a une importance vitale pour ce que je suis en train de développer.

Dans nos théories et dans nos catégories conceptuelles, nous opposons individu à groupe et organisation à groupe, dans la mesure où nous supposons que les individus existent isolément et qu’ils se réunissent pour former des groupes et des organisations. Tout cela n’est pas correct et n’est qu’un héritage de conceptions associationnistes et mécanicistes. L’être humain avant d’être une personne est toujours un groupe, pas dans le sens où il appartient à un groupe mais dans celui où sa personnalité est un groupe. A ce propos, je renvoie les personnes intéressées à l’ouvrage de Whyte, L’homme organisation [11].

On peut ainsi comprendre que la dissolution ou une tentative de changement d’une organisation peut produire directement une désagrégation de la personnalité; non par projection, mais en raison directe de ce que le groupe et l’organisation sont la personnalité de leurs membres. De cette manière s’explique la grande fréquence des maladies organiques graves chez les nouveaux retraités, et nous pouvons mieux comprendre comment l’ostracisme de la Grèce antique était plus destructeur pour la personnalité que la prison et l’exécution.

Il y a alors une espèce de transvasement dans les problèmes que je suis en train d’étudier, puisque j’ai insisté précédemment sur le fait que tout groupe tend à être une organisation, et que maintenant, – alors que je m’occupe d’organisations – j’affirme que celles-ci constituent des parties de la personnalité des individus, et parfois toute leur personnalité.

E. Jaques a affirmé que les institutions servent de défense contre les angoisses psychotiques. Cette affirmation est limitée, et il est plus juste de dire que les institutions et les organisations sont des dépositaires de la sociabilité syncrétique ou de la partie psychotique, et que ceci explique bien la tendance à la bureaucratie et à la résistance au changement.

Lorsque nous parlons d’organisation et du travail des psychiatres, des psychologues et des psychothérapeutes dans les organisations, nous sous-entendons généralement que nous nous referons à la thérapie de groupe dans les organisations psychiatriques ou hospitalières. Nous n’avons pas encore pris clairement conscience, au moins en psychologie et en psychothérapie de groupe, de la nécessité de la quatrième révolution psychiatrique et des problèmes qu’elle pose; celle-ci peut être définie comme l’orientation vers la prévention primaire et vers une concentration des efforts dans la gestion des moyens. Car si nous possédons des connaissances et des techniques groupales assez développées, il n’est pas moins certain que nous manquons d’une stratégie pour utiliser ces techniques et ces connaissances quand nous avons à travailler en psychologie institutionnelle (dans les organisations) dans des institutions qui ne sont pas psychiatriques ou hospitalières. Et même dans ces dernières, il est possible que la meilleure gestion de nos moyens ne soit pas d’organiser des groupes thérapeutiques, mais de diriger nos efforts et nos connaissances vers l’organisation elle-même.

Lorsque nous travaillons dans des organisations en psychologie institutionnelle, la dynamique groupale est une technique pour faire face à des problèmes organisationnels; mais pour utiliser ces techniques nous devons compter sur une stratégie générale de notre intervention ainsi que sur un «diagnostic» de la situation de l’organisation.

Dans les organisations, un des problèmes de base n’est pas seulement la dynamique intra-groupale mais la dynamique inter-groupale, et notre objectif peut ne pas être le groupe, mais l’organigramme.

Dans une organisation, le fait d’avoir recours aux techniques groupales et le choix du type de technique groupale que nous allons utiliser sont déterminés non seulement par un effort pour reformer notre furor curandis, mais aussi par un diagnostic qui permette d’évaluer le degré de bureaucratisation ou le degré de fissure qui fait que le clivage entre les niveaux d’intégration et les niveaux de sociabilité syncrétique ne peut être maintenu; ce diagnostic renseigne aussi sur l’existence des structures du groupe primaire, sur celles du groupe secondaire et sur leurs corrélations, etc.

Nos objectifs de travail avec la dynamique groupale dans les organisations concernent très fréquemment l’analyse des implications psychologiques des tâches réalisées et l’analyse de la façon dont les objectifs sont ou ne sont pas atteints: nous ajoutons la dimension humaine ou psychologique au travail effectué et à la façon dont il est réalisé.

Je ne connais pas d’erreur plus grossière que de transférer, avec les techniques groupales, l’hôpital psychiatrique à l’hôpital général et ces deux-là aux organisations (industries, écoles, etc.).

En résumé, j’ai défini les groupes par deux niveaux de sociabilité : le premier est celui qu’on appelle sociabilité par interaction et l’autre sociabilité syncrétique. J’ai signalé que le groupe a tendance à se bureaucratiser comme organisation et à devenir anti-thérapeutique, non seulement pour maintenir la répétition des normes au niveau de l’interaction, mais fondamentalement par nécessité de maintenir le clivage (ou la séparation) entre ces deux niveaux.

De là, j’en suis venu à formuler comment les organisations disposent de cette même fonction de clivage et comment nos connaissances et nos techniques groupales doivent être précédées, si nous voulons travailler avec la dynamique groupale dans les organisations, par une étude diagnostique de celles-ci, et par une stratégie à l’intérieur de laquelle les techniques groupales ne constituent qu’un instrument.

J’ai signalé, sans le développer en profondeur, certaines lois des organisations, ainsi que certaines perspectives vers lesquelles doit tendre notre fonction dans le domaine de la psychiatrie préventive et de la prévention primaire. Plus qu’un développement exhaustif, cet exposé a comme fonction de provoquer, d’inciter ou de stimuler aussi bien un changement dans nos stéréotypies théoriques et techniques, qu’un changement dans la gestion de nos moyens.

 

NOTES
[1] Traduit de l’espagnol, par R. Kaës. Le texte original est intitulé El Grupo como instituciòn y el grupo en las instituciones. Il s’agit d’une conférence prononcée à la Ve journée sul-riograndenses de Psychiatrique dynamique de Porto Alegre, 1-2 mai 1970, et publiée dans Temas de Psicología (Entrevista y grupos), 1971, Buenos Aires, Nueva Visión, p. 89-104. Je remercie le Dr A. Eiguer pour sa contribution à cette traduction, et le Dr L. Bleger pour m’avoir permis de préciser certains concepts utilisés par son père.
[2] Le concept de «personificación» chez J.Bleger est exposé dans une communication présentée en l964 à l’Asociación Psicoanalítica Argentina, en collaboration avec L.S. de Bleger, D. Garcia Reinoso et G. Royer de Garcia de Reinoso Psicopatia como deficit de la personificación. Le concept est utilisé dans Symbiose et Ambiguité (trad. fr. 1951) où la traductrice A. Morvan l’a rendu, selon le contexte, par formation de la personne, formation de la personnalité, ou personnification. La «personificación» désigne selon J. Bleger l’évolution de la personnalité qui va de l’indifférenciation primitive à la discrimination accomplie du moi et de l’objet. Dans le présent texte, il s’agit plutôt de la formation de la personnalité que de la représentation d’un objet ou d’un trait sous la forme d’une personne (N.d.T.).
[3] J.P. Sartre, 1960. Critique de Ia raison dialectique. Paris, Gallimard (N.d.T.).
[4] En allemand dans le texte (N.d.T.).
[5] In J. Bleger, Symbiose et Ambiguïté B.A., 1967 (éd. fr. 1981). p. 241 «Moi factique» et personnalité psychopathique. La personnalité factique est une polarisation, une cristallisation du caractère factice du Moi syncrétique (N.d.T.).
[6] Traduction proposée pour Unheimlich, en allemand dans le texte (N.d.T.).
[7] L’œuvre de H. Wallon a influencé la pensée de J. Bleger, qui lui doit le concept de sociabilité syncrétique. Chez Wallon, la notion de syncrétisme désigne un état global et indifférencié des phénomènes psychiques et s’applique à l’affectivité, à la sociabilité, à la pensée et à la conduite. La sociabilité syncrétique caractérise la première année du développement: pour l’enfant, «l’échange» s’effectue entre des sujets non différenciés et il se modifie sous l’effet de la jalousie et de la sympathie. La sociabilité est dite incontinente lorsque la peur du sixième mois vis-à-vis des étrangers a disparu et que «l’enfant entre en relation avec le premier venu» (H. Wallon, 1949. Les origines du caractère chez l’enfant. Paris, P.U.F. ) (N.d.T.).
[8] Pour le développement de ce point de vue, J. Bleger, 1966, Psychanalyse du cadre psychanalytique, in R. Kaës, A. Missenard, et coll.: Crise, rupture et dépassement. Paris, Dunod (1979). (N.d.T.).
[9] J’ai étendu aussi la compréhension de ce phénomène à ce que l’on appelle la réaction thérapeutique négative.
[10] Rappelons que J. Bleger s’adresse à des psychiatres réunis en congrès (N.d.T.).
[11] Il s`agit de l’ouvrage de W.H. Whyte Jr, The organization man. New York, Simon and Schuster, 1956, Trad. fr. Paris, Plon 1959 (N.d.T.).

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > LE GROUPE COMME INSTITUTION ET LE GROUPE DANS LES INSTITUTIONS, José BLEGER, médecin, psychiatre, psychanalyste argentin

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
© 2010-2016