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Nous sommes Marea Granate [1], un collectif transnational d’émigrants espagnols qui compte plusieurs associations distribuées sur les quatre continents. Ici en Suisse, il existe Marea Granate Zürich [2] et Marea Granate Suisse Romande [3] (Lausanne & Genève). Les deux groupes organisent des activités de revendication politique et de protestation, des initiatives culturelles, et surtout des présentations et tables rondes avec d’autres associations d’immigrés en Suisse. Cet article est un résumé de nôtre petite conférence lors du Congrès organisé par le Centre de Contacts Suisses Immigrés [4] («Précarisation/Austérité en Europe et Migration») le 10 octobre 2015.

NOTRE NOM, NOS SYMBOLES, NOS PRÉCÉDENTS

Notre logo représente ce que nous sommes et ce que notre nom Marea Granate symbolise: une énorme marée, une grande vague de personnes – surtout des jeunes – qui partent à l’étranger [5] avec un passeport espagnol, toujours de couleur grenade. Le terme «Marée» a été utilisé pour la première fois par les médias espagnols en 2003, quand de nombreuses manifestations ont eu lieu pour la première fois en Espagne grâce au travail des plateformes de protestation comme: No a la Guerra [6] (2003), V de Vivienda [7] (2008) ou Anti-Bolonia [8] (2009). Des milliers de personnes sont sortis de chez elles et ont commencé à manifester ensemble. Un mouvement sans précédents en Espagne. Le terme «Marée» est donc utilisé depuis pour décrire le mouvement des ces vagues de personnes qui remplissent les rues.

Après cette première énergie de départ, et en expérimentant déjà les conséquences des premières mesures d’austérité, la vrai grande vague arrivera en mai 2011 avec le Movimiento 15-M [9] (Mouvement des Indignés), où les gens ne sortent plus dans la rue uniquement pour manifester mais aussi pour y rester. Madrid, Barcelone, Bilbao, Séville, Saint-Jacques de Compostelle, etc. sont conquis par des énormes camps, pendant presque deux mois, les places des grandes villes espagnoles, où les gens organisent des présentations, des débats, des tables rondes, des concentrations, où les gens dorment, mangent, parlent. Où les gens font la révolution.

De cet esprit des « indignés » et de cette manière de s’organiser s’inspirent alors toutes «les marées», qui adopteront d’elles même cette dénomination introduite par les médias. Chacune avec sa couleur, elles travaillent en se basant sur l’expérience du 15-M pour affronter les grandes problématiques en Espagne: Marea Blanca [10] (pour une sécurité sociale publique et universelle), Marea Violeta [11] (pour les droits des femmes), Marea Verde (pour la protection de l’environnement)… et, bien entendu, Marea Granate.

NOTRE ORGANISATION, NOS OBJECTIFS

Notre collectif se compose de 35 groupes établis dans différentes villes du monde et formés par des émigrants espagnols ainsi que de sympathisants. Nous sommes tous organisés horizontalement, sans hiérarchies, et toujours en assemblées.

Notre objectif principal est la lutte contre les causes et les agents de la crise économique, politique et sociale qui nous ont forcés à quitter l’Espagne, parce que, comme notre devise le dit bien: «No nos vamos, nos echan!» (Nous ne nous allons pas, ils nous chassent!). Nous agissons sur trois niveaux:

  • La situation et les problèmes politiques et sociaux en Espagne: dénoncer mais aussi informer au sujet des récentes lois espagnoles qui ne respectent pas les droits de l’Homme. Ce qu’on appelle la lutte contre les leyes mordaza (lit. «les lois bâillon»). Marea Granate Zürich, par exemple, comme d’autres nodes de Marea Granate, a organisé plusieurs présentations sur la nouvelle Ley de Seguridad Ciudadana [12] (Loi de Sécurité Citoyenne), que nous considérons comme la plus grande attaque de ces dernières années contre la liberté d’expression en Espagne. Nous avons aussi beaucoup protesté contre la réforme de la Loi sur l’avortement [13], réforme que nous avons réussi à stopper.
  • Les droits des émigrés espagnols: travailler pour leur défense tant en Espagne comme dans les pays d’accueil. Nous avons oeuvré, surtout, pour la défense du droit de vote, qui a été fortement affecté par le nouveau système de votation extérieur: le Voto Rogado [14] (litt. «vote prié»), ainsi que pour le droit à conserver notre accès gratuit à la sécurité sociale espagnole en tant qu’émigrés. Également, plusieurs nodes de Marea Granate ont créé ce qu’on appelle les Oficinas Precarias [15] (litt. «Bureaux précaires») pour conseiller légalement et informer sur leurs droits les immigrés espagnols.
  • La création des liens et l’union des luttes: travailler ensemble avec d’autres associations similaires et sympathisantes en Espagne mais aussi dans les pays d’accueil. Dans ce sens, les deux groupes de Suisse avons organisé plusieurs projets avec des groupes d’immigrants comme Fabbrica di Zurigo (Zurich), Ateneo Popular Español (Zurich), CCSI (Genève), A Nosa Galiza de Ginebra (Genève), A Roda (Lausanne), etc.

LE DÉFI DE L’INTÉGRATION SOCIALE

– …Ah que le bonheur est proche! Ah que le bonheur est lointain! Et que la préhistoire est longue.
– Et nous marchons à petit pas vers la mort.
– Avant de crever, le capitalisme, dans son perversité fondamentale et la bureaucratie, dans son dogmatisme obtus, font chier encore pas mal de monde.
– Ah que le bonheur est proche! Ah que le bonheur est lointain!
– Tu crois qu’on est foutus?
– Non, en passant par-là, on s’en sortira.
– En passant par-là?
– Oui, on est en route vers la Terre Promise!
– Tu crois?
– Je suis sûr qu’on est plutôt bouchés.
– On n’a pas le choix.
– Ou bien on est en route vers la Terre Promise, ou bien on est en route vers la barbarie, et l’intoxication programmée qu’ils nous préparent les technocrates.

Cet extrait du film La Salamandre du visionnaire directeur suisse Alain Tanner déjà entrevoyait en 1971 le grand défi que la société devait surmonter, la crise morale ou éthique.

LA PRÉHISTOIRE EST LONGUE

La semaine passée notre association, Marea Granate Suisse Romande, assista à la projection du film: «Je lutte donc je suis» de Yannis Youlountas. Pendant le débat après la projection, le directeur préconisait que notre société habite encore dans la préhistoire. Pour nous aussi, l’histoire commencera le jour où toutes les personnes auront des droits fondamentaux.

En 1948 l’Assemblée générale des Nations Unies proclame la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Article I: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.»

2016, le Danemark adopte une réforme contestée du droit d’asile qui autorise la police à saisir l’argent liquide des migrants au-delà de 10.000 couronnes (1.340 euros) et les objets dépassant ce plafond. La Suisse pratique déjà cette mesure depuis plusieurs années.

Cela ne veut pas dire que la Suisse ou le Danemark soient plus xénophobes que par exemple l’Espagne. En 2011, 8% des basques étaient favorables à l’expulsion des immigrés sans permis de séjour. Une année plus tard ce chiffre passe à 22%.

Le degré de tolérance est directement proportionnel à la prospérité économique d’un pays. Pour cette raison il est vraiment important de continuer à investir en intégration, surtout quand la situation économique permet d’investir au lieu de’appliquer des politiques d’austérité. Les personnes qui habitent dans le monde rural disent que les incendies de l’été s’éteignent en hiver, en profitant de cette saison pour entretenir la forêt.

Actuellement, on considère la Suisse comme un pays stable économiquement. On pourrait alors se poser la question de pourquoi le débat principal dans les médias et dans les cercles politiques est l’application de mesures contre les étrangers. La réponse, c’est la peur. La peur à ce qu’on puisse perdre cette position de privilège par rapport à l’autre qui se situe à une place moins favorable. L’exemple clair sont les migrants qui arrivent dans un pays et dès qu’ils se stabilisent s’opposent à l’arrivé d’autres. Ils ont peur de perdre ce qu’ils ont gagné au prix de tant d’efforts. Le mot solidarité est si facile à oublier.

Nous avons parlé de la Suisse, nous avons parlé de l’Espagne, parlons maintenant de l’Europe. Un des grands objectifs de la création de l’Union Européen était la libre circulation des capitaux, des biens et des personnes. Il semblerait que nous avons oublié ce dernier. Aujourd’hui l’Europe, avec une population de 500 millions n’est pas capable d’absorber une population migrante d’environ 2 millions de personnes, qui représente à peine 0.4% de la population européenne (le Liban a accueilli un chiffre d’environ 1,1 million de réfugiées pour une population de moins de 5 millions de personnes, cela représente plus de 20% de sa population).

Nous soulignons l’importance des mesures d’intégration. Il faut faire prendre conscience à la population locale que la migration n’est pas du tout négative, au contraire, même positive au niveau économique. Comme toujours, l’éducation est la clé pour éviter des problèmes ultérieurs.

L’être humain n’est-il pas à la base un être nomade? Selon la philosophie libertaire, l’être humain a une relation d’harmonie avec la nature quand il vit en mode nomade. Rien ne lui appartient. Tout est disponible pour tous. Migrer c’est commencer la recherche de l’utopie. Vouloir remplacer le non-conformisme et l’angoisse par l’illusion et l’espoir.

L’INTOXICATION PROGRAMÉE

Nicolas Berggruen, président du Berggruen Institute, une importante et influante institution d’études politiques et sociales disait:

«C’est l’immigration qui a créé les États Unis. En intégrant les immigrés comme citoyens individuels en leur proportionnant les moyens pour pouvoir progresser socialement, nous avons créé une ressource dynamique qui pousse notre prospérité et enrichit notre culture. C’est la raison qui différencie les USA de l’Europe. Au lieu d’attaquer les immigrants et lever des murs de peur, on doit refonder les fondations sur lesquelles nous avions construit notre culture de l’aspiration.»

C’est n’est pas un hasard que suite à «la crise économique» de 2008, une de premières mesures de la Maison Blanche et du Congrès Américain fut la proposition de légaliser la situation d’environ 12 millions de sans papiers. Pourquoi? Cela pouvait représenter entre 750’000 et 900’000 nouveaux postes de travail.

Par exemple, dans le cas de l’Espagne, c’est grâce au facteur de la migration qu’entre 2000 à 2005 le PIB a augmenté de 50%, et le salaire moyen d’environ 13% (alors que celui des immigrants un 1,3%).

Alors pourquoi les médias et les partis politiques sont opposés à l’arrivée des étrangers si ce n’est pas forcement négatif au niveau économique? C’est la pression pour nous mettre l’idée dans la tête, aux arrivants, qu’il ne faut pas revendiquer plus de ce qui est offert, et qu’on est déjà assez fortunés, par exemple, d’avoir un travail.

En Suisse en 2014, au moins un cas de sous-enchère salariale a été découvert dans 29% des entreprises contrôlées assujetties à une convention collective de travail, CCT (imaginons ce qui arrive dans celles qui n’ont pas de convention). Le dumping salarial ne fait que des perdants. D’un côté, les ouvriers dont les salaires minimums ne permettent pas des conditions de vie décentes. De l’autre, l’employeur correct qui doit faire front à une concurrence déloyale.

D’autres conséquences économiques sont la délocalisation des entreprises, la baisse de la consommation (c’est une pratique habituelle des immigrants d’essayer d’épargner au maximum pour pouvoir envoyer des fonds aux familles) ou l’augmentation des prix des logements.

La concurrence et la productivité sont les coupables de notre non-solidarité vers l’autre. Dès petits, nous sommes éduqués pour réussir individuellement dans la vie. On devrait éviter toute concurrence destructrice entre nationaux et étrangers, migrants ou réfugiées qui finalement nous conduit à un «dumping social» et à une perte progressive de droits pour tous.

LE BONHEUR EST PROCHE,
LE BONHEUR EST LOINTAIN

On a déjà vu qu’une personne qui ne s’intègre pas dans une société n’est pas intéressante d’un point de vue économique. Mais c’est difficile qu’une personne puisse sentir faire partie d’un collectif si on lui enlève ses droits de base (accès à l’éducation, droit de vote, regroupement familial, etc.) mais aussi si elle ressent l’intolérance ou la discrimination dans la rue (contrôles policiers, publicité xénophobe, etc.). Il faut aussi dire que c’est n’est pas le fait d’être étranger si non le fait d’appartenir aux catégories socio-économiques moins favorisés qui est déterminant dans les statistiques de criminalité.

La cohésion sociale n’est pas une utopie sinon un objectif. Le bien-être arrive quand on se sent partie d’un collectif, quand on a des relations avec nos proches mais aussi avec nos voisins et notre quartier.

La plus longue étude sur le bonheur jamais réalisée révèle que ce n’est ni la célébrité ni l’argent qui nous font être vraiment heureux, sinon les bonnes relations sociales. Pour cette raison nous devons rester optimistes. Il existe déjà plusieurs initiatives dans toutes les domaines (de la politique jusqu’à l’éducation) où l’économie n’est pas le but principal (devis urbains participatifs, coopératives de logement, travail associatif, éducation participative, systèmes d’échange locaux, monnaies locales complémentaires, banques de temps, etc.). Et presque dans toutes ses alternatives il existe deux facteurs en commun : la participation collective et la mixité sociale.

Si on pense qu’aux bénéfices économiques, ce système pourrait nous plaire mais si on pense au bonheur, il faudra commencer à réfléchir au collectif et non à l’individu.

Seul, on va plus vite; Ensemble, on va plus loin. (Proverbe africain)

 

RÉFÉRENCES
Les réfugiés participent déjà aux frais d’asile- (nxp/ats). 15 janvier 2016
http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/Les-refugies-participent-deja-aux-frais-d-asile-11287785
Inmigración e ideología anarquista. Protesta agitativa contrainstitucional y gráfica contestataria (1970-1940). Lidia Moroziuk. Facultad de Filosofía y Letras. UB.
Crisis e inmigración. Observatorio Vasco de Inmigración, Ikuspegi Imanol Zubero. 24/06/2013
La crise des réfugiés syriens en quelques chiffres. Amnesty International. 4 septembre 2015. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/09/syrias-refugee-crisis-in-numbers/
Lo que tiene que hacer Estados Unidos 28/01/16. El País. Nicolas Aznárez.
The Economic Benefits of Comprehensive Immigration Reform, Raúl Hinojosa-Ojeda.
Los inmigrantes ante la crisis económica: ¿De la precariedad a la exclusión? Vizan, Carmen. Revista Mugak nº54.
Rapport du Secrétariat d’Etat à l’économie SECO, 2014.
Non à l’état d’exception permanent contre les étrangers-ères. Jean-Michel Dolivo. SolidaritéS nº281 14, Janvier 2016.
75-year-long Harvard study on adult happiness. Robert J. Waldinger. Harvard Study of Adult Development.

 

NOTES
[1] Marea Granate Global: http://mareagranate.org/
[2] Marea Granate Zürich: https://www.facebook.com/Marea-Granate-Zürich/
[3] Marea Granate Suisse Romande: https://www.facebook.com/mareagranatelausanne/
[4] Centre de Contacts Suisses Immigrés: http://ccsi.ch/
[5] Plus que 2 millions d’espagnols sont partis depuis 2008: http://www.eldiario.es/sociedad/van-reflejan-estadisticas-oficiales_0_367814019.html
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_mondiales_contre_la_guerre_d’Irak
[7] Movimiento por una vivienda digna (Mouvement pour un logement digne), est le nom donné à tout une serie de mouvements sociaux nés en Espagne avec l’objectif de réclamer le droit à avoir un logement, comme l’article 47 de la Constitution Espagnole rassemble.
https://es.wikipedia.org/wiki/Movimiento_por_una_vivienda_digna_en_Espa%C3%B1a
[8] Le mouvement Anti-Bolonia a eu lieu en Espagne mais aussi dans des autres pays d’Europe. Les manifestations et les grèves organisées voulaient arrête la réforme du system universitaire européen et l’implantation du modèle Bolonia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Processus_de_Bologne
[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_Indign%C3%A9s
[10] http://mareablancasalud.blogspot.ch/
[11] https://www.facebook.com/pages/Marea-Violeta
[13] D’entre tous les points de la Lei para la Seguridad Ciudadana («Ley Mordaza») il faut remarquer ceux qu’ont fait alerté les gens: des amendes pouvant allers de 601 à 30.000 € pour «l’organisation de manifestations non communiquées aux institutions de l’Etat comme le Congrès, le Sénat, les Parlements, etc.»; pour «perturbation de l’ordre ou l’obstruction des rues avec du mobilier, voitures ou conteneurs»; pour «le refus d’arrêter une manifestation ou assemblée quand l’autorité l’indique»; pour «utiliser sans autorisation l’enregistrement d’images, vidéos ou les informations personnelles des agents policiers»
[14] https://fr.wikipedia.org/wiki/Avortement_en_Espagne
[14] Depuis 2011, les citoyens espagnols résidants à l’étranger sont obligés de « prier » leur vote. La réforme de quelques articles de la législation électorale espagnole (negociée entre PP, PSOE et CiU) a initié une pratique qui, depuis le début (élections regionales de 2011), a démontré avoir des effets dévasteurs sur la participation électorale des émigrés espagnols: l’abstention (clairement induite) a crût, lors de toutes les votations, plus de 90%.
[15] http://mareagranate.org/category/precariedad/
http://oficinaprecariaberlin.org/

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > MAREA GRANATE: UNE NOUVELLE VAGUE D’ÉMIGRANTS ESPAGNOLS

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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