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RÉSUMÉ

Selon le psychanalyste José Bleger les théories et les thérapies ont la même structure que le phénomène qui a été à leur source. Suivre ce fil sur une thématique telle que la torture s’avère particulièrement pertinent : notre manière de penser la torture, tant sur un plan théorique que clinique, semble en effet s’être fondée sur la structure même du phénomène de torture que l’on pourrait décrire comme relevant d’un ordre binaire dans lequel la pensée perd toute fluidité. En résonnance, l’étude de la torture en sciences humaines souffre d’un regard clivé: la dimension sociopolitique de la torture est dissociée des conséquences existentielles que les sévices peuvent produire chez l’individu. En dissociant la torture de la dimension sociopolitique qui lui est inhérente, on la dépouille de sa complexité; on évince ainsi l’indispensable réflexion sur nos responsabilités sociétales. Analyser la torture de manière sociopolitique, notamment au travers du concept de système torturant, permet non seulement de comprendre les enjeux et les mécanismes de la torture, mais aussi d’apporter à ceux qui l’ont vécue, des réponses thérapeutiques adaptées.

 

«La façon de nommer les faits n’est ni accessoire ni innocente ; au contraire, elle consolide la manière de voir les choses et organise la nature des faits et les objectifs du processus thérapeutique»
Marcelo Viñar : 2007, p. 221

 

INTRODUCTION

Le psychanalyste argentin José Bleger a pointé dans divers écrits l’importance d’entretenir un regard critique sur les théories et les thérapies qui peuvent être structurées en résonnance avec le phénomène qui a été à leur source: il a décrit le cadre psychanalytique en tant qu’institution à l’intérieur des limites de laquelle les «comportements» des patients peuvent être analysés (Bleger: 1979, p. 285) ; il a montré qu’un détail ne doit pas être considéré comme seul détail mais comme indice d’une Gestalt (Bleger: 1980, p. 297); plus largement encore, au-delà du champ clinique, il a développé l’idée que «nos organisations psychiatriques, nos thérapies, nos théories et nos techniques ont (…) la même structure que le phénomène que nous essayons d’étudier» (Bleger, cité par Caloz-Tschopp : 2014, p. 44).

Cette appréhension des faits sur une thématique telle que la torture, engage à examiner d’un point de vue sociologique la manière dont la torture est scientifiquement pensée dans les sciences sociales et la façon dont elle est «traitée» sur un plan pratique. Il apparaît que la théorisation de la torture et la prise en charge thérapeutique de ceux qui l’ont subie se sont constituées en écho à la structure même du phénomène de torture que l’on pourrait décrire comme relevant d’un ordre binaire dans lequel la pensée perd toute fluidité. En résonnance, l’étude de la torture en sciences humaines souffre d’un regard clivé: la dimension sociopolitique de la torture est dissociée des conséquences existentielles que les sévices peuvent produire chez l’individu. En dissociant la torture de la dimension sociopolitique qui lui est inhérente, on la dépouille de sa complexité; on évince ainsi l’indispensable réflexion sur nos responsabilités sociétales. Analyser la torture de manière sociopolitique, notamment au travers du concept de système torturant (objet d’une recherche effectuée de 2007 à 2012 dans le cadre d’un doctorat en sociologie clinique au Laboratoire de Changement Social et Politique de l’Université de Paris 7), permet non seulement de comprendre les enjeux et les mécanismes de la torture, mais aussi de pouvoir apporter à ceux qui l’ont vécue, des réponses thérapeutiques adaptées.

1. L’APPROCHE CLIVÉE DE LA TORTURE EN SCIENCES HUMAINES

DE L’ORDRE BINAIRE AU CLIVAGE «HUMAINS, MONSTRES ET VICTIMES»

La torture est avant l’institution d’un ordre totalitaire constituée autour d’une vision binaire du monde. De fait, elle répercute cet ordre binaire chez ceux qui la subisse, comme en témoigne le ressenti au moment des sévices d’un jeune homme suivi en thérapie par Marcelo Viñar: «L’ordre du monde que transmettait l’officier pénétrait sa chair. Le reste, les choses d’auparavant, s’évanouissaient. Ce qui était immédiat et évident, c’était qu’il y avait deux sortes d’hommes : les uns étaient propres, leur rire montrait qu’ils étaient vivants, leur voix et leurs gestes manifestaient qu’ils étaient sûrs d’eux-mêmes. Et dans chaque acte quotidien comme le bain, les repas ou le repos, ils avaient le pouvoir de donner ou d’enlever. Les autres étaient sales et sentaient mauvais, ils rampaient en gémissant dans ces porcheries. Leurs voix n’exprimaient plus de contenu distinct, rien qu’une réitération monotone de cris de douleur et quelques insultes de rage. Les uns étaient le triomphe, les autres l’effondrement» (Viñar, Viñar: 1989, p. 43).

Dans l’après-coup des sévices, cet ordre du monde binaire tend à perdurer, ce qui se traduit par un clivage radical dans l’éprouvé de ceux qui ont vécu la torture: le monde est désormais coupé en deux, avec d’un côté «les vivants», et de l’autre «les morts» et leurs semblables, groupe dans lequel l’individu a été brutalement projeté. Un sentiment de désappartenance à la communauté humaine s’instaure, signe de ce clivage radical. Plaqué à cette binarité, l’être est toujours sous emprise, influence qu’il lui faudra comprendre et défaire pour retrouver la complexité du monde.

Il apparait logique que le sujet soit aux prises avec cette binarité, cette dernière étant la conséquence directe du vécu de la torture. Ce qui est plus remarquable, c’est que cette vision clivée et restrictive de la torture ait imprégné le sens commun. L’acte de torture est perçu dans sa dimension inhumaine, et de fait, une rupture s’opère entre les «humains» d’un côté, indemnes de la torture (les soignants, les citoyens lambda), les «monstres» de l’autre (les tortionnaires), et au milieu, les «victimes», marqués par cet abject, cet incompréhensible, cet impensable. L’être qui a subi la torture ne peut qu’alors éprouver l’incompréhension de ses interlocuteurs, leur malaise, voire leur dégoût, ce qui va contribuer à l’enfermer dans l’idée fausse que son expérience est intransmissible.

Ainsi, l’appréhension de la torture comme phénomène monstrueux, ferme les portes à une analyse approfondie des enjeux et des mécanismes qu’elle recouvre.

LES CLINICIENS DE LA TORTURE

Nous pourrions alors penser que dans le champ disciplinaire de la psychologie, les auteurs seraient plus à même d’en éclairer les logiques sous-jacentes. Néanmoins, même lorsque la torture est le fait de violences politiques, les écrits en psychologie s’orientent habituellement vers la mise en lumière de ses conséquences psychiques [1]. Dans le champ de la psychiatrie et de la psychopathologie, la torture est abordée sous le prisme de l’hégémonique théorie du traumatisme comme «trouble de stress post-traumatique» qu’il convient d’évaluer et de décrire. Dans une perspective clinique, on privilégiera le terme de «névrose traumatique» (les «névroses de guerre», Freud: 1919 – les «névroses traumatiques», Barrois: 1998). Or la terminologie de «névrose» renvoie à un conflit intrapsychique, et en ce sens, ne correspond pas à la spécificité de la torture, à savoir, le fait qu’un tiers a cherché de manière intentionnelle à produire l’anéantissement d’un individu. Le sujet ne peut donc pas être tenu pour responsable psychiquement des symptômes qu’il présente dans l’après-coup des sévices [2].

Aborder la torture en tant que traumatisme ou névrose, nous amène à nous placer du côté d’une pathologisation des troubles: cette logique se situe dans le continuum de culpabilité et de honte (Amati Sas: 1989) qui écrase habituellement la personne qui a vécu la torture et qui a été traitée comme une entité non humaine. Cela renforce le clivage entre victimes et non victimes. Aussi, comme le souligne Marcelo Viñar, «penser en termes de névrose traumatique n’est pas du tout la même chose que penser en termes de trace ou d’inscription; ceci entraîne de toute évidence des conséquences sur la compréhension et le développement qui découle de notre travail. Par conséquent, la querelle n’est pas terminologique mais doctrinale. L’une met l’emphase sur la normalisation, la cicatrisation ou l’indemnité du corps et l’âme (du soma et de l’appareil psychique). Sa vocation est de s’inscrire dans le discours médical ou psychopathologique. L’autre souligne l’inscription dans la culture et dans l’histoire» (Viñar: 2009).

Rompre avec cette pathologisation s’avère donc une première nécessité non plus seulement théorique et clinique, mais aussi éthique. En s’engageant sur cette voie, une véritable rupture épistémologique (Bachelard: 1938) peut s’opérer: il devient alors possible de remettre en question l’idée même de traumatisme qui est systématiquement associée à la torture. Jean Améry, auteur autrichien, torturé et déporté par les Allemands durant la seconde guerre mondiale, dénonçait déjà dès 1966 cette association : « Je ne suis pas « traumatisé », je me trouve en parfaite concordance intellectuelle et psychique avec la réalité. […] Je vis et met en lumière dans mon existence personnelle une réalité historique propre à mon époque» (Améry : 2004, p. 208). En refusant de se laisser étiqueter par ce terme technique et réducteur, Jean Améry refuse – avec raison – de porter la responsabilité de ses souffrances consécutives à la torture et à la déportation: il pointe ainsi que cette responsabilité est avant tout sociétale. Il a eu la perspicacité de saisir que ses «troubles» n’étaient que des réactions normales à une situation sociale anormale (Métraux: 1999).

Sur un registre moins pathologisant, les références à la capacité de résilience de l’individu sont fréquentes. La résilience, c’est-à-dire la capacité de rebondir après un événement traumatique, «fait le constat que des événements traumatogènes n’aboutissent pas nécessairement à une pathologie traumatique. Ceci est exact et parfaitement attesté par la clinique des violences extrêmes. Mais ce faisant, il convient d’être vigilant pour que d’authentiques pathologies traumatiques ne soient pas interprétées comme des impossibilités « à être résilient »» explique la psychologue clinicienne Françoise Sironi. Aussi doit-on user avec prudence de ce concept: «Un concept clinique tel que la résilience, contribuerait alors à parachever, par l’exclusion du statut de victime, l’entreprise destructrice des systèmes persécuteurs» (Sironi: 2007, 42).

En ramenant la torture à sa seule dimension psychologique, nous entérinons une vision binaire de la société qui serait divisée en deux, avec d’un côté les personnes indemnes, et de l’autre, les victimes. En considérant les faits sous cet angle, les personnes ayant subi des actes de torture se trouvent excluent de la structure sociale. Selon José Bleger en effet, «la société tend à installer un clivage entre ce que l’on considère comme sain et comme malade, comme normal et anormal. Ainsi s’établit un clivage très profond entre elle (la société « saine ») et tous ceux qui, comme les fous, les délinquants et les prostituées finissent par produire des déviations et des maladies qui, on le suppose, n’ont rien à voir avec la structure sociale. La société s’auto-défend, non pas des fous, des délinquants et des prostituées, mais de sa propre folie, de sa propre délinquance, de sa propre prostitution; de cette façon, elle les place hors d’elle-même, les méconnaît et les traite comme si elle lui étaient étrangères et ne lui appartenaient pas en propre» (Bleger, cité par Caloz-Tschopp: 2014, p. 44).

Mais comment peut-on penser la torture en dehors de ses seules conséquences psychiques et réintroduire la dimension sociopolitique qui lui est pourtant inhérente, tant d’un point de vue théorique, que clinique?

2. RÉINTRODUIRE LA DIMENSION SOCIOPOLITIQUE DANS L’APPREHENSION DE LA TORTURE

SUR UN PLAN THÉORIQUE

Se défaire de ces discours et rattacher la torture de manière explicite à la dimension sociopolitique qui lui est inhérente implique de trouver une nouvelle terminologie pour la penser. Ma recherche doctorale intitulée «Les possibilités d’être après la torture, sociologie clinique du système torturant» s’est basée sur l’idée que pour saisir la façon dont les sujets peuvent se dégager de l’emprise de la torture (ou du moins tentent de s’en dégager), il est nécessaire de comprendre ce que recouvre cette emprise. Cette dernière est la conséquence d’une confrontation non pas avec un acte de torture, mais avec un système torturant. L’idée d’une appréhension systémique, née de la volonté de réintégrer la dimension sociopolitique dans l’analyse de ce que recouvre la torture, veut mettre en évidence que la torture englobe sous son aspect structurel trois éléments constitutifs et interdépendants: les actes de torture, le contexte qui les a rendus possibles – contexte totalitaire, de belligérance, ou de violence privée – et l’intention avec laquelle les tortures ont été produites – intention du tortionnaire ou du commanditaire – (Montagut: 2014).

Comme pour tout système, la modification d’un composant modifie l’ensemble du système. La nouvelle structure est chaque fois unique, et nous pourrions parler d’une multiplicité de systèmes torturants. Pour autant, en travaillant à comprendre les logiques de ces systèmes auprès des personnes qui les avaient subis, trois logiques qui les traversent de manière récurrente peuvent être repérées: la logique judiciaire qui tend à utiliser la torture comme moyen de recueillir des renseignements; la logique rééducationnelle qui vise à transformer les comportements; et la logique punitive dans laquelle l’acte de torture est associé à un désir de vengeance. Ces trois logiques particulières vont orienter l’emprise que le sujet a subi: c’est pourquoi la logique d’emprise est la logique qui domine les visées judiciaires, rééducationnelles, ou punitives.

Cette appréhension systémique permet par ailleurs de rendre central le fait que la torture est une mise en pratique d’une intention de nuire. Délimiter les contours exacts de ce qui constitue un acte de torture et de ce qui relève par ailleurs d’un acte inhumain, cruel et dégradant n’est pas toujours aisé (Montagut: 2015): c’est en regardant l’essence du système qui a produit cet acte, c’est-à-dire en analysant l’intention de l’acte malveillant en le modulant au contexte qui l’a rendu possible, qu’il devient alors possible de déterminer clairement si ledit acte relève ou non de torture.

Par ailleurs, l’analyse de l’intention de l’acte ne peut être dissociée d’une recherche de compréhension de son auteur: à quoi a-t-il cédé en commettant ces actes? À ces pulsions? À la pression ou l’influence d’un groupe? Le fait de comprendre son parcours (a-t-il été socialement formaté? A-t-il obéit à des ordres? À quel degré de contraintes était-il soumis?) n’est pas une tentative de justifier son passage à l’acte mais permet de l’éclairer. Considérer le tortionnaire dans sa dimension humaine permet de se dégager de la seule explication d’un sadisme exacerbé qui verrouille une véritable compréhension (avec le risque toutefois de tomber dans l’excès inverse, comme celui de l’image du héros Jack Bauer de la série 24 heures chrono, justicier fondé à pratiquer la torture, «bourreau gentilhomme» comme le nomme Charlotte Lacoste: 2010). On ne peut céder à la facilité de croire que la torture est l’œuvre d’individus sadiques, même si la dimension sadique peut être présente lors d’acte de torture : mais le sadisme n’est pas – le plus souvent – la cause de la torture: il en est le moyen. Ainsi, loin d’être un système «fou», illogique, mis en place par quelques individus sadiques, le système torturant obéit à des logiques précises, il s’opère selon des paramètres minutieux construits collectivement sur le savoir dégagé des expériences de torture antérieures.

Ainsi, ce n’est qu’à se déprendre des représentations réductrices de la torture et de l’horreur qu’elle produit qu’il devient possible d’en comprendre les mécanismes, de pouvoir y faire face, et ainsi espérer de manière préventive sur du long terme, être en mesure de les déconstruire.

REPENSER L’ACCOMPAGNEMENT THÉRAPEUTIQUE

Sur un plan clinique, l’accompagnement des personnes ayant subi des actes de torture implique des réaménagements spécifiques : le premier d’entre eux est la posture du clinicien qui devra sortir de la logique de la bienveillante neutralité (attitude qui consiste de la part du thérapeute à ne pas prendre parti dans les conflits qui divisent le patient) et s’engager politiquement et humainement dans la thérapie.

Techniquement, il ne s’agit plus d’accompagner la prise de conscience du sujet dans sa responsabilité dans la formation de ses symptômes (perspectives cliniciennes) ou dans une modification comportementale (perspectives cognitives), mais plutôt de déceler chez les personnes qui ont vécu la torture les traces d’une influence non naturelle, déterminée par les actes de torture. Les troubles présentés par les patients ne sont pas illogiques et désordonnés mais répondent à la logique intentionnelle qui sous-tend la torture. Aussi, il s’agira, à l’inverse des thérapies classiques, d’aider les patient à accepter qu’ils ne peuvent en aucun cas être tenus pour responsables des symptômes développés dans l’après-coup des sévices. Bien au contraire, la thérapie va consister à démasquer et analyser l’influence avec laquelle la personne se débat.

3. CE QUE RECOUVRE LE SYSTÈME TORTURANT

OBJECTIF DE LA TORTURE: L’ANÉANTISSEMENT EXISTENTIEL OU DÉSUBJECTIVATION

Le système torturant est traversé par une recherche d’emprise et de désaffiliation. Il s’agit de plonger le sujet dans des règles paradoxales, violentes, de produire son anéantissement existentiel, en l’isolant, le déculturant, et en produisant ce sentiment si particulier de désappartenance d’avec la communauté humaine. La torture est l’acte par lequel un ou plusieurs individus entreprennent d’obtenir un point de rupture chez un autre. Les auteurs qui ont travaillé ces questions ont nommé cette rupture «démolition» (Viñar: 1989) ou encore «auto-trahison» (Cusick: 2008). L’individu objectivé de manière intentionnelle par un tiers tend à la suite des sévices, à désinvestir ce qui le constitue en tant que sujet: c’est pourquoi nous avons privilégié la terminologie de désubjectivation pour expliciter cette désarticulation (Montagut: 2014).

Le tortionnaire ne cherche qu’accessoirement à réduire les capacités physiques et mentales de sa victime: sa quête se trouve dans le renoncement du sujet à lui-même. Dans le célèbre roman 1984 de George Orwell, par exemple, le héros, Winston Smith, londonnien qui travaille dans un Ministère fictif, celui de la Vérité, dans un contexte totalitaire, est traqué et arrêté par la Police de la Pensée en raison d’opinions contestataires : torturé et contraint de renoncer à toute vérité qui n’émanerait pas du Parti, il renonce à la logique mathématique et accepte l’idée que 2+2 font 5. Mais la désubjectivation ne se produit véritablement que lorsque soumis au supplice des rats (sa phobie), il renonce à ce qu’il a de plus cher, son amour pour sa femme, et il implore les tortionnaires de s’en prendre à elle plutôt qu’à lui (Orwell: 1950).

Dans cet état de désubjectivation, le sujet est réduit au silence. Cela conduit à l’idée que contrairement à l’objectif souvent affiché d’une utilisation de la torture visant à produire des aveux, le système torturant cherche surtout à faire taire. Dans les contextes de violence d’État liée au totalitarisme ou à une dictature, l’aveu désaffilie le sujet de son groupe d’appartenance (le secret étant l’une des modalités de constitution d’un groupe), il n’est qu’un prétexte à une tentative de dépouillement de ce qui forge l’identité mais aussi l’humanité de l’individu. D’ailleurs, dans de telles situations, la véracité des aveux n’a aucune importance (Cruvellier: 2011).

LE RÉSULTAT DE LA TORTURE: LA DÉSARTICULATION DE L’ÊTRE

Après avoir vécu la torture, les possibilités d’être sont tellement altérées que le sujet semble s’être effacé au profit du traumatisme. Cette impression d’effacement, de fusion entre l’être et le traumatisme, est la marque même de l’emprise du système torturant. L’être s’est brisé selon des lignes prédéfinies: il est atteint dans ses assises subjectives; ses repères sociaux et ses capacités relationnelles; et, troisième point de déchirure, ses assises dans le monde. Cette triangulation, Moi, Autrui et le Monde est tout à fait fondamentale pour penser l’errance dans laquelle est plongé le sujet.

Cette triangulation peut s’entendre sur le plan psychique par la notion d’espaces de subjectivité proposées par les psychanalystes Isidoro Berenstein et Janine Puget (Berenstein, Puget : 2008) [3].

AVEC LE TEMPS; CE QU’IL RESTE DE LA TORTURE

Les effets du système torturant sont agissants bien après que le sujet soit parvenu à se reconstruire. Une partie de mes travaux de recherche visait à comprendre les effets d’emprise du système torturant sur le long terme. Le dispositif méthodologique consistait à retrouver des années plus tard des patients demandeurs d’asile que j’avais suivis en tant que thérapeute pendant plusieurs années. Libérés des manifestations symptomatiques les plus invalidantes liées à l’emprise du système torturant, ils étaient à la fin de leur thérapie dans de très bonnes dispositions: ils étaient désireux de poursuivre leur travail de reconstruction en France, certains encore dans l’attente de retrouver des membres de leur famille, d’autres envisageant même de se réinvestir politiquement.

Des années après la fin de leur thérapie, tous avaient repris en apparence le cours «normal» de leur vie. Cependant, nos entretiens ont mis en évidence qu’ils avaient réaménagé fondamentalement leur rapport au monde et à autrui, de façon à se sentir en sécurité, et éprouver le sentiment de garder le contrôle sur leurs relations sociales. Autrui était toujours perçu comme potentiellement destructeur, comme si toute relation humaine portait désormais en elle de façon embryonnaire le germe du pouvoir et de l’emprise.

Le dégagement de l’emprise de la torture s’est avéré partiel, et n’avait souvent été possible qu’au prix d’une fracture de l’être. Des moments de crises étaient toujours susceptibles de revenir, même s’ils étaient plus brefs avec l’effet du temps, mieux appréhendés par les sujets qui se savaient armés pour y faire face. Leurs résurgences plaçaient les personnes dans un état d’alerte plus ou moins prégnant, un état d’intranquillité. Cet état d’intranquillité est à lier directement – pour les personnes que j’ai rencontrées –, à l’impunité de leur tortionnaire.

Les personnes qui ont participé à cette recherche avaient toutes été en situation de demandeurs d’asile en France. Parmi elles, certaines avaient obtenu le statut de réfugié politique. Si cet octroi, indispensable dans le processus de reconstruction pour les personnes ayant été torturées en exil, avait attesté de la véracité des violences subies, leur avait permis de bénéficier d’une protection, et dans ce sens valait comme «reconnaissance éthique» (Gomez Mango: 1997, p.291), il restait limité car les instances statuant sur l’asile n’ont pas vocation à juger les tortionnaires. Cette impunité apparaissait alors comme une véritable «blessure morale» (Honneth: 2002).

CONCLUSION

En suivant la pensée de José Bleger, selon laquelle les théories et les thérapies ont la même structure que le phénomène que nous cherchons à étudier, nous avons vu que la torture, sur le plan théorique et clinique tend à être simplifiée et réduite à un acte barbare, inhumain, incompréhensible. En dissociant la dimension sociopolitique à l’analyse de la torture, on dépouille la torture de sa complexité, évitant ainsi d’interroger la responsabilité de la société. Il devient dès lors plus facile de penser que la torture est une pratique d’un autre temps, qu’elle ne peut se produire que dans un ailleurs qui nous semble à nous, citoyens de démocraties, assez éloigné.

Pourtant, nous avons vu dans la gestion de l’administration Bush des attentats du World Trade Center que le recours à la torture est toujours une tentation forte pour une démocratie dans des situations de crise. Les modalités de recours à la torture sont adaptés et laissent penser à une humanisation de la torture: on utilise une torture blanche, celle qui ne laisse pas de trace physique – la no-touch torture [4]. Pourtant, au-delà de la question du respect des droits de l’homme et de l’éthique, le recours à la torture s’avère être stratégiquement un mauvais calcul pour les démocraties: à court terme en raison de l’inefficacité de ces méthodes; à moyen terme, car cela compromet durablement leur légitimité internationale; et à long terme, car la torture et toutes les incarcérations illégales peuvent devenir le terreau de futurs actes de violence.

L’exemple américain nous enseigne que le recours à la torture constitue pour les démocraties un véritable suicide politique: «Les historiens à venir trouveront que le scandale d’Abu Ghraib était emblématique, tant comme cause que comme conséquence, du déclin de la puissance américaine», souligne l’historien Alfred Mc Coy (Mc Coy: 2012, p. 444). Et en effet, l’échec de la CIA qui a eu recours à la torture après les attentats du 11 septembre 2001, mis en perspective avec la pratique du FBI qui s’en est tenu aux méthodes validées et prouvées de détentions et d’interrogatoires, a montré que ces derniers avait eu raison: «Il est indiscutable que le FBI, et non la CIA, remporta les plus grands succès en obtenant des informations de la part des détenus et en arrêtant en pleine course des complots terroristes. De plus, les interactions des deux furent frappantes: en plusieurs occasions, les agents du FBI obtinrent des informations vitales grâce à leurs procédures, puis transférèrent leurs détenus à la CIA, qui appliqua ses techniques d’interrogatoire renforcées. Dans chaque cas, le flux d’informations exploitables se tarit immédiatement et les informations produites par la suite se révélèrent beaucoup moins fiables: la dureté n’a produit que des résultats faibles tout en mettant en péril la sécurité» (Horton, MacArthur : 2015, p. 31-32).

Etienne Balibar avait noté ce paradoxe de l’inutilité mais de l’utilisation de la torture aux États-Unis: pour lui, il s’agissait là de l’expression de la dimension fantasmatique d’exercice de pouvoir de l’État américain qui s’est manifestée par la recherche d’une emprise radicale à l’égard des musulmans (Balibar: 2010).

L’expérience américaine de l’usage de la torture psychologique en réponse à des attentats terroristes, est donc particulièrement utile: à charge des États démocratiques victimes de terrorisme sur leur sol de se servir au mieux de cet enseignement. La lutte menée contre le terrorisme par les démocraties doit impérativement se doter de moyens et de techniques en adéquation avec leurs propres valeurs, comme le souligne Dianne Feinstein à l’origine de ce rapport : «La leçon majeure de ce rapport est que, malgré la menace et la nécessité d’obtenir des résultats, les actions des agents du renseignement doivent toujours refléter ce que nous sommes en tant que nation et correspondre à nos lois et nos standards» (Feinstein : 2015, p. 49).

 

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NOTES
[1] Hormis quelques cliniciens qui ont proposé des approches alternatives : nous pouvons citer Françoise Sironi, Marcelo et Maren Viñar ou encore Silvia Amati Sas.
[2] D’ailleurs Claude Barrois le précise dans la préface de la réédition de son ouvrage : le terme de névrose doit être perçu « comme une indication quasi sténographique, voire comme une pure facilité d’écriture » (Barrois : 1998, 1). Le terme a depuis la parution du livre laissé place à celui de «syndrome psychotraumatique».
[3] Selon les auteurs, la subjectivité est constituée de trois espaces: l’intrapsychique, ou celui des relations objectales (entre le moi et les objets intérieurs); l’intersubjectif, ou l’espace du lien entre «soi-même» et l’autre extérieur ; le trans-subjectif, ou celui des relations entre le sujet et le contexte social partagé.
[4] La perversité de la torture blanche est de laisser penser que par cette forme particulière, les enjeux de la torture seraient différents. Or la volonté d’anéantir, de démolir l’être humain est exactement la même. Il s’agit de briser le sujet dans sa volonté, de produire sa désubjectivation. La torture blanche porte atteinte aux trois espaces de subjectivité que nous avons évoqués, en attaquant la sphère intime, sociale et en essayant de créer un lien totalitaire à autrui. La tentative d’anéantissement de l’individu peut même apparaître plus complexe que dans la torture physique, dans la mesure où il ne s’agit plus «seulement» d’exploiter les faiblesses corporelles du sujet et provoquer la douleur, mais de l’atteindre précisément dans ses retranchements.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > PENSER LA TORTURE AVEC JOSÉ BLEGER, Muriel MONTAGUT, Psychologue clinicienne, chercheuse associée en sociologie clinique, chercheuse associée, Laboratoire de Changement Social et Politique Université Paris 7

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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