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LA SYMBIOSE (extrait)

«… la recherche sur la symbiose, thème que nous estimons d’une grande importance pour une meilleure compréhension des problèmes de la psychologie normale et de la psychopathologie, de la psychologie individuelle et de la psychologie de groupe, de la psychologie des institutions et de la psychologie des communautés. Telle est, en somme, l’ampleur des domaines et des problèmes que recouvrent les recherches sur la symbiose.

Il ne s’agit pas ici de baptiser d’un nom nouveau des phénomènes déjà connus, mais de les resituer autour d’un concept plus proche de la réalité: la symbiose nous place d’emblée, et dès le début du développement de la personnalité, dans l’interrelation humaine qui présente ici des caractères très particuliers; son étude nous aide à comprendre d’autres phénomènes de la vie et de la pathologie de l’adulte et exige que nous révisions certaines hypothèses et certaines théories. (…)

L’étude de la symbiose nous a d’autre part conduit à un autre problème d’importance capitale: celui de l’ambiguïté dans la normalité, la pathologie de la vie quotidienne. L’hypothèse selon laquelle le noyau – ou raison fondamentale – qui permet au lien ou à l’interdépendance symbiotique de se constituer ou de persister serait, dans son essence même, de nature ambiguë, nous a fourni le pont entre ces deux thèmes. Nous avons donc été inévitablement conduit à étudier l’ambiguïté (…).

L’un de ces points fondamentaux est la remise en question de l’assertion selon laquelle les premiers cadres de la vie de l’être humain se caractérisent pas l’isolement ; ce serait à partir de cet isolement que le sujet entrerait graduellement en relation avec d’autres êtres humains. Cette assertion est la quintessence de l’individualisme portée au domaine scientifique car l’individu ne naît pas être isolé et ne peut donc structurer peu à peu sa vie sociale en perdant cet isolement au profit de l’assimilation de la culture. En remplacement de cette hypothèse, nous avons été amené à concevoir un état d’indifférenciation primitive, point de départ du développement humain. Ce qui signifie, entre autres, que nous n’avons plus à chercher comment l’enfant, tout au long de son développement, entre en relation avec le monde extérieur, mais comment un type de relation (indifférenciée) se modifie pour parvenir, dans le meilleur des cas, au développement de l’identité et du sens du réel. (…).

Cette indifférenciation primitive n’est pas non plus, dans l’absolu, un état d’indifférenciation mais bien une structure ou une organisation distincte qui comprend toujours le sujet et son milieu, entités non différenciées. C’est un résidu de noyaux de cette indifférenciation primitive qui, chez une personnalité «mûre», est responsable de la persistance de la symbiose. Ce résidu, nous lui avons donné le nom de noyau agglutiné et il se manifeste aussi bien dans le développement normal (adolescence, période de crise et de changement) que dans la pathologie (épilepsie, mélancolie, etc.). Si la totalité ou une grande partie de la personnalité se structure autour d’une des modalités de cette indifférenciation primitive, nous nous trouvons alors devant le type de personnalité ambiguë ou devant des traits de caractère ambigus. Par ailleurs, soulignons que cette indifférenciation primitive et ses deux phénomènes les plus saillants (symbiose et ambiguïté) sont normaux non seulement en fonction de leur grandeur, mais aussi de leur dynamique; ils peuvent donc signifier ou impliquer aussi des tableaux pathologiques ou des moments pathologiques dont certains sont même nécessaires à l’évolution normale de la personnalité».

José Bleger, Symbiose et ambiguïté, Avant-propos, Paris, PUF, 1981, p. 7-9. L’avant-propos a été écrit à Buenos Aires en janvier 1967.

 

L’AMBIGUÏTE (extrait)

«Commençons par tenter de définir l’ambiguïté. Le dictionnaire de langue espagnole de la Real Académie (Madrid 1956) définit l’ambiguïté comme «ce qui peut se comprendre de différentes façons ou ce qui peut admettre différentes interprétations et par conséquent donne matière au doute, à l’incertitude ou à la confusion». Les définitions données par d’autres dictionnaires par exemple de philosophie ont les mêmes caractéristiques: l’ambiguïté est définie du point de vue de l’observateur (nous pourrions dire du contre-transfert) et nous dirons alors qu’un sujet est ambigu (sa conduite, son caractère, sa personnalité) lorsqu’on peut le comprendre «de plusieurs manières» ou lorsque son comportement peut admettre «différentes interprétations et prête par conséquent au doute, à l’incertitude ou à la confusion». Mais pour le sujet qui vit l’ambiguïté ou qui la manifeste, il n’y a ni doute, ni incertitude, ni confusion. Il y a indifférenciation, ce qui revient à dire déficit de la discrimination et de l’identité ou déficit de la différenciation entre moi et non-moi. Il me semble que l’erreur la plus courante est d’attribuer directement la confusion de contre-transfert à la structure du phénomène qui la produit».

Peut-être la définition sera-t-elle plus claire si nous rappelons que l’ambivalence comme la divalence sont des contradictions que le sujet ressent ou «expérimente»; dans l’ambivalence, deux termes antinomiques et contradictoires convergent vers un seul objet à un moment, tandis que dans la divalence (division schizoïde) les termes contradictoires sont séparés et tenus séparés par les techniques névrotiques (hystérique, phobique, obsessionnelle et paranoïde). Dans l’ambiguïté, on n’est pas arrivé à extraire ou à discriminer des termes différents, antinomiques ou contradictoires; termes, attitudes, comportements différents (non nécessairement antinomiques), qui ne s’excluent pas les uns des autres mais apparaissent ensemble ou alternativement, coexistent dans le monde extérieur et à l’intérieur du sujet sans que celui-ci ressente de contradiction ou de conflit.

Il est possible que notre structure ou notre organisation psychologique ne puisse tolérer que des contradictions bipolaires alors qu’en réalité de multiples termes contradictoires ou différents pourraient exister sans conflit (à d’autres niveaux d’organisation du moi); ainsi, des termes ou des comportements qui, dans l’ambiguïté, présentent à l’observateur des contradictions insolubles ne sont, chez le sujet ambigu, ni contradictoires, ni confus. Je tiens donc à souligner que l’ambiguïté n’est pas une confusion, mais le maintien ou la régression à un état de fusion primitive ou d’indifférenciation qui caractérise les premières ébauches de l’organisation psychologique (position glischro-caryque). En d’autres termes, le sujet ambigu n’est pas parvenu à former des contradictions pas plus qu’il n’est parvenu à discriminer des termes différents: ceux-ci sont pour lui équivalents, comparables ou coexistants. C’est bien là la caractéristique fondamentale de l’ambiguïté, de la position glischro-caryque et de l’indifférenciation primitive (synchrétisme), de même que celle de l’ambiguïté due à la persistance ou à la régression à la position glischro-caryque».

José Bleger, Symbiose et ambiguïté, Paris, PUF, 1981, p. 206-207. Voir aussi page 219 et suivantes.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > SYMBIOSE ET AMBIGUÏTE (1967), Jose BLEGER, médecin, psychiatre, psychanalyste argentin

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