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RÉSUMÉ

Le rapport du lien à la drogue chez le sujet addict se prête à l’éclairage fourni par l’œuvre de José Bleger. La séparation avec la drogue peut être très difficile et compliquée à cause des fonctions qu’ elle prend dans la vie psychique, sociale et également dans le corps du sujet. Le traitement doit tenir compte de ces aspects pour s’accompagner d’un changement graduel dans cette pratique. Ce texte aborde également certaines particularités de la politique suisse en matière de drogue et le moyen de travailler avec l’ambiguïté dans ce contexte à Genève.

 

INTRODUCTION

Symbiose et ambiguïté (1997), il décrit avec une grande précision clinique et théorique le rapport symbiotique et ambigu qui s’établit entre un sujet et l’objet avec lequel la symbiose se noue.

Cependant, nous pouvons proposer un travail sur cette symbiose et sur le lien créé avec la drogue. Un processus de progressive séparation avec l’objet de l’addiction constitue une étape importante dans le traitement des addictions. Processus difficile et souvent fragile dans la trajectoire des sujets dits «addicts».

drogue à l’intérieur même, dans le monde psychique du sujet comme, par exemple, à travers ses projections sur l’objet de son addiction et ce que la drogue représente pour lui et pour saisir sa valeur de «solution» face aux impasses subjectives. Il va s’agir de donner une autre place à cet objet drogue: pouvoir exister sans elle, sortir de la symbiose, traiter autrement l’angoisse et trouver d’autres solutions. La question sera: comment changer son mode de relation avec la drogue ou l’objet de l’addiction, devenu un partenaire dans l’histoire de ces sujets?

À PROPOS DES APPROCHES ORIGINALES
SUR LE TRAITEMENT DE L’ADDICTION AUX DROGUES EN SUISSE:
TRAVAILLER AVEC L’AMBIGUÏTÉ

1) En Suisse, il y a des traitements de substitution avec méthadone depuis 30 ans et un traitement de prescription d’héroïne depuis 1993, y compris à Genève au sein des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG). L’héroïne prescrite est alors intégrée dans un dispositif de soins médicaux et psychosocial. Un discours médical et de santé publique encadre la prescription médicale d’héroïne. À l’intérieur de ce dispositif il y a des soignants: médecins, infirmiers, psychiatres, psychologues, assistants sociaux (Feldman 2006). La prise d’héroïne médicalisée est encadrée par un discours médical et par un dispositif institutionnel dans un cadre de prescription qui comprend des liens avec ces soignants et un transfert institutionnel.

La symbiose initiale avec l’héroïne de la rue dans le parcours de la toxicomanie change radicalement dans ce nouveau cadre médicalisé. La place de l’héroïne prescrite par le médecin change dans le quotidien du sujet à l’intérieur de ce traitement. Or, elle va changer également dans le monde psychique du patient car elle perd la connotation de toxicomanie de rue et s’intègre dans un discours médical et un dispositif de soins. Il y une perte par rapport au monde pulsionnel addictif dans la toxicomanie de rue et à la symbiose précédente. Cela peut expliquer que malgré la pureté à 100 % de cette héroïne, synthétisée par un laboratoire agrée et administré dans un centre médical, certains patients affirment: «l’héroïne de la rue était plus puissante et je ressentais un vrai flash». Effectivement elle change de position dans la vie psychique du patient.

Selon J. Bleger «depuis la dépendance totale initiale jusqu’à l’indépendance ou la dépendance mature il y a une période très longue qui peut prendre toute la vie». Dans la clinique des addictions très sévère, nous voyons très souvent de relations familiales précoces où le processus qui va de la symbiose à l’individuation a été sévèrement affecté. L’importance de travailler les liens de transfert qui se jouent avec ce type de patients, en psychothérapie mais également en milieu institutionnel, est essentielle.

2) Les programmes de réduction de risques

Un autre récent paradigme dans le monde actuel des addictions est celui de la possibilité d’aspirer à une consommation à moindres risques, voire à une consommation «contrôlée».

Cela revient à modifier la façon de consommer et changer la logique de perte de contrôle qui peut accompagner les addictions sous ses formes les plus graves. Y-a-t-il un changement de modalité de lien symbiotique plus destructif? La notion d’ambiguïté trouve ici sa place.

Dans les programmes dits de «réduction des risques liés aux drogues», la possibilité de consommer la drogue de rue dans des locaux existe. Une équipe de soins accueille, maintien des échanges avec les usagers et donne des messages de prévention. La consommation de la drogue est acceptée dans la salle de consommation où un infirmier donne du matériel stérile (seringues, pailles) et veille au risque d’overdose. Le concept sous-jacent est que l’usager de drogue par voie injectable peut se protéger des risques si on l’accompagne. Le travail s’installe d’emblée dans une zone plus ambigüe car il s’agit des lieux de consommation avec la drogue de rue.

La symbiose avec le produit peut continuer dans un lieu tiers en présence d’une équipe dont le travail se déroule dans une zone qui n’est pas liée au traitement, dans une zone grise, dans l’ambiguïté. Et pourtant des échanges significatifs peuvent y avoir lieu. Un cadre existe bel et bien dans ces lieux: respecter les règles des lieux, les horaires, la non-violence, décliner un nom, pas de deal et accepter les échanges avec l’équipe (Feldman 2014).

3) Une autre perspective dans la clinique actuelle est celle des «addictions sans substances», où l’addiction aux jeux vidéo occupe une place de plus en plus importante dans les consultations du service d’Addictologie.

L’usage compulsif des jeux vidéo constitue une nouvelle problématique chez un jeune public en raison de l’isolement et du temps consacré aux jeux en détriment de l’apprentissage, de l’éducation ou d’autres activités sociales. Une stratégie très utilisée dans le traitement de ce type de troubles consiste à favoriser un usage contrôlé des jeux avec un meilleur contrôle sur le temps passé dans cette activité sans forcément renoncer à toute pratique devant l’écran. La pratique n’est pas forcément éradiquée mais il s’agit de ne pas lui accorder la même place en termes de temps, d’énergie et d’investissement. Comme dans le cas de traitements de prescription des opiacés, il y a une tentative de changer une pratique et la place de cet objet jeu dans la vie psychique du sujet. Il s’agit de travailler dans la relation avec l’objet de l’addiction en modifiant la place qu’il occupe, modifier la dépendance et le rapport symbiotique indifférencié initial.

À partir de la prise de conscience du type de lien symbiotique à son objet de l’addiction et des problèmes graves qu’il entraîne, le patient peut commencer à investir peu à peu d’autres activités et relations. Il s’agit de rendre problématique la solution, la symbiose, pour commencer un travail thérapeutique.

Voici quelques éléments de réflexions qui montrent l’actualité et une possible application des concepts de symbiose et ambiguïté de J. Bleger dans la clinique des addictions.

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
José Bleger, Simbosis y ambiguedad, Ed. Paidos Buenos Aires .1997.
Feldman Nelson, «Le cadre des traitement de substitution en Suisse», in Drogues et substitution, traitements et prise en charge du sujet, sous la direction de J.P Jacques et Ch. Figiel, De Boeck éditeur ,Bruxelles, p 354-364,2006
Feldman Nelson, «Les lieux de la drogue: l’expérience suisse», dans Revue la Cause du désir, Navarin éditeur, Paris, N° 88, octobre 2014

 

Site internet du service: http://addictologie.hug-ge.ch

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > SYMBIOSE ET AMBIGUÏTÉ DANS LE RAPPORT À LA DROGUE, Nelson FELDMAN, Médecin, psychiatre-psychothérapeute FMH, Service Addictologie, Département de santé Mentale, Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), CAAP grand Pré, Genève

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