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RÉSUMÉ

Dans cet essai, j’analyse l’œuvre romanesque de Mia Couto, écrivain mozambicain contemporain, sous la perspective du desexil. Je m’appuie sur la notion d’identité narrative de Paul Ricœur, notamment sur l’idée que l’identité se construit par l’interlocution avec la société qui entoure le sujet. Dans la relation qui s’établit entre le sujet et la société, les notions d’engagement et de responsabilité sociale sont très importantes pour que le sujet puisse construire une identité et pour que la société puisse compter sur ses membres. Dans les récits analysés l’engagement avec la communauté des plus démunis va se traduire par la reprise de sa propre place au sein de la société. Le sujet va se convertir en un autre, restant toutefois soi-même, dans un processus qu’on pourrait rapprocher de la notion d’imagination créatrice d’Hannah Arendt.

 

«Notre devoir d’êtres libres serait de contester énergiquement un destin despotique»
José Saramago

Ma participation au séminaire Pouvoir, desexil, convertibilité avait pour objectif d’analyser des discours littéraires pouvant illustrer le processus de résistance à une situation d’exil au cours duquel des personnages arrivent à s’y arracher. Ce processus positif a été nommé «des-exil» dans le cadre de ce séminaire, dans la ligne développée par Marie-Claire Caloz-Tschopp dans divers séminaires et colloques de son programme Repenser l’Exil (2010-2016). Dans cette ligne de pensée l’exil est considéré comme un phénomène plus vaste que le simple fait d’être obligé de vivre hors de sa patrie, se sentant à l’écart ou étranger dans ce nouveau lieu de résidence. Dans notre monde globalisé peuvent être considérés comme vivant en situation d’exil tous ceux que la société met à l’écart: les sans-abris, les sans-travail, les sans-papiers, les masses de réfugiés fuyant la guerre, la misère ou la persécution ethnique, ou, dans certaines cultures les femmes. En considérant l’exil sous cet angle, on peut être en exil dans son propre pays. La deuxième notion «conversion/convertibilité», terme proposé par Valeria Wagner (2015), comprend les connotations religieuse et économique et renvoie aux processus de transformation des individus «qui s’en sortent», transformations avec des conséquences aussi pour la société, englobant les changements de subjectivités et de systèmes de valeurs. La troisième idée proposée pour la réflexion était la dimension créatrice de ces processus, prenant comme appui la notion d’imagination créatrice développée par Hannah Arendt et présentée par Marie-Claire Caloz-Tschopp (2000), dans la suite des travaux de Kant. Kant voit l’art non pas comme la reproduction de ce qui existe, mais comme la création de quelque chose de nouveau en se basant sur ce qui existe. Pour Arendt l’imagination créatrice appliquée au social permet d’entrevoir des processus de rupture par rapport au statu quo social.

J’aimerais mettre en rapport ces notions avec la vision que l’écrivain mozambicain Mia Couto a de la fonction sociale de la littérature: «Les écrivains mozambicains accomplissent aujourd’hui un compromis d’ordre éthique: penser ce Mozambique et rêver un autre Mozambique», et «L’écrivain ce n’est pas seulement celui qui écrit. Il est celui qui produit de la pensée, celui qui est capable de créer chez les autres du sentiment et de l’enchantement» (2005, 63). Ces mots traduisent bien le fait que l’auteur essaye de représenter la réalité nationale existante en même temps qu’il propose d’entrevoir quelque chose de nouveau en alternative à cette réalité insatisfaisante, dans une activité dialogique avec ses lecteurs.

J’ai décidé de réexaminer l’œuvre de Mia Couto sous l’angle de l’exil, du desexil, et de la convertibilité, car ses romans mettent en scène des personnages qui sont menés à l’exil à l’intérieur de leur propre pays, qui ont un caractère résilient et passent tous par un changement identitaire qui pourrait être vu sous l’angle de la conversion/convertibilité.

Dans l’ensemble de son œuvre romanesque j’ai pu identifier quatre types de situation d’exil : le déplacement forcé par la guerre civile (dans les romans Terre Somnambule [1] et La Véranda au Frangipanier), l’incompatibilité des valeurs de la classe dominante avec celles de la majorité de la population et la tentative d’éradication des valeurs de la classe dominée (dans les romans La Véranda au Frangipanier, Le dernier vol du flamand, Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre), l’exil volontaire comme réponse au désarroi que la violence de la société a pu provoquer (dans les romans L’autre pied de la sirène et L’accordeur de silences) et, finalement, la réduction au silence des femmes dans la société traditionnelle mozambicaine ou même leur suppression physique dans certains cas (dans les romans L’accordeur de silences et La confession de la lionne).

Dans toutes les intrigues de ces romans, les situations d’exil sont provoquées par les pouvoirs en place. Ceux-ci peuvent prendre la forme de la guerre civile ou celle du refus de la culture traditionnelle, que ce soit par l’élite occidentalisée ou par les forces économiques du capitalisme sauvage, tant national qu’international. La société traditionnelle représente également un dispositif d’exil, en refusant aux femmes une vie autre que celle permise dans le cadre du rôle attribué par la tradition. Le desexil va se concrétiser à travers l’acquisition de connaissances, qui déclenche une réflexion sur sa propre identité, débouchant sur une transformation de l’identité du personnage. Ce processus est dans la plupart des cas accompagné par un changement de comportement – le protagoniste reprendra sa place dans la communauté d’origine d’une manière active en s’engageant vis-à-vis de la communauté, contre le pouvoir en place et les préjugés de la classe dominante. Pour l’analyse des processus de changement identitaire j’utilise le concept d’identité narrative de Paul Ricœur (1985) et celui de l’aliénation de la vie quotidienne d’Agnès Heller (1972). Dans la plupart des récits, l’écriture et/ou la lecture prennent une part active dans le processus de prise de conscience et/ou de prise de position de défense de la communauté, ce qui illustre, par les intrigues, la conception que Mia Couto a de la fonction sociale de l’écriture.

LES DÉPLACÉS ET LES ETRANGERS DANS LEUR PAYS – VOYAGE VERSUS FIXATION

Cette première partie de mon étude est centrée sur le roman Terre somnambule (1992). L’intrigue de ce roman se déroule pendant la guerre civile du Mozambique, qui a duré de 1977 à 1992 et a causé la mort d’environ un million de personnes et le déplacement d’environ cinq millions. Cependant dans l’intrigue du roman il n’y a aucune référence concrète à la guerre, aux deux forces en conflit, mais seulement aux bandes qui parcourent le pays et sèment l’insécurité, la peur et la faim, en un mot, la souffrance des populations.

Il y a deux intrigues parallèles dont les héros sont des enfants – tous les deux ont entrepris un voyage. Le premier, Muidinga, était en train de mourir dans un camp de réfugiés, il a été sauvé in extremis par un vieux qui a décidé de s’occuper de lui. Ils partent du camp de réfugiés, car l’enfant, qui a perdu la mémoire, veut découvrir son identité et ses parents. Ils s’installent dans un bus carbonisé, après l’avoir débarrassé des cadavres qui y étaient encore, et, un peu plus loin, près d’un autre cadavre, ils découvrent un cahier. Ce cahier raconte les aventures d’un autre enfant, Kindzu, qui, lui aussi, est parti de chez-lui. Les récits seront lus par le garçon du récit principal au vieux. Le deuxième enfant a voulu partir de chez-lui car la guerre avait apporté d’autres valeurs à la communauté à laquelle il appartenait et dans lesquelles il ne se retrouvait plus – on y a voulu nier l’appartenance à la communauté aux personnes qui n’étaient pas noires, ce qu’il ne pouvait pas accepter, étant ainsi vu par la communauté comme un «métis de l’âme» (1992, 25). Il est parti parce qu’il lui était insupportable de rester, mais il va donner un sens positif à son départ, car Il part avec l’intention de trouver des guerriers de la paix et de se transformer lui-même en un de ces guerriers. Le voyage initiatique est un motif habituel de la littérature où le but visé est généralement d’une nature transcendante, comme c’est le cas ici – l’identité personnelle et la paix –, quoiqu’il y ait une différence: l’un part pour chercher ses origines et l’autre dans un mouvement d’ouverture à l’autre. Dans toutes les œuvres de Mia Couto le voyage est toujours une recherche intérieure active de soi ou de l’autre.

À la fin du récit, Muidinga n’a pas trouvé ses parents, mais il a découvert son histoire à travers les cahiers lus et il a construit un nouveau lien avec le vieux. Celui-ci s’est transformé en un père pour lui. La construction de l’identité individuelle prend une autre forme que celle de la racine unique (l’origine parentale), elle devient une identité multiple, où la relation est essentielle et où l’identité peut se construire avec d’autres matériaux que ceux de la race ou des liens du sang – l’identité rhizomatique, selon les termes de Deleuze et Guattari (1980). Kindzu, l’enfant qui cherchait la paix, ne deviendra pas un guerrier de la paix au sens littéral, mais il a trouvé des amis le long de son parcours, il a pris les desseins d’autres personnages à son compte au lieu d’insister seulement dans ses buts personnels et, finalement, il décide de rentrer à la maison, apaisé. Dans les deux cas, le lien social créé a été le moyen de sortie de l’exil. Les cahiers de Kindzu ont fait rêver le vieux et l’enfant de l’autre récit. À chaque fois qu’ils se réunissaient autour de ces écrits, la route se déplaçait, ils se réveillaient dans un autre endroit: «Qu’est qui fait que la route se déplace? C’est le rêve. Tant qu’il y aura des gens qui rêvent, la route continuera vivante. C’est à cela que servent les chemins, à nous faire des parents de l’avenir» (1992, épigraphe).

L’avenir doit être rêvé pour plus tard pouvoir se réaliser et le rêve est possible à travers le pouvoir de la création, de l’écriture (correspondant au concept d’imagination créatrice d’Arendt) – c’est le parti pris de l’écrivain qu’il décline tout au long de ses romans, de ses chroniques, de ses interventions. Ici c’est autour de la lecture que le partage des sentiments a conduit à la création d’un nouveau lien, de père et fils, entre le vieux et l’enfant, et l’écriture sera pour Kindzu sa forme de fixation: il laissera par écrit ses rêves et ceux des autres qu’il a rencontré. Le roman termine par une image très belle où les écrits de Kindzu se transforment en chemin d’avenir, c’est-à-dire, une image par laquelle les rêves de tous seront le chemin qui montre la direction que la construction de la nation doit prendre:

«Alors avec ma poitrine suffoquée, j’appelle, Gaspar! Et le petit tressaillit comme s’il naissait une deuxième fois. De sa main tombent les cahiers. Poussées par un vent qui venait non de l’air mais du sol lui-même, les feuilles s’éparpillent le long de la route. Alors les caractères, un après l’autre, se convertissent en grains de sable et, petit à petit, tous mes écrits se transforment en pages de terre. » (1992, 218).

Une version littéraire des propos des chroniques de Mia Couto, cités supra.

LES DÉPLACÉS CULTURELS – DEUX PAYS À L’INTERIEUR DU MOZAMBIQUE

Les romans La véranda au frangipanier (1996), Le dernier vol du flamand (2000) et Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre (2002) ont comme problématique principale la question de l’harmonisation de l’univers de la culture «rationnelle» avec celui de la tradition. Dans les trois intrigues nous avons un dispositif narratif similaire, même si les histoires en soi sont très différentes: il y a un crime de corruption dans un endroit reculé. Ce crime est perpétré par des éléments qui habitent la capitale, les deux espaces représentant le monde traditionnel et le monde moderne. Superposé à ce crime, il y en a un deuxième, d’une autre nature – faire disparaître le monde traditionnel qui ne se s’accorde pas avec le mode de vie occidental de l’élite au pouvoir, ni avec les règles du capitalisme sauvage. Il s’agit, selon les mots d’un personnage d’«un coup d’état contre l’ancien temps» (1996, 102-103) qui a pour objectif «(…) de tuer les dernières racines qui pourront empêcher que nous deviendrons comme vous, monsieur…(…) – Des gens sans histoire, des gens qui existent par imitation» [2] (1996, 59-60). Ces gens qui existeraient par imitation représenteraient les gens aliénés générés par la société capitaliste, où le comportement est orienté par la notion d’utilité et non par celle de vérité, et la vie est guidée par des préjugés (non dans un sens moral, mais de jugement qui a pour fonction de consolider et maintenir les valeurs et les dynamiques sociales installées, selon la ligne de pensée d’Agnès Heller). Les pauvres et les exclus représentent ce qui reste de cet autre monde d’avant où les gens avaient encore leur individualité. Le pouvoir qui leur a fait violence a été le colonialisme, comme l’explique le personnage du sorcier Andorinho à l’enquêteur de l’ONU:

«Ce que ces blancs ont fait a été de nous occuper. Pas seulement la terre: ils nous ont occupé nous, ils ont campé au milieu de nos têtes. Nous sommes du bois qui a pris de la pluie. Maintenant nous ne nous enflammons pas ni donnons de l’ombre. Nous devons sécher à l’ombre d’un soleil qui n’existe pas encore. Ce soleil ne peut naître qu’à l’intérieur de nous-mêmes.» (2000, 158)

Le capitalisme a poursuivi l’action coloniale. Un autre vieux, Suplício, l’explique à son fils: «- (…) Ce n’est pas la paix qui les intéresse. Ils se préoccupent avec l’ordre, le régime de ce monde. /- Or, père…/ – Leur problème est de maintenir l’ordre qui les fait être patrons. Cet ordre est une maladie dans notre histoire. / (…) Le pari des puissants – de ceux de l’extérieur, et de ceux de l’intérieur – était un seul: prouver que seulement colonisés nous pourrions être gouvernés» (2000, 192-193).

Il y a deux espaces qui, par métonymie, représentent deux mondes et deux pays différents dans un même pays – l’espace insulaire, isolé, représentant le monde traditionnel, et la ville, représentant le pays qui renie la culture autochtone. Ces deux mondes coexistent, un subit le pouvoir de l’autre; mais est-ce que le monde des exclus peut se dire en exil? Les héros créés pour essayer d’harmoniser ces deux mondes sont en porte à faux par rapport aux deux mondes. Ils ont un conflit identitaire, caractéristique de ces personnages qui partent à l’étranger et reviennent si différents qu’ils ont du mal à se réintégrer dans leur pays d’origine. Dans les intrigues de ces romans il s’agit d’une autre culture à l’intérieur d’un même pays. Les personnages principaux de ces trois romans, sont des jeunes adultes, qui sont nés dans une communauté traditionnelle mozambicaine et qui, plus tard, ont eu accès à la culture scolaire, qui véhicule seulement la culture occidentalisée/rationnelle. De retour dans leurs communautés, ils ont du mal à accepter la culture d’origine. Dans les trois intrigues, ils arrivent à résoudre l’énigme du crime de corruption. Ils sont aidés dans leur tâche par des éléments du monde traditionnel qu’ils ne comprenaient plus, mais qu’ils ont réussi à réintégrer à leur culture occidentale. Ils écoutent les vieux, détenteurs du savoir traditionnel, ils se questionnent et, sans remplacer à nouveau une culture par l’autre, ils harmonisent les deux. Avec les informations des vieux et le respect de la terre (dans le sens du sol, de la nature et de l’esprit du lieu, ce dernier concept étant développé par le géographe Yi-Fu Tuan, dans son œuvre Espace et lieu, 2006), ils arrivent à reprendre leur place dans leur pays ou dans leur communauté. Surtout, ils prennent parti en faveur des plus démunis contre les crimes de corruption et assument leurs responsabilités. Comme l’écrit Paul Ricœur, «la compréhension de soi passe par le détour de la compréhension des signes de culture dans lesquels le soi se documente et se forme.» (1986, 152) Sur le plan individuel des personnages, le but de l’œuvre – celui de prouver qu’il est possible aux individus de concilier les cultures différentes et de les respecter toutes – est atteint. Mais seront-ils desexilés? Les rapports sociaux de négation et d’exclusion d’une partie d’eux-mêmes sont toujours en place à la fin des intrigues: ils ont réussi à résoudre un crime, mais ils ne changeront pas le monde tous seuls. Le roman le plus explicite à ce sujet est Le dernier vol du flamand où le pays entier disparaît dans un trou, à cause du degré de corruption atteint, en attente de devenir un pays à nouveau:

«Voyant qu’il n’y avait pas de solution, les dieux ont décidé de transporter ces pays vers ces cieux qui se trouvent au fond de la terre. Et ils les ont menés dans un endroit d’ombres souterraines, là où naissent les nuages. Dans cet endroit où rien n’avait jamais fait de l’ombre, chaque pays resterait en suspens, attendant un temps favorable au retour à son propre sol. Ces territoires pourraient alors devenir des nations, où on enfonce le drapeau. Jusque-là ce serait le vide du néant, un sanglot dans le temps. Jusque-là gens, bêtes, plantes, fleuves et collines continueraient engloutis par les profondeurs. Ils ne se convertiraient pas en esprits ou en fantômes, car celles-là sont des créatures qui surgissent après la mort. Et ceux-ci n’étaient pas morts. Ils s’étaient transmutés en des non-êtres, des ombres dans l’attente des personnes correspondantes. » (2000, 220-221)

Cette allégorie peut être mise en relation avec de nombreux textes philosophiques: la caverne de Platon, mais aussi la théorie de l’identité narrative de Paul Ricœur et, notamment pour ce dernier, avec la coupure identitaire, qui pourrait se vérifier dans des situations de crises majeures: «Je ne suis rien (…) Mais qui est encore je quand le sujet dit qu’il n’est rien? (…) il se pourrait en effet que les transformations les plus dramatiques de l’identité personnelle dussent traverser l’épreuve de ce néant d’identité» (1990, 196). Le récit de Mia Couto termine une fois atteint le non-être, il n’y a pas de suite, la place des individus dans cette terre est perdue, synonyme de la perte de références dont la terre est le symbole. J’interprète l’attente «des personnes correspondantes» comme celle des personnes qui seraient adéquates pour prendre la place de ces ombres, et donc comme un espoir dans la génération futurequi, à l’exemple du héros, pourrait ajuster l’idem à l’ipse par une reconfiguration de l’identité narrative, qui saurait prendre parti pour les exclus, défendre une voie originale et propre à cette terre et non vivre par imitation des cultures extérieures.

La proposition de cet ensemble d’œuvres me semble être la revalorisation des savoirs endogènes perdus ou niés par une partie de la société, la résistance au colonialisme culturel et la création d’une culture originale, intégrative, comme l’auteur le dit dans un texte d’intervention:

«Les africains ont rêvé de l’Indépendance. Jusqu’à ce que nous produisions des systèmes de pensée originaux qui conçoivent des formes de développement propres, nous serons en train de rêver avec la tête des autres. Tant que nous posséderons des systèmes de gouvernement moulés à partir des modèles européens nos pays graviteront comme des périphéries toujours plus lointaines. Il faut encore créer un rapport d’échanges profonds de savoirs et de culture entre l’Europe et le continent africain. / Il faut encore inventer des formes de développement qui soient structurées à partir de la culture. » (2000b, 491).

Les intrigues des premiers quatre romans désignent toutes, implicitement, un non-lieu, une sorte de lieu fluctuant, un u-topos, une utopie vécue au niveau individuel et collectif, qui permet de se projeter dans le futur, car «toute société a besoin d’un non-lieu qui lui sert de fondement», selon les mots de M. Maffesoli (1997, 80).

Photo Clara Busin

LES ERMITES QUI ATTENDENT DIEU/DIEUX?

La sensation que le monde traditionnel est en train de mourir et que tous ceux qui restent dans ce monde dépérissent avec lui, s’accentue de roman en roman. Dans les romans L’autre pied de la sirène et L’accordeur de silences, nous avons comme protagonistes des gens qui se sont exclus eux-mêmes de la communauté et sont partis vivre comme des ermites (sans la dimension religieuse). La communauté en L’autre pied de la sirène était elle-même déjà très éloignée, car elle est nommée littéralement Ville Loin (Vila Longe). Les lecteurs comprendront que les personnages sont loin de la vie, tout aussi que de la ville. Cette communauté est composée d’un ensemble de laissés pour compte de la société, qui dépérissent encore plus pendant l’exil de la protagoniste, une jeune femme, appelée Mwadia.

Celle-ci a dû partir pour pouvoir vivre avec l’homme de son choix, car il n’était pas accepté par la famille. Elle n’échappera pourtant pas au malheur, car son mari est tué par le mari de sa mère qui ne supporte pas l’absence de la jeune femme, qui s’ajoute à tous les malheurs qui se sont abattus sur leurs vies sans but ni raison. La jeune femme, incapable d’accepter la mort du mari, refoule cette réalité et s’exile dans un endroit reculé qu’elle nomme Antigamente (L’Ancien Temps), c’est-à-dire, dans le passé où son mari était encore en vie. Par rapport aux romans antérieurs on peut vérifier que le rêve n’est plus un rêve d’avenir meilleur, une utopie, mais le rêve s’est transformé en un refus de la réalité, trop dure à assumer.

Le desexil est opéré ici par une convertio – au sens de conversion religieuse, qui est aussi une conversion culturelle et identitaire. La femme (ou son mari, comme nous le croyons au début) trouve un squelette d’un missionnaire du XVIème siècle, une malle avec des documents et une image de la Vierge, à laquelle il manque un pied. À cause de cela, la femme doit rentrer à Vila Longe afin de placer l’image dans un lieu sacré, ce qui doit éviter qu’il n’arrive un malheur à celui qui l’a trouvée. À cause d’autres vecteurs de l’intrigue qui ne nous intéressent pas pour le desexil, la jeune femme est menée à lire les documents du XVIème siècle trouvés auprès de l’image, comprend que cette image a été l’objet de nombreux malentendus et de croyances opposées (chrétiennes et animistes). Un esclave du Congo la voyait comme la sirène de la côte occidentale africaine – la Kianda – et, la croyant emprisonnée à l’intérieur de l’image et voulant la libérer, il scie un pied à la statue de la Vierge, acte qui va sceller son destin – il sera condamné à mort. Dans une lettre à son amante, il dit qu’il espère qu’un jour on arrivera à retirer l’autre pied de la sirène pour qu’elle puisse gagner sa forme de Kianda. Ces lectures racontant des histoires de syncrétisme religieux, mais surtout de conversions diverses, et, surtout, l’histoire exemplaire de l’esclave qui s’était sacrifié pour libérer l’esprit de la religion africaine à l’intérieur de l’image de la Vierge, mènent la jeune femme à s’interroger sur les questions de l’identité africaine: Qu’est-ce que c’est qu’être africain? Qui est africain? Mwadia repense sa condition et décide d’accepter son destin de nyanga – personne qui établit le lien entre les dieux et les hommes dans sa communauté. Choisie par la sirène locale des eaux douces – la Nzuzu – quand elle était enfant, elle avait refusé cette identité. L’intrigue se conclut par l’acceptation du fait que son identité est complexe et multiple. Elle se dirige vers le fleuve, qui unit les deux rives, symbole dans ce roman des différents héritages culturels et historiques de l’héroïne: esclavage et esclavagisme; noirs colonialistes et indépendantistes, indiens et noirs, catholiques et animistes. Ce fleuve est l’habitat de Nzuzu – la sirène locale. L’image de la Vierge a commencé par être vue comme la Vierge, mère de Jésus, puis comme Kianda, sirène de la côte occidentale africaine et, finalement, comme Nzuzu, sirène des fleuves mozambicains, ne changeant presque pas d’apparence. Aussi Mwadia, la jeune femme, sera une africaine, élevée par une famille assimilée [3], par des religieuses blanches et par une deuxième famille indienne, sera chrétienne, mais aussi une nyanga, se trouvant une identité multiple, rhizomatique, qu’elle finit par accepter.

L’autre roman, L’accordeur de silences ou Jesusalém, (dont le titre portugais veut dire littéralement au-delà de Jésus) nous parle de l’exil d’une famille: un père, deux fils, un ancien soldat qui les accompagne, une ânesse. Leur rend visite de temps à autre un oncle, qui leur apporte le peu de choses dont ils ne peuvent pas se passer. C’est le père qui choisit l’exil. Après s’être installé dans un endroit où personne n’ira jamais, éloigné de tout et de tous (comme dans un ermitage), il y bâtit une croix énorme avec un écriteau qui, au lieu de dire «Ecce homo», dit «Soyez le bienvenu seigneur Jésus!» Au lieu de désigner l’humanité de Jésus, Jesusalém est l’endroit où, selon le père, Jésus viendrait reprendre son humanité et la rendre au monde. Dans cet univers de négation totale de la réalité, le père affirme que dehors (au-delà, littéralement) c’est le néant: sans humanité, sans gens, sans routes, sans rien! Mais ce qui a mené le père à fuir la ville est son sentiment de culpabilité par rapport au suicide de sa femme. Celle-ci avait voulu le quitter, mais dans son voyage à l’intérieur de la ville, elle est violée sans que personne ne prenne sa défense. Le mari la condamne lui aussi et réduit encore la marge de décision qu’elle avait au sein de la famille. Ne pouvant plus décider de sa propre vie, la femme se résout à se suicider. Le mari part en exil avec ses deux enfants et l’autre homme que la femme a aimé, car tous les deux se sentent responsables de sa mort. Ils se sont retirés du monde, car «le monde prend fin quand on n’est plus capable de l’aimer» (2013, 206). Ils sont tous privés d’amour: les deux hommes qui aimaient une même femme, le fils aîné qui est privé d’amour paternel, car le père n’est pas sûr de sa paternité, et les deux enfants qui sont privés d’amour maternel. C’est cela, l’exil de ces personnages, ils vivent hors de l’humanité, car en absence d’amour.

Jésus n’est jamais venu se décrucifier, ni leur demander pardon. Le sauveur qui s’est rendu à Jesusalém a été une femme, qui a mis sens dessus dessous cet endroit d’exil. Elle-même était en exil temporaire – elle était venue dans un voyage de la dernière chance pour retrouver l’amour de son mari. Contrariée par le voyage dans ce pays qu’elle n’aime pas, elle y apprend quand même à s’ouvrir à l’autre et comprend enfin ce qu’est l’amour, même si elle ne retrouve jamais celui de son mari, mort entretemps. Les changements à Jesusalém provoquent une maladie sévère chez le père et tous décident de le ramener à la ville pour le sauver. Ce sera le prétexte pour sortir de l’exil physique. Ils reviendront en ville, mais le père restera pour toujours enfermé en lui-même dans une léthargie proche de la folie, il ne recouvrera jamais son humanité. Son fils aîné partira à la guerre avec l’ancien soldat (peut-être son véritable père) et le plus jeune restera auprès du père pour s’en occuper comme il le faisait déjà à Jesusalém. Ils continueront tous en exil, jusqu’à ce que des connaissances viennent illuminer ces vies désastreuses. L’enfant aîné est sauvé quand il peut rétablir la relation père/fils avec ce père qui se refusait à lui; le plus jeune enfant, privé d’amour maternel depuis toujours, est sauvé par cette femme étrangère qui lui écrira des lettres sur sa vie à lui, sur sa mère disparue et sur l’amour. Une autre femme lui apportera l’amour tout court. Une fois encore ce sera l’écriture le moyen de transmission de la connaissance nécessaire à la rédemption – les lettres de la femme étrangère, la relation tissée entre les frères lors de l’apprentissage de l’écriture du plus petit aidé par l’aîné, seul moyen de s’évader à Jesusalém et, finalement, le réexamen de leurs vies (reconfiguration de l’identité narrative, à nouveau) à travers le récit écrit par le plus jeune et partagé avec l’aîné (le livre que le lecteur a entre ses mains). Dieu le Fils n’est pas redevenu Homme, mais Femme. L’humanité est réintroduite dans ces vies de misère par les mains des femmes, instruments du desexil.

DIEU A DÉJÀ ÉTÉ FEMME

Cette même thématique – la divinité des femmes et leur condition de victimes désignées de la société patriarcale du Mozambique – est poursuivie dans le dernier roman de l’écrivain, La confession de la lionne (2012). L’incipit du roman affirme «Dieu a déjà été femme»; pourtant le statut réservé aux femmes du petit village de Kulumani est bien inférieur à celui des hommes : elles sont valorisées seulement par leur rôle de mères, leurs droits civiques sont tous niés, leurs voix sont silenciées. Leur seul droit est de se taire! Les actes de violence contre les femmes sont courants: une femme dont le vagin est cousu régulièrement quand son mari part en voyage, des filles violées par leur père, une femme battue à mort pour avoir enfreint le territoire qui lui était interdit. Les personnages féminins verbalisent malgré tout cette non-existence: «Il y a longtemps que je ne vis plus. Maintenant, j’ai cessé d’être une personne» (2012, 23), dit l’une; « –Savez-vous pourquoi on ne laisse pas les femmes parler? Parce qu’elles sont déjà mortes» (2012, 215), dit une autre. Pour comble, des lions attaquent régulièrement les femmes qui se trouvent hors de l’enceinte du village [4]. La seule voix qui se lève contre cet état des choses est celle de l’épouse de l’administrateur, qui ose dire que les vrais ennemis ne sont pas les lions mais les hommes du village, apostrophant le chasseur à poursuivre plutôt les violeurs de femmes. D’ailleurs, par un savant mélange entre mythes et images allégoriques, les villageoises croient que les lions qui les attaquent sont en réalité des hommes, renforçant ainsi la critique sociale implicite dans l’œuvre.

Les femmes sont menées à la folie, une forme différente d’élimination que la mort, plus radicale pour la culture africaine, car les esprits des morts ne disparaissent jamais complètement du monde des vivants. La folie dans laquelle se vautrent certains des personnages féminins est donc une forme d’exil de ce monde de non-existence qui est le leur: «Il fallait effacer ma naissance. (…) La punition qui m’était réservée était l’exil absolu. Non de Kulumani, mais l’exil de la raison et du langage. J’ai été déclarée folle. La folie est la seule absence parfaite» (2012, 202). Ainsi les femmes s’immolent pour sauver les autres et l’humanité – l’épouse de l’administrateur veut s’offrir aux lions pour que, rassasiés par ses chairs abondantes, ils laissent ses sœurs en paix; la narratrice, Mariamar, dans sa folie, imagine être la lionne qui élimine toutes les femmes:

«Je suis la lionne vengeresse. Mon serment restera sans pause ni fatigue : j’éliminerai toutes les femmes restantes jusqu’à ce que dans ce monde fatigué, restent seulement des hommes, un désert de mâles solitaires. Sans femmes, sans enfants, ainsi terminera la race humaine. (…) Jusqu’à ce que les dieux redeviennent à nouveau des femmes, personne ne naîtra sous la lumière du soleil. » (2012, 258).

Encore une fois, la solution contre le statu quo est la rupture totale et l’envie d’anéantir le monde, jusqu’à ce qu’un monde meilleur soit prêt à éclore. Ce désert de mâles solitaires fait écho au trou où disparaît tout le pays du Dernier vol du flamand. Les destins personnels des personnages s’améliorent (l’épouse de l’administrateur retrouve l’amour de son mari et Mariamar pourra partir et soigner son psychisme malade dans un hôpital), mais le destin collectif des femmes n’évolue pas dans cette intrigue. La rédemption est toutefois dans la main des femmes, car la mère de Mariamar s’assume comme la lionne qu’on n’a pas encore tuée et la corde de la vie est dans les mains de sa fille. Comme sortie possible mais non entièrement satisfaisante de l’exil, l’intrigue propose à nouveau l’activité de l’écriture (le roman est basé sur les récits de deux narrateurs, Mariamar et le chasseur) – acte de dénonciation et donc d’action.

Toutes les intrigues de Mia Couto illustrent des processus créatifs pour sortir de l’exil les exclus de la société mozambicaine qu’il représente et son œuvre est, en soi, une prise de position contre l’aliénation quotidienne qui peut s’emparer de nous tous.

 

BIBLIOGRAPHIE
Caloz-Tschopp, Marie-Claire. 2000. Les sans-Etat dans la philosophie d’Hannah Arendt. Lausanne: Éditions Payot.
Couto, Mia. 1992. Terra Sonâmbula. Lisboa: Editorial Caminho. (Terre somnambule, Albin Michel, 1994)
Couto, Mia. 1996. A Varanda do Frangipani. Lisboa: Editorial Caminho. (La Véranda au frangipanier, Albin Michel, 2000)
Couto, Mia. 2000. O Último Voo do Flamingo. Lisboa: Editorial Caminho. (Le Dernier Vol du flamand, Éditions Chandeigne, 2009)
Couto, Mia. 2000b. “A guerra é uma cobra que usa os nossos dentes para nos morder”, in Seixo, A., Abreu, J., Martinho, G. (éd.), The Paths of Multiculturalism. Travel writings and Postcolonialism in Mossel Bay. Lisbon: Edições Cosmos, pp. 485-491.
Couto, Mia. 2002. Um Rio Chamado Tempo, Uma Casa Chamada Terra. Lisboa: Editorial Caminho. (Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre, Éditions Chandeigne, 2008)
Couto, Mia. 2005. Pensatempos. Textos de Opinião. Lisboa: Editorial Caminho.
Couto, Mia. 2006. O Outro Pé da Sereia. Lisboa: Editorial Caminho.
Couto, Mia. 2009. Jesusalém. Lisboa: Editorial Caminho. (L’Accordeur de silences, Éditions Métailié, 2011)
Couto, Mia. 2012. A Confissão da Leoa. Lisboa: Editorial Caminho. (La Confession de la lionne, Éditions Métailié, 2015)
Deleuze, Gilles et Guattari, Félix. 1980. «Introduction: Rhizome», Mille Plateaux. Paris: Les Éditions Minuit.
Heller, Agnès. 1972. O quotidiano e a história. Rio de Janeiro: Paz e Terra.
Maffesoli, Michel. 1997. Du Nomadisme. Vagabondages initiatiques. Le livre de poche.
Ricoeur, Paul. 1985. Temps et récit. Vol. 3. Paris: Éditions du Seuil
Ricoeur, Paul.1986. Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II. Paris: Éditions du Seuil.
Ricoeur, Paul. 1990. Soi-même comme un autre. Paris: Éditions du Seuil.
Saramago, José. 2006. L’autre comme moi (titre original O Homem duplicado). Paris: Éditions du Seuil.
Tuan, Yi-Fu. 2006. Espace et lieu. La perspective de l’expérience. Infolio éditions.
Wagner, Valeria (à paraître). “Retour au futur: écritures hispano-américaines du ‘des-exil’”. N. Coutaz/L. Núñez/M. Olah (eds.) Ecritures en exil. Perspectives comparatistes. Lausanne: Collection CLE.

 

NOTES
[1] Tous les romans de l’auteur sont traduits en français, à l’exception de O outro pé da sereia, traduit dans des articles en français par L’Autre pied de la sirène. Les extraits présentés ont été traduits par mes soins. Les pages indiquées correspondent aux éditions en portugais indiquées dans la bibliographie. J’y indique aussi toutes les éditions francophones.
[2] Dans les romans de cet auteur les dialogues sont toujours écrits en cursives, sauf s’il s’agit de dépositions (dans le cas d’histoires d’enquête) qui occupent des chapitres entiers.
[3] Le statut d’assimilé était accordé par l’état portugais aux autochtones ayant abandonné leur religion et coutumes locales, et sachant parler et écrire le portugais.
[4] Ce livre a été inspiré par des faits réels – des attaques de lions à des populations du nord du pays, dont les victimes étaient, en très large majorité, des femmes.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > REPRENDRE SA PLACE: RÉCITS DU DESEXIL MOZAMBICAIN, Nazaré TORRÃO, Université de Genève

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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