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RÉSUMÉ

Ce bref article issu d’une présentation clinique en atelier, lors du colloque consacré à José Bleger, tente d’illustrer et d’explorer comment il est possible prendre en compte différents niveaux du fonctionnement psychique dans le cadre d’une psychothérapie individuelle. Il s’agit également d’illustrer l’importance de la prise en compte du jeu transféro-contre-transférentiel; objectal, narcissique et sur le cadre, afin de donner forme aux processus psychiques émergeant dans la relation psychothérapeutique. En particulier, je me suis centré sur les éléments que je crois reliés le plus étroitement aux zones de la personnalité les plus indifférenciées, les plus symbiotiques et ambiguës.

 

La situation que je vais discuter ici est une psychothérapie d’enfant menée dans le cadre d’une consultation de secteur, dans une institution publique. Elle a été importante dans mon parcours de psychothérapeute en ce qu’elle a condensé de multiples intérêts et difficultés desquels j’espère continuer à apprendre, après-coup, par le détour du colloque consacré à J. Bleger. De plus, elle m’a demandé un intense travail sur mon contre-transfert, en particulier sur celui que l’on pourrait qualifier de «subjectal» selon le terme de Penot (2006), conséquence des identifications projectives massives et des défenses par double retournement (passif-actif, soi-autre). Avant de donner des éléments anamnestiques, puis d’entrer dans le récit condensé du suivi, je voulais préciser que même si je me suis intéressé à J. Bleger dans ma formation de psychothérapeute de groupe et en psychodrame d’orientation analytique, en particulier pour comprendre les phénomènes relatifs au cadre institutionnel, je suis loin d’en être un connaisseur. Aussi, la proposition de Muriel Katz et de Stéphanie Pache de présenter cette situation au cours d’un atelier de réflexion et d’échanges a été l’occasion pour moi de penser certains aspects de ce traitement en rapport avec le concept d’ambiguïté de J. Bleger (1967) dont les liens avec les éléments confusionnels de la personnalité semblent étroits. Ce bref texte en est donc la version écrite. Elle inclut des éléments de réflexion issus de la discussion en groupe. Ce sont toutefois les théories autour du passage de la honte dite primaire à celle secondaire qui ont soutenu mon travail psychothérapeutique et prévalu dans ma réflexion; aidé notamment par les travaux de Janin (2003) et de Ciccone et Ferrant (2009).

Un élément qu’il est important de connaître est que le suivi de cet enfant s’est interrompu brusquement lorsque j’ai changé de lieu de travail, malgré mes efforts pour que cette rupture n’ait pas lieu. Un autre point à souligner est que j’ai essayé de préparer la présentation du matériel clinique d’une traite, afin de moins influer sur mon appréhension de son contenu, avec l’idée de pas trop secondariser ma pensée, laissant ainsi plus de place à l’ambiguïté et que j’ai cherché à prolonger ma démarche dans la version écrite.

J’ai rencontré Brahms pour la première fois alors qu’il avait huit ans. C’était un garçon fluet, d’un sérieux extrême, figé, proche du mutisme. Il avait un magnifique teint mat et des cheveux raz, toujours parfaits. Il faisait penser à un robot de film de science-fiction, sans affects et qui n’aurait pas de défauts. Il venait d’arriver du Pérou pour rejoindre sa mère qui vivait en Suisse depuis de nombreuses années et il ne parlait pas un mot de français. Il m’avait été présenté préalablement par sa mère. Madame était une très belle femme, fuyante dans le contact, qui me raconta qu’elle l’avait ramené auprès d’elle car il n’allait pas bien au pays et qu’il avait besoin d’un suivi psychologique. Selon sa compréhension, m’expliquait-elle, il n’était probablement pas assez intelligent et, surtout, il était bizarre. Il parlait seul à tout bout de champ, il les réveillait avec des rires au cours de la nuit (bien qu’il était éveillé selon elle), il ne sortait pas, il n’avait pas d’amis, il n’apprenait peu à l’école.

Brahms est né en Europe, puis, sa mère ayant traversé une période de troubles psychiques au post-partum, elle l’a laissé à ses parents au pays. Elle et le père de Brahms se sont séparés durant la grossesse. Il n’a vu son père que quelques fois en étant bébé, puis une fois lorsqu’il est arrivé en Suisse peu avant la demande de suivi. Le père n’aurait jamais pris de ses nouvelles au cours de ces années. Lorsque Brahms vivait au pays, sa mère lui rendait visite environ deux fois par an. À partir de trois ans, il a commencé à être difficile en sa présence et il présentait de l’énurésie lorsqu’elle repartait, ce dont les parents de sa mère se plaignaient. Je saurai plus tard, lors d’un entretien avec elle, que Brahms était régulièrement battu par ses grands-parents au cours de son enfance. Elle les a décrits comme des personnes brutales avec son fils, mais l’ayant également été avec elle-même et tous ses frères et sœurs lorsqu’ils étaient enfants. «Ce n’est pas pour rien si on est tous si mal dans nos vies», m’a-t-elle dit, effondrée lors de cette séance. Bref, la manière dont elle présentait son fils me faisait sentir de lourdes responsabilités et un grand intérêt; j’allais être son psychothérapeute, mais aussi son père (elle souhaitait expressément un homme) et sa mère, pensais-je, en suivant l’idée de Winnicott quant aux traitements des patients non-névrotiques. J’allais le suivre dans sa langue maternelle puisqu’il ne parlait pas encore le français. Je m’attendais donc à un transfert pour le moins complexe et massif. Je l’ai vu deux fois seul, puis j’ai accepté de le prendre en psychothérapie à deux séances par semaine.

Comme entrevu dans les séances d’évaluation, il n’était pas très communicatif et cela dura tout un temps. Une des premières communications importantes que nous ayons eue était du registre agressif, probablement comme une reviviscence traumatique très condensée (passés et présent, actif/passif, moi/autre, dedans/dehors, instances psychiques). Alors qu’il manipulait de la pâte à modeler et tandis que j’évoquais ses camarades d’école, il s’est mis à frapper la pâte mollement d’abord en la tenant en l’air, puis au sol. Il était comme absent, détaché de lui-même, sans tonus. De mon côté, j’avais à l’esprit des images violentes de passage à tabac. En même temps, je me sentais étrangement calme, voire même un peu joueur. J’ai commencé alors à débiter des méchancetés, en accompagnant le rythme des coups. Sachant qu’il s’entendait très mal avec ses camarades (et avec lui-même ou avec des parties de lui-même), je disais: «Prends ça, bien fait pour toi, t’es qu’un nul, moins que rien, etc.» Bien sûr, je pensais à comment il devait se sentir pour se murer dans un tel silence car je n’avais pas encore véritablement pris la mesure des vécus de violence réelle dans sa vie d’enfant. La séquence était comme ralentie dans le temps, nous accordions nos rythmes, pour lui la main qui frappe, pour moi la voix. C’était un moment très intense et authentique, à la fois naturel et exigeant de ma part une grande concentration. Puis, le rythme s’est accéleré, un côté jubilatoire est apparu, maniaque même, je devenais un peu moins fier et joueur d’ailleurs. Il s’est mis à utiliser mes paroles, à amplifier leur cruauté. Nos affects se mêlaient, je devais et ne devais pas poursuivre, étais-je en train de l’intruser ou étais-ce lui? J’étais partagé…Et si on m’entendait? Il devenait tonique, puis, soudainement, il s’est approché de moi, d’un air mi-figue mi-raisin, m’a écrasé la pâte à modeler sur le nez et la bouche, puis l’a maintenue comme s’il cherchait à m’étouffer. Nous sommes restés muets l’un et l’autre avant que je puisse bredouiller un début de construction concernant le fait qu’il me montrait quelque chose de ce qu’il avait pu vivre en étant petit et qu’il devait étouffer pour survivre psychiquement.

Suite à cela, il y a eu quelques séances durant lesquelles il a pu parler de ses camarades qui se moquaient de lui. «Jamais je ne parlerai français», disait-il, avec un air de défi et de désarroi, comme si j’étais l’un d’eux. Il a aussi pu parler de sa peau qu’il détestait. D’ailleurs, elle était toujours recouverte le plus possible. Avant de franchir le seuil de la porte et s’en aller, il ajustait méticuleusement son col, son bonnet, son écharpe et ses gants (en hiver) ou ses manches, toujours longues en été, son bas de pantalon. Lors d’une de ces séances, il me dira son envie de mourir ou de se mettre «dans un trou au milieu d’une montagne», là où personne ne pourrait le voir, le trouver. La honte réprimée, potentiellement traumatique était omniprésente, les angoisses d’abandon insoutenables. Très franchement, c’était dur de ne pas le prendre dans les bras et de pleurer à sa place ou avec lui s’il l’avait pu. Je dis cela parce qu’il paraissait froid à ce stade de la psychothérapie, ne pouvant ressentir rien d’autre qu’une rage intense retournée contre lui-même, comme dans l’épisode de la pâte à modeler, puis la retournant contre moi en tant que double de lui-même, en tant que partie du self dénigrée, mais peut-être aussi en tant qu’objet haï. J’étais son «porte-affects». Ce fut le début des jeux psychodramatiques.

Lors des premières vacances d’été après le début de la psychothérapie, a eu lieu un épisode particulièrement étonnant en relation au cadre de la thérapie. Alors que j’étais absent pour mes vacances, il a uriné à côté des toilettes de la consultation. Deux de mes collègues me l’ont rapporté sur un ton de : «tu devrais avoir honte, comment peux-tu mener si mal une psychothérapie au point d’engendrer de tels passages à l’acte». Étrangement, je me sentais fier (intéressant retournement de ma part ?), «c’est parce qu’on travaille dur dans ce traitement…», me disais-je. Avait-t-il voulu vérifier la réalité de mon absence, me faire payer l’interruption ou, dans des registres plus archaïques, marquer son territoire, se soulager dans un contenant-matrice qu’il pouvait éprouver comme tel? Etait-il dissocié, comme dans ces états nocturnes décrits par sa mère ou conscient de ce qu’il faisait? Je peux penser que ces différents niveaux de fonctionnements et états du moi étaient superposés. Cet épisode fait par ailleurs écho à l’énurésie consécutive aux départs de sa mère après lui avoir rendu visite au pays lorsqu’il avait trois ans. Il est plus difficile de dégager une construction sur ses états liés aux toutes premières séparations vécues sur fond de présence, probablement chaotique, lorsque sa mère allait mal, puis lorsqu’elle l’a laissé à ses parents vers l’âge de trois mois. Nous en voyons peut-être les restes non symbolisés dans ses conduites les plus étranges et qui échappent à son contrôle. La répétition du même est au cœur des problématiques «au-delà du principe de plaisir» (Freud, 1923), des pathologies narcissiques-identitaires (Roussillon, 2007). J. Bleger décrit, dans Symbiose et ambiguïté (1967), l’existence de noyaux d’éléments agglutinés de la personnalité, c’est-à-dire des traces d’expériences très primitives précédant la distinction moi/non-moi qui sont amalgamées, pas même organisées par la position schizo-paranoïde décrite par M. Klein et qui sont le lit des liens symbiotiques. Selon J. Bleger également (1979), ce type d’éléments tend à se déposer dans le cadre ou dans ce qui fait cadre chez le soignant ; ce qui est la «non-relation» se dépose dans le cadre et devient observable lors des modifications du cadre, ce qui est le cas par exemple dans le changement de rythme que les vacances imposent au patient.

Plus tard, lorsque j’ai changé de consultation et en prévision de la reprise, j’ai parlé de ce cas à mes nouveaux collègues en suivant le conseil de Ciconne et Ferrant (2009); les affects, ça se partage, la honte, ça se prévient. On ne sait jamais, il aurait pu refaire ses besoins dans le nouveau cadre ! Concernant les interruptions de vacances de plus d’une semaine, il y avait une constante : en deux ans et demi, il n’est jamais venu à la séance avant les vacances. J’avais beau faire des interprétations, appeler la mère et me mettre d’accord avec elle, écrire une lettre avant les dernières séances, bref m’agiter en tous sens, la confusion régnait, en tous les cas pour moi. D’autant que j’avais généralement l’impression d’avoir mal géré la situation, tout en me convaincant que mon attitude était adéquate. Il est évident que quelque chose échappait à ma compréhension et à mes précautions. Je restais coupable et honteux. Probablement éprouvais-je quelque chose de son état de petit bébé et garçon délaissé ou, en d’autres termes, laissé seul avec ses mouvement pulsionnels vers l’objet et avec ses affects, sans écho en retour, sans accusé de réception. Cela m’a amené à penser la honte et la culpabilité non pas comme deux étapes dans le développement affectif, mais comme deux versants dans le rapport à l’autre. Sans approfondir ce point de vue, on pourrait simplement dire que la culpabilité est liée aux mouvements infligeant une blessure à l’autre et «conçue» ainsi par le Moi émergeant (mais dans la confusion moi/autre des relations primaires), tandis que la honte est la réaction à la blessure infligée au Moi par le détour de l’autre. La honte serait alors un affect du Moi qui fait suite à la poussée/appétit, bref à l’aspect pulsionnel ou au désir de/vers l’autre surgissant de soi sur un mode débordant, non maîtrisé et qui ne trouverait pas d’accueil. Dans le cas de ce patient, il me semble que nous voyons les traces de hontes «primaires» – que Janin (2003) relie à la dépendance et à la passivité – dans l’écho de «non-investissement/regard» (Ferrant, 2009) ou dans le rejet par l’autre. Elle va de pair alors avec la rage contre l’autre/soi confondus, ce que j’illustrerai plus bas lors d’impulsions à ouvrir les tiroirs de mon bureau.

La rupture du traitement s’est faite durant les vacances d’été alors que j’avais essayé de mettre en place ce qui était nécessaire pour poursuivre le traitement malgré mon changement de lieu et qui rendait sa venue plus complexe. En effet, jusque-là, il se débrouillait seul pour venir (habitant tout près de la consultation), que sa mère soit présente ou non, en bonne forme ou clouée au lit. Pas de Brahms les deux dernières séances, pas de nouvelles à la rentrée de vacances, personne au bout du fil. Trois semaines plus tard j’apprenais par sa mère qu’elle «ne veut plus rien savoir», qu’il «va mieux, mais pas assez» et qu’il faut un «vrai médecin» (je suis psychologue). J’avoue avoir été très en colère et le lui avoir dit avec peu de retenue.

Du côté plus libidinal, sûrement en alternance ou en même temps que les communications agressives, mais il m’est utile de bien distinguer pour en parler, il y a eu plusieurs épisodes. J’en rapporte un et ses effets. Plus précisément, dans une perspective winnicottienne, il me faut rapporter les effets de ma réaction. C’était quelques mois après le début: au cours d’une séance, il s’est collé soudainement contre ma jambe et à mimé un coït. C’était gênant. Dans les pays «moins civilisés» (dont je suis originaire) que la Suisse, où les chiens n’ont pas de sacs à crottes et qu’ils vagabondent dans les rues on voit fréquemment ce genre de comportement animal. Winnicott a abondamment expliqué l’importance de survivre à la destructivité afin de pouvoir être utilisé par le patient. Roussillon (2009), dans la même veine, évoque l’importance de survivre au sexuel comme étant tout autant indispensable. Ces images de mon enfance, ainsi que ces deux auteurs m’ont permis de survivre à cette étrangeté bien inquiétante, de poursuivre mon travail avec lui. Dans ce type de moments, qui n’ont plus été par la suite aussi directs, un plaisir étrange le faisait presque se convulser de rire. C’était vraiment «bizarre» et cela m’amenait généralement à réfréner le besoin un peu paranoïaque de regarder autour de moi pour m’assurer que personne ne nous voyait. Après-coup, en suivant Bleger, je peux également comprendre ce besoin, comme une première organisation d’éléments ambigus projetés.

À partir de là, se sont déroulées beaucoup de séances durant lesquelles une certaine intrication pulsionnelle, au détour de l’analité a pu se faire. Sans aller dans le détail, elles ont été remplies de jeux psychodramatiques répétitifs. Deux thèmes ont été particulièrement utiles pour lui. Le premier, que je qualifierais de jeu d’humiliation activement passive, mêlée à une identification masculine phallique au sadisme mesuré, se jouait avec un colonel qui s’occupait de ses soldats au gré de ses humeurs (et d’une atmosphère d’humour). Dans ces jeux, chacun de nous pouvait jouer l’un ou l’autre rôle. Le deuxième thème consistait en des jeux de souillage des affaires de sa mère dans des scenarii où, comme dans la réalité, elle partait à l’improviste, le laissant seul avec sa sœur jeune adulte pour des semaines. Il jouait alors à déféquer partout dans la maison, à déchirer, à brûler les habits de sa mère (habits qui cachent l’indignité, comme celle de la peau, qui sont sexys, ceux d’une mère qui suivrait excessivement ses propres mouvements pulsionnels?) et à l’appeler pour le lui dire. Ce jeu, qui a mis plus d’une année à émerger, lui procurait un intense plaisir, il semblait sous-tendu par une pulsionnalité libidinale et sadique mieux intriquée, plus tolérable. La secrétaire de la consultation où je le recevais et qui avait son bureau juste à côté du mien me demandait souvent: «qu’est-ce que tu lui fais à ton patient pour qu’il fasse des rires (ou des bruits, des sons, etc.) pareils? On dirait un bébé, je ne peux pas croire que c’est ce beau garçon avec cet air si sérieux.» «Je le transforme en pire?», pensais-je. «La secrétaire se moque de moi, c’est qui le psy ici?». «Et Winnicott alors?», me consolais-je. Un jour, enfin (je me posais tout de même parfois des questions), elle m’a dit: «c’est incroyable, depuis quelque temps il sourit, il dit bonjour». De temps en temps, après une séance où il était allé particulièrement loin à l’égard de sa mère dans le jeu, il disait: «tu es sûr que ma mère ne saura pas? On n’a pas le droit de faire cela!» Les frontières entre fantasme et réalité n’étaient pas toujours étanches. Mais elles n’étaient plus si imperméables s’il pouvait le penser. D’autres fois, juste après un jeu psychodramatique, il me menaçait: «je vais raconter à ta cheffe les histoires qu’on joue». C’était alors mes frontières qui s’estompaient ! J’en ai souvent ri. Il avait aussi des impulsions à fouiller mes affaires. Il me semble que cela faisait suite à des moments d’enlisement de la séance, lorsque je me sentais très peu en lien avec lui. Il ouvrait les tiroirs de mon bureau et les refermait aussitôt en me demandant pardon, ce qui le rendait fou de rage contre lui-même, honteux au point d’essayer de fuir du bureau. Dans ces cas-là, je l’ai toujours retenu fermement en lui disant qu’il n’y avait pas d’autre issue que de s’y confronter, d’affronter cet état en ma présence, ne pouvant que lui dire mon empathie face à ces affects débordants dont la valeur était qu’ils étaient les siens. Ces actes disruptifs me faisaient l’effet de mouvements extrêmement archaïques vers un objet primaire insensible dont il cherchait en vain à arracher l’attention, le regard ou ne serait-ce qu’un mouvement vers lui.

Les éléments exposés jusqu’ici sont ceux qui m’ont paru les plus relevants pour la compréhension du processus psychothérapeutique dans le cadre de cette brève présentation. Afin d’avoir une image plus complète du contenu des séances à partir de la phase où il s’est mis à jouer – je ne suis cependant pas sûr que nous ayons pu aller suffisamment loin dans la capacité de jouer, mais aussi de celle d’être seul (aussi «on» jouait le plus souvent) -, il me faut encore dire que nous avons fait durant des heures d´autres jeux psychodramatiques à deux, en plus de temps de parole ou de dessin. Des matchs de football, de tennis, de football américain, de catch, beaucoup de combats en corps à corps issus du monde des mangas. Il m’a fallu être extrêmement strict sur le plan technique avec lui et je crois que cela a été fondamental pour l’aider à m’utiliser, à différencier. Tous les jeux où nous nous mettions en scène, l’étaient sous la forme de prises de rôle; j’exigeais un scénario minimal et j’intervenais régulièrement sur le mode d’un directeur de jeu afin de maintenir et «marquer» un regard tiers sur ce que nous amenions sous la forme jouée. Peut-être à l’image de ce que Roussillon (2004) décrit à propos de la mère qui fait miroir tout en se disant miroir ou, dit un peu autrement, chez des auteurs anglo-saxons comme Fonagy et ses collègues (2004), qui décrivent la nécessité développementale d’avoir un «caregiver» qui marque les affects réfléchis, afin que ces derniers ne soient pas confondus.

L’utilisation de jeux de rôle dans le cadre d’une psychothérapie analytique individuelle ne va pas de soi. La majorité des enfants nous confrontent à cette situation, car il leur est naturel de prendre des rôles dans leurs jeux ou de nous demander de jouer nous-mêmes (à cache-cache, au football, etc.). Toutefois, la technique du psychodrame psychanalytique se distingue de ses propositions spontanées, en ce qu’elle leur donne un cadre spécifique extrêmement utile pour des patients présentant des pathologies limites avec d’importantes failles dans leurs processus de symbolisation primaire (Hayat, 2008). Habituellement, le psychodrame se déroule à plusieurs, en groupe ou en individuel. Dans le traitement de cet enfant, il a fallu que je m’adapte à ce qui venait de lui. L’utilisation des jeux, que j’ai appelé psychodramatiques, a été essentielle pour approcher les zones de son fonctionnement les plus indifférenciées, confondues à l’objet. Elles ont permis de laisser émerger, puis de donner du sens à des éléments «déjà-arrivés-non-véritablement-vécus» décrits par Winnicott (1975) ou issus des éléments symbiotiques et ambigus tels que formulés par J.Bleger (1967).

Le traitement a amené quelques progrès externes. Brahms a commencé à utiliser sa tête pour apprendre, à sortir, à se bagarrer, à faire des crises de colère à l’école, puis à les contrôler. À partir de la deuxième année, il m’empêchait de parler dans sa langue maternelle afin d’améliorer son français selon lui (je soupçonnais sa mère d’être aussi un peu derrière cette idée, pour que la thérapie soit plus un «cours» et moins un «jeu»), ce que j’ai fini par accepter. Il est possible d’entendre cette demande en tant que résistance à poursuivre le travail psychothérapeutique dans la régression et la dépendance ou comme l’effet de son évolution. Dans tous les cas, le processus psychothérapeutique avait permis un certain dégagement de la fusion et; il était nécessaire pour lui à ce stade que j’accède à sa demande. Cela a probablement aussi été nécessaire pour moi, car ce suivi m’éprouvait. On peut aussi le comprendre comme un passage vers le tiers, vers la langue de son père et donc comme une sortie du primaire. Malgré les progrès évidents observés lors des séances et à l’extérieur, il continuait à parler seul, symptôme que sa mère me reprochait, se demandant si un neurologue ne pourrait pas mieux l’aider, et que je n’ai peut-être pas pu entendre autrement que comme un reproche. Cela a probablement contribué à bloquer la situation, peut-être par un manque de prise en compte de ma culpabilité, en partie la sienne projetée. À ce moment, je pensais que ce symptôme se reliait à une certaine capacité à être seul et à jouer ayant émergé au fil du traitement. Son père, absent de mon récit, je ne l’ai jamais rencontré. Peu d’éléments directs apparaissaient hormis dans la confusion des personnages hommes, dans des combats sans fin à celui qui serait le plus fort. Il a presque toujours refusé d’en parler ouvertement si j’abordais le thème où si j’y faisais allusion par une interprétation parlée.

Pour conclure, j’espère avoir pu explorer et montrer ne serait-ce que partiellement, à travers la présentation de ce cas clinique, comment prendre en compte différents niveaux du fonctionnement psychique et les registres multiples de la symbolisation. Il s’agissait également d’illustrer l’importance de la prise en compte du jeu transféro-contre-transférentiel, objectal, narcissique et sur le cadre, afin de donner forme aux processus psychiques émergeant dans la relation psychothérapeutique. En particulier, je me suis centré, dans le cadre du colloque J. Bleger, sur ceux que je crois reliés le plus étroitement aux zones de la personnalité les plus indifférenciées, les plus symbiotiques et ambiguës.

 

BIBLIOGRAPHIE
Bleger, J. 1967. Symbiose et ambiguïté. Paris: PUF.
Bleger, J. 1979. «Psychanalyse du cadre psychanalytique», in Crise rupture et dépassement, ed Kaës R. et coll. (Paris : Dunod, 1979), 255-274.
Ciccone, Albert et Alain Ferrant. 2009. Honte, Culpabilité et Traumatisme. Paris: Dunod.
Fonagy, Peter et al. 2004. Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self. London: Other Press.
Freud, S. 1923. «Le moi et le ça». In Œuvres complètes, T XVI 1921-1923. Paris: PUF.
Hayat, M. 2008. «Le psychodrame analytique, ses origines, son évolution, son aire d’application». in Le psychodrame psychanalytique métathérapeutique, ed. Calevoi N. et coll. Bruxelles: (De Boeck Supérieur). 21-36.
Janin, C. 2003. «Pour une histoire psychanalytique de la honte (honte originaire, honte des origines, origines de la honte)». Revue Française de Psychanalyse, 5.
Penot, 2006. «Travailler psychanalytiquement à plusieurs, la reprise d’une condition première de la subjectivation». in La Subjectivation, ed Richard F. et Wainrib S. (Paris : Dunod). 59-80.
Roussillon, R. 2004. «La dépendance primitive et l’homosexualité primaire en double». Revue Française de Psychanalyse, 2.
Roussillon, R. 2009. «La destructivité et les formes complexes de la « survivance » de l’objet». Revue Française de Psychanalyse, 4.
Winnicott, D.W. 1975. Jeu et Réalité. Paris: Gallimard.

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > UNE RENCONTRE CLINIQUE À L’ORÉE DE L’AMBIGUÏTÉ, Juan SEPULVEDA, Psychologue-psychothérapeute FSP, Office médico-pédagogique, Genève

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