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RÉSUMÉ

Nombre de psychanalystes ont souhaité reconnaître au «social» le rôle étiologique qui est le sien, prenant ainsi leurs distances avec une théorie psychanalytique freudienne classique considérée comme «monadique» ou «monadologique», excessivement fermée à la dimension sociale de la personnalité. La question est alors de déterminer ce qui singularise la réflexion de J. Bleger à cet égard. Cela implique de mettre en avant son analyse de la notion d’institution, mais aussi son travail – l’homme étant à ses yeux un être social – sur les processus d’individuation. Si l’union est première, le questionnement porte sur les mécanismes de différenciation. Cela conduit, ensuite, à s’intéresser à sa théorie du groupe. Enfin, cela amène à considérer l’apport de la distinction qu’il produit entre deux types (complémentaires) de sociabilité, la sociabilité syncrétique et la sociabilité par interaction.

 

Indéniablement, «nommer l’Amérique latine» (Derrida 1998, 327), nommer ce que le nom d’Amérique latine semble vouloir dire aujourd’hui pour la psychanalyse (ibid., 352), comme y engageait J. Derrida dans sa conférence de 1981, «Géopsychanalyse «“and the rest of the world ”», impose de revenir sur l’œuvre de J. Bleger. Pour le dire vite, J. Bleger partage avec nombre de psychanalystes de sa génération d’avoir affirmé que l’être humain est un être social. En soutenant cela, les représentants de différents courants entendent prendre le contrepied d’une théorie psychanalytique classique ou orthodoxe. Du fait en particulier de son modèle métapsychologique et de sa théorie de l’intériorisation, celle-ci est accusée d’être porteuse d’une conception «internaliste», «monologique» (Honneth 2007, 119), «monadique» (Benjamin 1992, 38) voire «monadologique» (Adorno 2007, 39) de l’homme, représenté comme une unité distinctive autonome, ou de concevoir celui-ci comme un «homo clausus» (Elias 2013, 110). Par conséquent, elle ne prendrait pas acte de ce que nous avons proposé d’appeler ailleurs le «déterminant d’extériorité» qui intervient dans ses pratiques et surtout ses souffrances (Pagès 2014). Mais que veut-on dire par «l’être humain est un être social»? Cette affirmation possède en effet dans le milieu analytique différentes significations. C’est pourquoi nous commencerons pas dégager le sens original que Bleger a conféré à cette idée. La position d’une indifférenciation primitive le conduit à élaborer comme principal problème celui de l’individuation ou de la différenciation. Nous aborderons ensuite l’idée qu’il développe selon laquelle toute identité est une identité de groupe ou d’institution, prenant appui sur la distinction entre sociabilité symbiotique et sociabilité d’interaction. Enfin, nous verrons quelle conception de la pratique psychanalytique, et en particulier quelle pensée du cadre et du processus, cette théorie de la sociabilité alimente chez J. Bleger.

1. INDIFFÉRENCIATION ET INDIVIDUATION

J. Bleger a élaboré l’idée de symbiose qui désigne l’indifférenciation primitive du bébé pour lequel il n’y a pas, d’une part, de différences premières entre lui et le corps de sa mère et pour qui, d’autre part, ne préexiste aucune différenciation tranchée entre instances ou parties de la personnalité. Les parties du moi impliquées dans cette expérience de symbiose ne sont pas discriminées. Il y a absence de délimitation à la fois, chez le sujet, entre moi et non-moi et, pour lui, entre intérieur et extérieur (Bleger 1981, chap. III, 94). Au départ, nous n’avons pas face à nous un individu isolé (réalité pouvant alimenter les thèses de l’individualisme) mais une indifférenciation qui a le sens d’une interrelation: «la symbiose nous place d’emblée, et dès le début du développement de la personnalité, dans l’interrelation humaine» (ibid., Avant-propos, 7). Les premiers stades de la personnalité ne sont donc tout simplement pas discriminés, raison pour laquelle Bleger parle de symbiose (du grec sumbiôsis qui signifie «vivre ensemble») ou de syncrétisme (du grec sugkrêtismos qui désigne l’union des Crétois, d’où le sens de fusion, d’union). Cela conduit à remettre en question la représentation selon laquelle les premiers stades de la vie humaine se caractériseraient par l’isolement, isolement à partir duquel le sujet entrerait ensuite graduellement en relation avec les autres. Se trouve donc démenti ce que Marx déjà nommait une «robinsonnade», l’idée que l’homme construit son monde et son identité seul, de façon isolée. Mais la pensée de la symbiose vient également démentir l’idée que l’individu serait dans un état de déficit originaire et dont le désir tendrait à combler ce manque. Celui-ci n’est jamais chez Bleger un sujet individuel manquant de son objet. Enfin, il ne s’agit pas d’un modèle intersubjectiviste, d’abord car la symbiose désigne un niveau où la différence entre le soi et l’autre n’est pas encore établie.

Pourtant, cette indifférenciation est une structure et non simplement un stade, ce qui signifie qu’elle va persister tout au long de l’existence. Elle se maintient toujours et constitue la vie durant solidairement un risque. Bleger suggère que la relation à un objet agglutiné est un résidu des expériences les plus primitives qui constitue ainsi la partie psychotique de la personnalité. Un résidu de cette formation primitive (la relation mère-enfant symbiotique primitive) subsiste chez tout un chacun et, de son importance, dépend le déficit de la formation de la personnalité, du sens du réel, du sentiment d’identité, du schéma corporel (ibid., chap. III, 95). Wallon, comme le rappelle Bleger en s’y référant, avait le premier proposé le nom de «syncrétisme» pour désigner ce type de relation primitive, Fairbairn parlant lui d’«identification primaire» à propos de la non-différenciation entre l’objet et la partie du moi qui y est liée. Bleger propose, lui, de parler plutôt de «noyau agglutiné» (ibid., 96). En disant de l’indifférenciation primitive qu’elle est une structure, Bleger entend aussi distinguer ce phénomène d’un simple état opaque, compact, indistinct d’indifférenciation: cette indifférenciation est «distinctive», précise-t-il, et comprend toujours le sujet et son milieu (ibid., Avant-propos, 9).

L’individuation en psychanalyse a été définie dans les années 1950 en particulier par Margaret Mahler à partir de la psychose infantile comme un processus de séparation pour sortir de l’indifférenciation primaire de la symbiose mère-enfant. M. Mahler, à partir des vicissitudes de l’individuation dans la psychose infantile, a décrit en effet une étape «symbiotique» du développement de l’enfant, précédant la «séparation-individuation» qui met fin à la dépendance absolue. Il s’agit du vécu d’un bébé qui n’a pas encore différencié son identité de celle de son objet. Le risque étant de rester enfermé dans cette phase de relation symbiotique, de voir se maintenir l’indifférenciation Moi/objet. José Bleger, avec les concepts de «symbiose» et d’«ambiguïté» montre que des traces de l’indifférenciation primitive persistent toute la vie, même chez les personnes les plus évoluées, sous forme d’un «noyau agglutiné».

Cela le conduit à reconsidérer la manière traditionnelle de concevoir le groupe (comme des individus isolés qui entrent en contact (Bleger 2003, 47)), si ce qui est originel, ce n’est pas la séparation mais la non-différenciation moi/objet, le phénomène symbiotique qui donne le noyau agglutiné. La question sera alors de déterminer comment l’individu va s’isoler, se distinguer en partant de cette symbiose. La question qui prime est celle de la formation de l’identité et de l’acquisition du sens du réel et non celle de la mise en relation soit la question du contact. C’est le problème de la discrimination et celui de ses modalités. Que l’individu soit un être social conduit donc à s’interroger sur la façon dont celui-ci s’isole et se distingue des autres plutôt que sur celle dont il s’unit aux autres et se socialise (Dictionnaire international de la psychanalyse 2013, «J. Bleger»). Bleger l’affirme clairement dans l’avant-propos de Symbiose et ambiguïté:

[…] l’individu ne naît pas être isolé et ne peut donc structurer peu à peu sa nature sociale en perdant cet isolement de la culture. En remplacement de cette hypothèse, nous avons été amené à concevoir un état d’indifférenciation primitive, point de départ du développement humain. Ce qui signifie, entre autres, que nous n’avons plus à chercher comment l’enfant, tout au long de son développement, entre en relation avec le monde extérieur, mais comment un type de relation (indifférenciée) se modifie pour parvenir dans le meilleur des cas, au développement de l’identité et du sens du réel.

Dans le troisième chapitre, «Modalités de la relation d’objet», de Symbiose et ambiguïté, J. Bleger traite justement des modalités de cette discrimination-individualisation: la position paranoïde-schizoïde (reprise à M. Klein) se forme aux dépends de la position qu’il thématise et nomme «glischro-caryque» grâce à une discrimination graduelle en petits fragments du noyau agglutiné qui s’obtient à partir de deux techniques principales: la diversification des liens avec d’autres objets et la diversification des contacts avec le même objet, les deux étant en grande partie tributaires du processus de maturation (Bleger 1981, chap. III, 96). On pense là au modèle dialectique matérialiste wallonien de la psychogenèse reposant sur une base physiologique qui se trouve décrit dans «Les Stades de l’évolution psychologique de l’enfant».

L’identité d’une personne va dépendre du niveau d’intégration du moi individuel et du moi groupal; le moi groupal, qu’il s’agisse de celui d’un individu ou d’un groupe correspond au degré d’organisation d’un certain nombre de manifestations. Pour atteindre cette individualisation, il faut que soient immobilisées les strates syncrétiques de la personnalité, qu’il y ait clivage des deux (Bleger 2003, 48). La thérapeutique étudiera en particulier les crises qui résultent des ruptures de ce clivage. On comprend, nous y venons, que lorsque J. Bleger distingue deux modalités de la sociabilité, syncrétique et par interaction, il ne faut pas les appréhender comme exclusives l’une de l’autre.

2. L’IDENTITÉ DE GROUPE. SOCIABILITÉ SYNCRÉTIQUE ET SOCIABILITÉ PAR INTERACTION

J. Bleger précise encore le sens de la thèse selon laquelle «l’être humain est un être social» en affirmant que toute identité est une identité de groupe ou d’institution. Il est ainsi l’un des premiers à avoir tenté systématiquement d’articuler l’espace psychique individuel et l’espace psychique du groupe et des institutions. On comprend pourquoi il est considéré, avec d’autres, comme figure de proue pour les théories psychanalytiques du groupe (Kaës 1999, 30). R. Kaës commentera cela en disant qu’avec d’autres les recherches de Bleger permettent de qualifier soit des espaces psychiques communs à plusieurs sujets soit des parts communes à la psyché de plusieurs sujets d’un ensemble (Kaës 2007, 183). Dans cette acception, l’institution cesse de désigner à l’égard du sujet une entité extérieure et surplombante.

Que veut dire Bleger quand il parle d’«institution»? Il s’agit d’un ensemble de normes, de règles, d’activités regroupées autour des valeurs et des fonctions sociales. À propos d’une aire ou d’un espace délimité et pourvu d’une hiérarchie de fonctions, il préfère parler d’organisation. Du groupe, on peut dire alors à la fois qu’il est un ensemble d’institutions et qu’il a tendance à s’établir comme une organisation avec des règles fixes et propres. Bleger travaille alors à comprendre ce qui se joue pour qu’un individu ou un groupe s’efforce à ce que rien ne change. Un des risques principaux que court le groupe, risque que Bleger nomme tendance «anti-processus», est en effet de voir les objectifs explicites qui présidaient à la formation de tel groupe, par exemple les objectifs thérapeutiques, passer au second plan et être remplacés par la seule finalité de la conservation du groupe ou de l’organisation. Toute l’organisation s’efforce alors de maintenir la même structure que le problème qu’elle essayait pourtant d’affronter. Dans l’article sur le cadre, Bleger ne s’interroge plus comme une dizaine d’années auparavant sur les possibilités qu’ouvre la séance mais sur ce qui aboutit à ce qu’en son sein rien ne change. C’est dans le même sens que Bleger parlera de «bureaucratisation» du groupe (Bleger 2003, 57). C’est selon lui une loi générale et il prend en exemple les hôpitaux psychiatriques dont l’organisation aboutit à confirmer les maladies psychiatriques qu’ils étaient sensés soigner (on retrouve ici la critique des institutions de soin développée par Foucault mais aussi par le courant de la psychiatrie institutionnelle française). Bleger montre comment le staff, les équipes soignantes, et pas seulement les patients et leurs familles, peuvent eux aussi se mettre à résister au changement. Les conflits deviennent visibles à un autre niveau que leur niveau d’origine. Bleger évoque à cette occasion les conflits des parents qui trouvent à se manifester dans les symptômes de leurs enfants (ibid., 59). Cela témoigne de l’importance des interactions sociales dans l’étiologie des troubles névrotiques: les dysfonctionnements de groupe sont ainsi ouvertement pathogènes.

Toute institution est donc une partie de la personnalité de l’individu (qu’il s’agisse d’une famille, d’un parti, d’une organisation professionnelle, d’un groupe thérapeutique, etc.). L’identité est toujours une identité de groupe ou d’institution. Cette identité se configure par l’appartenance à un groupe (Bleger 1981, chap. VI, 285). Dans «Le groupe comme institution et le groupe dans les institutions», il le formule ainsi: «les organisations constituent une partie de notre personnalité» (Bleger 2003, 59). Par là, Bleger entend récuser l’opposition traditionnelle entre individu et groupe, organisation et groupe, la représentation selon laquelle les individus isolés se réuniraient pour former des groupes, conceptions qu’il nomme associationnistes et mécanistes. L’être humain, répète-t-il, avant d’être une personne, est toujours un groupe car sa personnalité est un groupe.

Il peut donc s’intéresser sur cette base-là aux rapports entre le groupe et le phénomène de dépersonnalisation et ce en deux sens. D’une part, les angoisses de dépersonnalisation que suscite le groupe comme inconnu, l’angoisse de se perdre dans le groupe. De l’autre, l’angoisse symétrique d’être perdu sans ou en dehors du groupe. En effet, la dissolution d’une organisation peut désagréger la personnalité car ce groupe est la personnalité de leurs membres. Bleger nommera «factiques» (visant une certaine factualité) ces personnalités qui sont littéralement une fonction, un groupe ou une institution. Il donne en exemple ces maladies somatiques parfois graves qui touchent de jeunes retraités. Il se réfère également au phénomène de l’ostracisme dans la Grèce ancienne, soit la mesure de bannissement, conçue comme peine plus sévère encore que la mort ou la prison (ibid., 59). Le point essentiel, nous allons y venir, est que le groupe ou les institutions sont dépositaires de la sociabilité syncrétique. Cela est indispensable: il faut que la symbiose trouve un cadre qui permette de la contenir, permettant ainsi le développement et la préservation des interactions et du processus d’individuation. D’un autre côté, cela explique la tendance à la bureaucratie qui menace les groupes et leur résistance au changement.

On perçoit bien alors que Bleger, pour défendre l’idée que l’être humain est un être social, ne développe aucune psychologie sociale. Il ne met pas non plus exclusivement l’accent sur l’étiologie sociale des troubles psychiques. Par ailleurs, il ne convoque jamais les textes dits «sociaux» de Freud comme Malaise dans la culture. Il va étudier la question de l’identité groupale en étudiant les aspects institutionnalisés du groupe, surtout des groupes thérapeutiques (ceux qui sont l’objet de la psychiatrie dynamique) (ibid., 49). C’est ce que Bleger nomme la 4ème révolution psychiatrique. La dynamique groupale ne doit pas être simplement utilisée comme une technique psychothérapeutique (comme dans la psychanalyse de groupe), mais il faut prendre pour objet l’organisation elle-même et faire porter le diagnostic sur le niveau de bureaucratisation et de clivage du groupe lui-même pour pouvoir le faire évoluer.

Un groupe est en effet toujours une sociabilité établie sur un arrière-fond (clivé) d’indifférenciation ou de syncrétisme, arrière-fond qui rend l’interaction possible (mais à certaines conditions). Cette sociabilité très particulière se caractérise par une non-relation et une indifférenciation. Si on en donne une description phénoménologique, on peut parler de syncrétisme. Quand manque cette sociabilité, le rapport social s’expose à de grosses difficultés. Bleger prend l’exemple d’une mère et de son fils qui témoigne de cette sociabilité syncrétique en l’absence pourtant d’interaction: dans une même pièce, une mère vaque à ses activités (elle lit, fait de la couture, regarde la télévision), pendant que son fils est occupé à son jeu. Il n’y a pas entre eux d’interactions: ils ne communiquent pas et ne se regardent pas mais agissent apparemment de façon purement indépendante. Peut-on dire pour autant qu’aucune sociabilité n’est engagée? La mère interrompt son activité et sort de la pièce. On voit son fils cesser immédiatement son jeu et se précipiter après elle. Cette rupture révèle que, même en l’absence d’interactions, il y avait entre eux un lien profond, préverbal. La sociabilité syncrétique était à l’œuvre, engageant une fusion, un état de non-discrimination dans ce groupe minimal et pourtant fondateur. Le silence n’est donc pas le signe ici d’absence de sociabilité. Si la mère et l’enfant ne doivent pas s’en tenir à cette sociabilité syncrétique, au risque d’engendrer des retards de développement chez l’enfant, l’absence d’une telle sociabilité cause également de sérieuses perturbations de développement (ibid., 52).

Comme l’explique R. Kaës, la sociabilité syncrétique définit une relation qui est en fait une non-relation mais qui n’en est pas moins un véritable lien (Kaës 1999, 86). Et pourtant, il faut un cadre à cette sociabilité syncrétique. Cette sociabilité syncrétique fait peur. On assiste à un développement d’angoisse dans la rencontre du groupe, c’est la peur devant l’inconnu que chaque personne porte en lui sous forme de moi syncrétique, c’est la peur devant la régression possible à des niveaux de sociabilité syncrétique (Bleger 2003, 53). L’introduction de la sociabilité syncrétique permet de comprendre les angoisses de dépersonnalisation qui sont observables dans tous les groupes et qui sont particulièrement fortes dans certaines organisations psychopathologiques. R. Kaës reprend cette idée en écrivant que, puisque le dépôt (le noyau agglutiné dégagé par Bleger) rend «isomorphes» le sujet et le groupe, tout écart par rapport à ce dépôt nucléaire va alors susciter des angoisses (Kaës 2007, 23-24).

On distingue donc deux niveaux de l’identité groupale: une identité donnée par le travail en commun qui donne lieu à des règles d’interaction qui seront institutionnalisées. Cette identité est soutenue par la tendance à l’intégration, on parle d’identité par intégration. Et une identité groupale syncrétique (qui est parfois la seule qu’un groupe puisse atteindre) qui donne lieu à une socialisation dépourvue de limite. Ces deux sociabilités sont inversement proportionnelles: plus l’une est importante dans un groupe, plus l’autre est faible. Ainsi Bleger distingue le groupe «de dépendance ou d’appartenance» formé par des individus symbiotiques et dont la sociabilité d’interaction sera superficielle et d’autres groupes formés d’individus chez lesquels dominent les aspects mûrs de la personnalité, avec un certain degré d’individuation, et où dominera la sociabilité d’interaction. Existent encore des groupes spécifiques composés d’individus ayant manqué d’une relation symbiotique satisfaisante (Bleger 2003, 54-55) …

Cependant, selon Bleger, l’appartenance à un groupe est toujours une dépendance au niveau de sociabilité syncrétique: il n’y a pas de groupe sans symbiose, de même que l’existence de l’individu dépend de son méta-moi, de son monde-fantôme, de son non-moi (de la partie non différenciée de sa personnalité). L’identité groupale d’appartenance et la dépendance qui lui est associée sont toujours constituées par le dépôt du noyau agglutiné de ses membres déposé dans la structure de groupe (Kaës 2007, 23).

Bleger entre ici en débat avec le Sartre de la Critique de la raison dialectique. Prenant le contrepied de la théorie sartrienne de la sérialité, il affirme que, même lorsque les individus semblent dans une non-relation, ils sont pourtant, quoique de façon non décisionnaire, d’accord pour conserver cet état de non-relation. C’est la sociabilité syncrétique. Pour Sartre, le groupe ne serait d’abord qu’une sérialité. Chaque individu en vaut un autre et tous font nombre sans être différents. C’est l’exemple sartrien des individus isolés et interchangeables qui composent la file d’attente du bus (Sartre 1960, 330; 364). Néanmoins, Bleger essaie également d’interpréter autrement la théorie sartrienne, en soulignant qu’on peut comprendre cette sérialité comme «l’arrière-fond de solidarité, de non-discrimination ou de syncrétisme qui constitue le lien le plus puissant entre les membres du groupe», arrière-fond sans lequel l’interaction serait impossible (Bleger 2003, 50). Bleger soutient qu’en dépit de l’indifférence et de l’isolement apparent des individus dans la file d’attente du bus une sociabilité syncrétique est à l’œuvre. Tous en effet suivent sans en avoir conscience certaines règles et normes qui les sécurisent, comme le fait d’attendre leur tour:

Nous pouvons nous comporter comme des individus en interaction dans la mesure où nous participons à une convention de règles et de normes qui sont muettes, mais qui sont présentes et grâce auxquelles nous pouvons alors développer d’autres règles de comportement. Pour entrer en interaction, il doit y avoir un arrière-fond commun de sociabilité. (ibid., 52)

C’est la sociabilité syncrétique qui constitue le fond de l’interaction. On perçoit que cette sociabilité, nous y reviendrons, est ici déposée dans un cadre. La dimension de la fusion n’est pas présente uniquement dans le groupe en fusion, contrairement à ce que suppose Sartre, dans l’émeute, mais constitue une Gestalt pour tout groupe, quel qu’il soit.

Cette distinction (et articulation) entre deux niveaux ou plutôt deux modalités de sociabilité, la sociabilité syncrétique et la sociabilité par interaction, constitue selon R. Kaës l’apport majeur de la pensée de Bleger aux théories psychanalytiques du groupe. Définissant la notion de syncrétisme, il précise que cet état de non-discrimination compose la réalité psychique de tout individu mais aussi de tout groupe et de toute institution (Kaës 1999, 31). Le pendant de cette affirmation est qu’on ne sort jamais tout à fait pour Bleger de l’ambiguïté. L’ambiguïté restera toujours comme un fond pour la forme de l’identité. Si la domination de l’ambiguïté est appelée à être dépassée ou doit l’être, celle-ci comme fait humain ne cesse jamais d’exister en chacun.

3. CONCEPTION DE LA SOCIABILITÉ ET THÉORIE DE LA PRATIQUE,
DU PROCESSUS ET DU CADRE ANALYTIQUE

En affirmant que toute institution est une partie de la personnalité de l’individu, Bleger peut aisément connecter à sa réflexion sur l’être social de l’homme des analyses sur l’institution que constitue la pratique psychanalytique. Il s’intéresse alors au rapport entre cadre et processus, le cadre analytique conditionnant le processus. De même que le groupe est menacé de bureaucratisation, le cadre est exposé lui aussi à un risque de fossilisation.

Une relation qui se prolonge des années en conservant un ensemble de normes et d’attitudes n’est en effet rien d’autre que la définition d’une institution. Le cadre psychanalytique (doté d’un caractère idéalement invariable qui le rend invisible), affirme J. Bleger, est donc une institution. Le risque existe toujours de voir le cadre psychanalytique devenir une organisation stabilisée, à la base de la formation d’une personnalité, d’un «caractère psychanalytique» comme l’appellent Alvarez de Toledo, Grinberg et M. Langer, ou d’une «existence factice» comme disent les existentialistes, c’est-à-dire d’un moi adapté en fonction d’un modelage externe conforme aux institutions. Ce moi factice est un pur moi d’appartenance, toute la personnalité y est faite de personnages, de rôles et il n’y a pas de moi intériorisé donnant une stabilité interne au sujet (Bleger 1981, chap. VI, 294). On pense ici à l’analyse que donne Freud de ces rêves de confirmation que font certains patients et qui reproduisent le refoulé infantile en s’inspirant uniquement de ce que l’analyse a construit. Ils ne sont pas probants car ils semblent destinés uniquement à faire plaisir à l’analyste ou à s’adapter à la situation, raison pour laquelle Freud note parfois que les confirmations directes doivent être complétées par des confirmations indirectes.

Il y a donc le risque majeur de voir le non-moi du patient s’installer parfaitement dans le cadre analytique et surtout que celui-ci soit méconnu par l’analyste. L’alliance thérapeutique doit toujours se faire avec la partie la plus saine du patient pour permettre au processus d’avoir lieu. Pourtant, cela permet aussi d’identifier l’importance du cadre analytique qui accueille la partie la plus régressive, psychotique du patient. Il réceptionne la part non structurée, non discriminée du patient (son méta-moi). Le cadre du patient constitue sa fusion la plus primitive avec le corps de la mère. Il faut permettre cela car le cadre de l’analyste doit servir au rétablissement de la symbiose originelle en vue de la modifier (ibid., 298).

Le «monde fantôme» du patient, ce que H. Wallon nommait les «ultra-choses», existe déposé dans le cadre analytique. Il faut que le cadre analytique soit constant, soit respecté, car c’est lui qui devient le dépositaire de la symbiose qui ainsi ne parasite pas le processus analytique. C’est l’indifférenciation la plus primitive qui se répète dans le cadre. Les institutions sont en effet le dépositaire de la partie psychotique de la personnalité, c’est-à-dire de la partie indifférenciée et non résolue des liens symbiotiques primitifs (ibid., 295). Par respect du cadre, Bleger entend le respect des horaires, du paiement des séances, etc. Toutes les atteintes portées à ce cadre sont hautement significatives et doivent être analysées. Il analyse le cas de ce patient qui au fur et à mesure de l’analyse se met à lui devoir de l’argent et à devenir imponctuel ou de cette patiente qui, quand elle fut enceinte, cessa de lui dire bonjour et au revoir.

D’un côté, de même que la symbiose avec la mère permet à l’enfant de développer son moi, de même le cadre psychanalytique possède une fonction analogue, constituant un châssis qu’on ne peut voir (ibid., 287). Le cadre accueille la partie la plus primitive de la personnalité. Le maintien du cadre permet de faire apparaître par endroit que le cadre du patient et celui de l’analyste ne sont pas les mêmes. Le maintien du cadre rend donc possible l’analyse de la partie psychotique de la personnalité (du non-moi, du monde fantôme du patient). Il se révèle qu’il y a deux cadres: celui que l’analyste propose et maintient et celui dans lequel le patient projette son monde fantôme (avec compulsion de répétition). L’analyse du cadre est indispensable, c’est elle qui permettra une «désymbiotisation de la relation patient-analyste» (ibid., 295).

À la fois l’analyse doit accepter le cadre apporté par le patient car c’est le méta-moi qui est ainsi accueilli, la symbiose primitive non résolue, le cadre permettant toujours de recueillir et de stabiliser les contenus psychiques émanant de la «partie psychotique de la personnalité», et il faut maintenir le cadre analytique fermement (il ne doit être ni ambigu, ni changeant, ni faussé) pour faire apparaître la dualité de cadre et ainsi permettre une analyse de cette partie là de la personnalité. Le cadre peut en l’accueillant faire apparaître/dévoiler la partie dépendante, primitive de la personnalité; ce qui permet de l’analyser et de la déplacer.

Le développement et l’individualisation du moi dépendent de l’immobilisation du non-moi (du méta-moi dont dépend pourtant notre existence); entre moi et non-moi s’instaure un clivage. La formation, l’existence, la discrimination du moi dépendent de l’immobilisation de la partie la plus primitive de la personnalité que le cadre accueille. C’est pourquoi la rupture du cadre est catastrophique, toute variation du cadre psychanalytique va mettre le non-moi en crise en démentant la fusion. Aussi Bleger parle de clivage dans l’analyse entre le méta-moi accueilli par le cadre et le moi pris dans le processus. On perçoit la distance entre cette pensée de la cure et la visée adaptative qui fut si critiquée dans la «psychanalyse américaine». En effet, ce qui fait l’accommodement, l’adaptation chez Bleger, c’est le non-moi, le noyau agglutiné qu’il est nécessaire de déposer dans un cadre (et il y a plein de dépositaires possibles) et jamais le moi qu’il s’agirait de faire prévaloir par rapport au ça.

L’analyse du cadre comme une institution faisant partie de la personnalité est donc à la source d’une théorie originale de la pratique analytique. On se souvient que Freud comprenait, lui, les tentatives de transgression du cadre de manière différente, en mettant l’accent sur «ce vers quoi tendent tous les malades dans l’analyse: agir quelque chose, répéter dans la vie ce qu’[on] doit seulement remémorer, reproduire en tant que matériel psychique et maintenir dans le domaine psychique» (Freud 2005(b), 205-206). Il évoque ces analysants qui se rebiffent souvent contre le dispositif, le contestant, refusant de s’y soumettre ou essayent de le contourner (Freud 2005(a), 179-180). La perspective ouverte par Bleger permet d’appréhender le cadre moins comme un cadrage contraignant que comme un «châssis» pour le sujet ou un réceptacle où se dépose la partie la plus primitive, la plus indifférenciée, de son identité.

 

BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRES D’OUVRAGE
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ARTICLES
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DICTIONNAIRES
Dictionnaire international de la psychanalyse. Alain de Mijolla, dir. 2013. Paris: Hachette Pluriel Référence. «Josè Bleger».

 


(RE)PENSER L’EXIL N°6/7 > JOSÉ BLEGER ET LE SOCIAL, Claire PAGÈS, directrice de programme au Collège International de Philosophie (Ciph), Paris

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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