(Re)Penser l'Exil N°4

L'Endettement

comme forme d'extrême violence

Pınar Bedirhanoğlu



L'Endettement comme forme d'extrême violence1


Résumé

Etienne Balibar, dans «Violence et civilité», s'efforce d'intégrer dans un cadre critique plus complet les problématiques qu'il avait auparavant développées autour des catastrophes humanitaires de masse pour les appliquer au phénomène de l'extrême violence. Cette communication avance que certains arguments de base que Balibar propose à la discussion dans «Violence et civilité», notamment sur sa définition de l'extrême violence, sa mise à l'épreuve du concept et ses conclusions peuvent être repensés dans le cadre de la relation d'endettement financier.

La crise vécue en 2007 aux Etats-Unis autour des subprimes est sous cet aspect un point de départ important pour aborder l'effet destructeur créé sur les classes laborieuses. Ce genre de pratiques d'endettement/débit, également appelées «saisies financières» de par leurs conséquences – comme les définit Balibar – préparent les conditions de la destruction physique et morale des individus, se font avec la collaboration de leurs victimes, suppriment les possibilités de résistance et pour toutes ces raisons contribuent à un processus global de contre-révolution préventive.

Repenser ainsi la relation d'endettement/débit du point du vue de la violence et de la civilité, nous permettra de mettre en lumière l'élément d'extrême violence inhérent aux relations de production capitalistes ainsi que les limites structurelles de la civilité – la politique qui rend possible la politique – dans le capitalisme néolibéral actuel, mais aussi de problématiser les différentes formes historiques de l'extrême violence.

[Aux Etats-Unis,] un technicien travaillant pour une entreprise d'aéronautique s'est suicidé après avoir assassiné cinq personnes parmi lesquelles se trouvaient sa femme et son enfant... Ses proches précisent qu'il s'était beaucoup endetté ces derniers temps et qu'il était entré en dépression.
(Hürriyet, 29 avril 1998)

A Seydişehir, Konya, Ahmet Aydın, qui avait une dette de cinq cent mille livres turques, s'est suicidé en se coupant les veines après avoir étranglé sa femme et sa fille.
(Hürriyet, 26 juin 2013)

Abdullah Erdem, entrepreneur, ne pouvant pas rembourser sa dette à son prêteur, a ouvert le feu à 13 reprises sur les policiers qui essayaient de l'empêcher de se suicider, avant de se tirer la dernière balle dans la tête.
(Hürriyet, 11 juillet 2013)

Les pratiques d'extrême violence qui font la teneur de ce genre de nouvelles désormais quasi-quotidiennes sont des exemples tragiques de la façon dont la destruction psychologique individuelle vécue face à l'endettement s'articule avec les relations entre les membres de la famille et le pouvoir sexiste. Ce sont les histoires, familières et qui glacent le sang, d'individus forcés de s'endetter pour pouvoir vivre, qui probablement s'embourbent dans l'emprunt en s'efforçant d'effacer leurs dettes, qui dans ce processus perdent confiance en eux, dont les relations avec leur entourage se détériorent progressivement et qui, lorsqu'ils finissent par en arriver au point où ils ne peuvent plus rembourser, entreprennent, réduits à l'impuissance, d'annihiler les causes cachées derrière leur endettement, c'est-à-dire leur propre vie et celle de ceux qui leur sont les plus proches. Familières, car s'efforcer de mener sa vie en s'endettant est devenu une condition d'existence générale; qui glacent le sang, car nous parlons de la vie d'un individu et de celle de ses proches et nous sommes pris d'effroi devant cette violence.

Cette communication, en commençant par examiner la définition de l'extrême violence, sa mise à l'épreuve et les conclusions qu'en tire Etienne Balibar dans Violence et civilité, avancera l'idée que l'endettement, au-delà d'être une dynamique nourrissant des pratiques d'extrême violence, devient elle-même une pratique d'extrême violence, particulièrement lorsque l'on parle de l'endettement des classes laborieuses. Afin de soutenir cette thèse, on soulignera que les pratiques d'endettement/débit également définies comme «saisies financières» de par leurs conséquences (Lapavitzas, 2009: 135-6), se font avec la collaboration de leurs victimes, préparent les conditions de la destruction physique et morale des individus, suppriment les possibilités de résistance et pour toutes ces raisons contribuent à un processus global de contre-révolution préventive. Repenser ainsi la relation endettement/débit dans le contexte de l'extrême violence nous aidera à affirmer que celle-ci est un phénomène inhérent aux relations de production capitalistes en même temps qu'à désigner les limites structurelles de la «civilité en tant que politique rendant possible la politique» dans le capitalisme néo-libéral actuel.


La contrainte du marché capitaliste, l'argent-capital et l'endettement en tant que pratique d'extrême violence

Il faut penser l'endettement/débit, en tant que pratique d'extrême violence, avant tout dans sa relation avec la contrainte du marché capitaliste. Les théories libérales définissent le marché comme un espace de possibilités fondé avec le libre-arbitre des individus et possédant de par lui-même une réalité suprahistorique. Selon les approches marxistes, le marché capitaliste est le produit d'un processus historique où les masses laborieuses sont coupées des moyens de production, avec le concours de l'état et des classes dirigeantes et par la voie de la contrainte, de la pression, de la violence et de la tromperie. Le terme «historique» est ici utilisé pour désigner à la fois une période historique concrète qui a vu se réaliser le passage du féodalisme au capitalisme en Europe, à commencer par l'Angleterre, et qui a couru approximativement du XIVe au XVIIIe siècle, et la permanence, dans les relations de production capitalistes, du détachement des masses laborieuses des moyens de production par la voie de la coercition. Pour le dire autrement, le marché capitaliste est fondé au moment où les masses, dépossédées et dépouillées de la jouissance des moyens de production à commencer par le sol, mettent en vente, pour pouvoir vivre, leur force de travail comme un capital en échange d'argent/salaire, et protège l'existence de cet état de dépossession en rendant continuellement possible les conditions politiques, économiques et sociales de sa production (Wood, 2003: 17-18). Pour de larges couches d'ouvriers qui n'ont pas d'autre solution pour vivre que de vendre contre de l'argent leur force de travail, le marché capitaliste n'est pas, et ce pour cette raison même, un espace de liberté et d'opportunités, mais de contraintes et de difficultés.

Ce processus historique qui dépossède les masses laborieuses en les coupant des moyens de production et les force, pour vivre, à vendre leur force de travail permet de reproduire, sans recourir à une violence ouverte, les conditions pratiques du marché capitaliste et par là même de sa «civilité». Car dans ce processus la transformation en capital de la force de travail, l'aliénation du labeur face à sa propre force et la généralisation de la relation du capital transforme les relations de domination entre classes en relations entre «choses» puis les normalisent et les rendent naturelles. Pour l'exprimer le plus simplement possible, la force de travail que vend le propriétaire du capital dans le processus de production de l'ouvrier, en prenant la forme de l'argent et du capital dans la boucle du capital, se révèle être une force qui lui est indépendante et qui fonde un pouvoir sur lui. Ce processus, que la relation d'exploitation entre le labeur et le capital normalise en prenant la forme d'une relation de transformation entre capitaux, rend possible, dans le système capitaliste, la distinction entre les instants de la confiscation de la plus-value et de l'utilisation de la violence/contrainte qui rend possible les conditions de la confiscation, réalisés simultanément dans les relations de production collectives d'avant le capitalisme (Wood, 1995: 30). Dans le capitalisme, pendant que la confiscation de la plus-value opère dans les conditions du marché où les parties participent avec leur libre-arbitre, le terrain juridique dans le cadre duquel fonctionne le marché capitaliste est mis sous garantie par l'état et les relations politiques et culturelles. Lorsque la relation capital-labeur sort des limites dessinées par le droit bourgeois, l'usage d'une violence ouverte et légitime est organisé historiquement par l'état bourgeois moderne. Dans le capitalisme, la séparation des champs économiques et politiques offre les conditions propices à la reproduction légitime des relations capitalistes et facilite l'organisation du marché en tant que champ de libertés, d'opportunités et d'égalité.

Bonefeld avance que la violence vécue dans cet accumulation primitive du capital, malgré tout son aspect civilisé, est intrinsèque à ce processus défini comme les conditions «normales d'accumulation du capital» par certains marxistes, et fait ainsi référence à Benjamin:

La violence primaire de l'origine du capital est un élément fondateur de ses aspects d'égalité «civilisée», de liberté, de libéralisme et d'utilité. Ces aspects cachent le fait que le contenu réel de cette «égalité» est une égalité dans l'inégalité de la propriété. Ce sont des aspects établis par cette première violence, les aspects normaux et civilisés de la violence. (Bonefeld, 2002: 7)

Les moments où les conditions élémentaires de subsistance ne peuvent être garantis pour cause de chômage ou de bas salaires sont des moments où la violence inhérente à la dureté du marché du point de vue des travailleurs devient évidente et visible. Quant aux relations de crédit ou d'emprunt, elles font ressentir sous forme d' «extrême violence», comme définie par Balibar, la dureté du marché capitaliste sur les classes laborieuses. Car lorsque la dureté du marché capitaliste devient, du point de vue des classes laborieuses, une pression quotidienne et continuelle et une question de survie, l'endettement, notamment dans les périodes de règlement des créances, transforme cette pression en une attaque ouverte dont l'auteur est bien identifié.

Avant de discuter plus en détail l'extrême violence que crée la relation de dette sur le labeur, il faut brièvement évoquer le rôle du crédit dans les relations de production capitalistes, car on trouve l'effet submissif de l'endettement non seulement sur les classes laborieuses, mais aussi sur les capitalistes; les relations de crédit augmentent de façon générale la tyrannie qui s'exerce sur l'ensemble des relations sociales du capital.

S'il faut l'expliciter brièvement, l'argent-capital, dans la boucle du capital, correspond à la forme la plus mobile du capital. L'argent-capital, qui n'a ni lieu ni patrie, ne se soucie pas de lutter dent pour dent avec le labeur qui est en cause du point de vue du capital-productif. Sa forme qui est comprise en tant que crédit dans la boucle du capital installe une pression pour une exploitation plus efficace du labeur sur les tranches qui souscrivent à un crédit. Car, comme le souligne Holloway, le crédit est «un pari sur l'avenir» (Holloway, 1995: 17); il s'engage à obtenir une plus-value lorsque le capitaliste qui souscrit à un crédit l'aura remboursé, et à ce que le travailleur, quant à lui, rembourse les intérêts du crédit auquel il a souscrit tout en produisant une plus-value qu'il récupèrera sous forme d'argent. Si ce pari peut être remporté, c'est du point de vue du capital un gain d'intérêts et de profit; quant au point de vue du travailleur, la relation de crédit ne crée qu'un effet qui permet de vivre au quotidien, tout en approfondissant l'exploitation.

Selon Clarke, l'élargissement du crédit donne au capital une opportunité de temps et d'assouplissement dans sa lutte contre la levée des obstacles à l'épargne et renforce la tendance du capital à l'épargne excessive et au développement inéquitable. Lorsque l'élargissement du crédit atteint ses limites, la vitalité passagère du marché, elle aussi, touche à sa fin. Sous ces conditions, même un événement d'importance mineure peut causer une crise. La crise qui, lorsqu'elle se déclare, provoque la perte de valeur du capital productif, la disparité de la capacité de production et l'agrandissement extraordinaire de l'armée de travailleurs de rechange, et par là-même le chômage, ne peut être dépassée que lorsque sont à nouveau réunies les conditions d'une épargne de profit (Clarke, 1990: 460-2). Cette boucle d'extrême accumulation-crédit-extrême accumulation-crise, augmente la tyrannie du capital sur les relations sociales et provoque l'élargissement et l'approfondissement de la relation au capital jusqu'à englober progressivement la vie sociale sous toutes ses dimensions.

Le Néolibéralisme, la libéralisation financière et l'endettement

Les politiques de libéralisation financière qui, en tant qu'extension du procession de transformation du néolibéralisme, ont pris corps dans les pays du sud et du nord, des années 1980 à aujourd'hui et avec des contenus différent mais simultanément, ont préparé des conditions très favorables pour une nouvelle production approfondie du marché capitaliste en tant que champ de contrainte et de difficultés. Les crises financières, économiques et politiques qui sont la cause de ce processus entraînant tout ensemble l'endettement des états, des entreprises, des institutions et des travaux par la voie des instruments, de plus en plus nombreux et complexes, du monde de la finance, ont pris sous leur emprise les pays du Nord et le monde entier après l'effondrement financier qui s'est révélé tout au long des années 1990 d'un pays à l'autre parmi les pays du Sud, puis à partir de 2007 aux Etats-Unis sur le marché des crédits subprimes sur les résidences secondaires.

Le processus de libéralisation financière et les relations de dette ont dès le début joué un rôle critique dans l'acquisition de permanence et de structuralité des politiques néolibérales. Lors de l'exécution des politiques néolibérales dans les pays du Sud, comme la conversion des budgets des états, des institutions et des individus par les places financières prenaient un tour irréversible, on a commencé à ne plus ressentir le besoin des interventions volontaires réalisées par la main de leaders charismatiques comme [Turgut] Özal, des juntes militaires ou des organisations internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale, dont on ressentait un fort besoin dans les premiers temps, et même si la réalisation de ces politiques continue de nécessiter les fins ajustements des organisations comme le FMI, la BM ou la BCE, elles commencent à s'appuyer sur les places financières elles-mêmes et dans un processus autonome.

Après la crise de 2008, la financiarisation, qualifiée de spéculation pure par des auteurs d'horizons très variés, dont des marxistes, a eu des conséquences éminemment concrètes sur la reproduction, de nos jours, des relations de production capitalistes et de l'entrée des relations sociales sous la domination du capital. Aujourd'hui la financiarisation augmente la fluidité du capital, sa mobilité, son contrôle sur les relations sociales et politiques, y compris le labeur et l'état, elle participe à l'accumulation du capital en encourageant les nouvelles technologiques dans les systèmes informatiques et elle apporte des réponses aux inquiétudes quant à la protection des valeurs du capital et à la gestion des risques en l'absence d'un système monétaire mondial (Albo vd., 2010: 19, 121; Fine, 2010: 19; Bryan vd., 2009; Radice, brouillon). Pour cette raison, même si le capital fiduciaire créé sur les places financières a un aspect qui relève du jeu de hasard, ce n'est pas un jeu pur ou complètement déconnecté de la réalité sociale (Albo vd., 2010: 32). Radice ne définit pas la financiarisation, qui prend sa source dans de nombreuses causes qui s'alimentent les unes les autres, et qui se nourrit de processus réels, comme l'affranchissement de la finance des secteurs qui lui sont extérieurs, mais comme la fondation d'une nouvelle vie commune entre eux (symbiosis). (Albo et al., 2010: 19, 121; Fine, 2010: 19; Bryan et al., 2009; Radice, brouillon).

L'Endettement des ouvriers en tant que pratique d'extrême violence

L'endettement croissant des classes ouvrières est l'une des conséquences les plus importantes de l'actuelle financiarisation. Les classes ouvrières dont les dépenses de santé, d'éducation et de retraite ont augmenté alors que fondait leur salaire réel avec le recul des applications de l'état prospère dans la transformation néolibérale de l'état, ont entrepris de pourvoir à leurs conditions de subsistance en s'endettant progressivement, et de plus en plus. Ce processus est en outre soutenu par les politiques de crédit des banques. Lapavitsas souligne que les entreprises, dont les possibilités d'emprunts auprès des marchés financiers ont augmenté à partir des années 1980, ont commencé à subvenir à leurs besoins non plus en faisant appel aux banques, mais à ces mêmes marchés, et que les banques, qui avaient pour cette raison du mal à monnayer les fonds dont elles disposaient, ont rivé leurs regards sur les petites économies du petit peuple et sur les salaires des ouvriers. Lapavitsas définit comme expropriation financière le fait que reviennent aux banques les maisons et toutes les économies de ceux qui, ayant souscrit un crédit, ne sont plus en situation de le rembourser. Mais quand les banques ont commencé, contre le risque d'insolvabilité des classes ouvrières et la fluctuation des prix de l'immobilier, à présenter ces risques à la vente par la voie de prêts garantis, cela a ouvert la voie à la financiarisation incontrôlée qui elle-même a ouvert la voie à la crise actuelle (Lapavitsas, 2009: 135-6). Pour donner un exemple concernant la Turquie, la proportion de l'endettement des ménages par rapport à leurs revenus, qui en 2003 était de 7,5%, est passé à 29,5% en 2007, et entre ces deux dates le nombre de personnes incapables de rembourser leur carte de crédit ou leur prêt à la consommation a été multiplié par cinq (Ergüneş, 2011: 239). Le ratio des dettes de prêt à la consommation ou de cartes de crédit a explosé en passant de 1,8% en 2002 à 18,7% en 2012 (Karaçimen, 2014: 4).

Balibar, dans son ouvrage intitulé Violence et civilité, avance que l' «extrême violence» prépare les conditions de la destruction physique et morale de l'individu, se réalise avec la coopération des victimes, supprime les possibilités de résistance et pour toutes ces raisons participe à un processus global de contre-révolution préventive. Ces particularités que Balibar met en évidence nous autorisent à penser la relation d'endettement en tant que pratique d'extrême violence.

Cette thèse selon laquelle la relation d'endettement prépare les conditions de la destruction physique et morale de l'individu peut être envisagée à deux niveaux différents, un niveau général et un niveau particulier. Au niveau général, les crises financières qui ont frappé de leur sceau la période néolibérale des années 1990 à nos jours créent des effets destructeurs dans tous les pays sujets à l'effondrement de leur économie et notamment sur les couches ouvrières. Il ne sera pas vraiment exagéré de considérer que les «dérivés d'armes financières de destruction massive», ainsi qualifiés métaphoriquement avant la crise de 2007-8, se sont transformés en véritables armes de destruction massive pendant et après la crise, causant la dépossession, le chômage et la paupérisation des travailleurs. Quant à l'effet destructeur créé sur les individus en particulier, comme nous l'avons souligné dans les citations en tête de cette communication, on voit que l'individu en est venu à prendre pour cible sa propre vie et celle de ses proches. Dans un rapport de l'UNICEF daté de 2000, il est avancé que les programmes d'ajustement structurel – ou, même si l'UNICEF ne le formule pas ainsi, les crises financières qui apparaissent comme la conséquence d'une mise en pratique de ces programmes – font le lit, en augmentant dans les pays du Sud la pauvreté, le chômage, les inégalités croissantes, le stress et la consommation d'alcool, de la violence sociale et de celle dirigée contre les femmes, révélant la façon dont ces deux niveaux qui préparent la destruction physique et morale de l'individu s'alimentent l'un l'autre.

La référence que fait Balibar à la thèse de Bauman selon laquelle l'Holocauste s'est réalisé avec la coopération des victimes elles-mêmes de façon à leur faire porter la responsabilité de l'extrême violence vécue, peut être repensée dans le contexte de l'endettement. On a discuté dans le début de cette communication comment les conditions de la préparation consentante des travailleurs à leur propre destruction par la voie de l'endettement apparaissaient objectivement en raison de la forme historique prise par le marché dans le capitalisme. Dans le cadre de la relation d'endettement ce qu'il faut particulièrement souligner ici, c'est qu'en dernière analyse les pratiques d'endettement, qui ne permettent qu'un soulagement temporaire et augmentent la tyrannie que le capital exerce sur les travailleurs sont présentées comme particulièrement encouragées par les approches néolibérales et même comme une partie d'un processus de démocratisation (Wray, 2011: 15). En Turquie, cette thèse selon laquelle le marché entrait en activité et offrait aux investisseurs des profits «miraculeux» a souvent été exprimée à la la fin des années 1980 par l'intermédiaire de tous les vecteurs de la culture populaire. Ce qui est intéressant, c'est que jusque dans le rapport de l'UNICEF qui constate les effets destructeurs des programmes d'ajustement structurel, cet argument de la démocratisation a été de nouveau produit en montrant l'inaccessibilité au crédit et aux espèces à la tête des causes économiques de la violence domestique (UNICEF, 2000: 7). En conclusion, le processus entraînant les classes laborieuses dans le processus d'endettement avec leur «propre coopération» prend forme à la fois à l'intérieur de l'aspect de classe du marché capitaliste et accompagné d'expressions néolibérales.

L'endettement des travailleurs, et en cela il correspond aux thèses de Balibar, supprime les possibilités de résistance et par là-même participe à un processus global de contre-révolution préventive. Car les ouvriers qui, pour pouvoir rembourser leurs dettes, sont devenus liés aux conditions du marché qui permettent la continuation «durable» de l'accumulation du capital, ont commencé à suivre et à commenter les développements sociaux, politiques et économiques avec le regard d'acteurs du marché global. Radice (brouillon) avance que cette situation transforme les ouvriers «en compatriotes entrepreneurs s'exploitant eux-mêmes dans une logique capitaliste». Quant à Bryan, Martin et Rafferty (2009: 462-3), ils attirent l'attention sur le fait que par la voie de la financiarisation les processus de reproduction du labeur et du capital en arrivent à être plus que jamais dépendant l'un de l'autre et que le marché capitaliste travaille avec des projets de réduction de l'ignorance financière pour gérer les risques entraînés par cette situation.

Des Stratégies de contre-violence face à l'endettement

La reproduction de l'endettement en tant qu'extrême violence se réalise dans les relations du marché capitaliste qui, dans le capitalisme, se fonde en tant que réalité spontanée indépendante du champ politique. Si l'on réfléchit aux thèses de Balibar, on voit que l'extrême violence de l'endettement ne rend pas seulement la politique impossible, mais, d'une façon encore plus importante, qu'elle puise sa force dans la dépolitisation des relations politiques elles-mêmes. Pour cette raison, la stratégie de contre-violence qu'il est le plus essentiel de pouvoir réaliser contre l'endettement est de politiser l'économie et de révéler les relations de domination de classes que cache la séparation de la politique et de l'économie. En réponse à la crise de 2008, d'abord aux Etats-Unis puis dans de nombreux pays, le sauvetage des sociétés financières «grandes au point de ne pouvoir sombrer» au prix de l'accroissement de la dette de l'état, et par là même la socialisation de leurs dommages, dans la mesure où il illustre les préférences de classe induites par les stratégies de sauvetage apparaît comme pouvant faciliter quelque peu ce qui nous préoccupe. Cependant, comme la séparation économie-politique dans le capitalisme n'est pas une pure illusion idéologique mais aussi une pratique historique fondant les relations capitalistes, les stratégies de contre-violence à développer contre l'endettement ne doivent pas se limiter aux issues idéologiques, mais également s'articuler aux dimensions multiples de la lutte anti-capitaliste.

Pınar Bedirhanoğlu, Département des Relations Internationales, Université Technique du Moyen-Orient



Bibliographie

Albo, Greg, Sam Gindin et Leo Panitch (2010) In and Out of Crisis: The Global Financial Meltdown and Left Alternatives, PM Press.

Balibar, Étienne (2009) «Violence and Civility: On the Limits of Political Anthropology», differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, Traduction: Stephanie Bundy, 9-34.

Bonefeld, Werner (2002) «History and Social Constitution: Primitive Accumulation is not Primitive», The Commoner, http://www.commoner.org.uk/debbonefeld01.pdf

Bryan, Dick, Randy Martin et Mike Rafferty (2009) «Finanacialization and Marx: Giving Labour and Capital a Financial Makeover», Review of Radical Political Economics, vol. 41, n° 4, 458-472.

Clarke, Simon (1990) «The Marxist Theory of Overaccumulation and Crisis», Science and Society, vol. 54, n°4, 442-67.

Ergüneş, Nuray (2012) «Global Integration of Middle-Income Developing Countries in the Era of Financialisation: The Case of Turkey» in Costas Lapavitsas (dir.) Financialisation in Crisis, Historical Materialism Book Series, Leiden, Boston, Brill, 217-242.

Fine, Ben (2010) «Neoliberalism as Financialisation» Alfredo Saad-Filho et Galip Yalman (dir.) Economic Transitions to Neoliberalism in Middle-Income Countries Policy Dilemmas, Crises, Mass Resistance, Londres, Routledge, 11-23.

Harvey, David (2004) «The «New» Imperialism: Accumulation by Dispossession» in Leo Panitch and Colin Leys (eds.) Socialist Register 2004: The New Imperial Challenge, The Merlin Press, London, 63-87.

Holloway, J. (1995) «The Abyss Opens: The Rise and Fall of Keynesianism», W.Bonefeld et J.Holloway (dir.), Global Capital, National State and the Politics of Money, St.Martin's Press, 7-33.

Karaçimen, Elif (2014) «Financialisation in Turkey: The Case of Consumer Credit», Journal of Balkan and Near Eastern Studies (en cours de publication).

Lapavitsas, Costas (2009) «Financialised Capitalism: Crisis and Financial Expropriation», Historical Materialism, vol. 17, n° 2, 114-148.

Littwin, Angela K. (2012) «Coerced Debt: The Role of Consumer Credit in Domestic Violence» California Law Review, Cilt 100, 1-74.

McNally, D. (1993) «Origins of Capitalism and the Market», D.McNally, Against the Market, Londres et New York, Verso, 5-42.

Radice, Hugo (brouillon) «Understanding Neoliberalism: Finance and the Dynamics of Global Capitalism in the Present Crisis», https://www.sussex.ac.uk/webteam/gateway/ file.php?name=h-radice&site=12.

UNICEF (2000) «Domestic Violence against Women and Girls», Innocenti Digesti, Sayı 6, http://www.hawaii.edu/hivandaids/Domestic Violence Against Women and Girls.pdf

Wood, Ellen M. (2003) «The Detachment of Economic Power», E.M.Wood, Empire of Capital, Londres et New York, Verso, 9-25.

Wood, Ellen M. (1995) «The Separation of the «Economic» and the «Political» in Capitalism» in E.M.Wood, Democracy against Capitalism, Cambridge, Cambridge University Press, 19-48.

Wray, L.Randall (2011) «Minsky's Money Manager Capitalism and the Global Financial Crisis», International Journal of Political Economy, vol. 40, n° 2, 5-20.



Notes

1) Texte traduit par Sylvain Cavaillès et revu par Funda Hülagü Demirbilek.