(Re)Penser l'Exil N°4

PENSER L'HISTOIRE ENTRE THÉORIE
ET RÉCIT. LE XVIII BRUMAIRE
DE LOUIS BONAPARTE DE KARL MARX

André Tosel



PENSER L'HISTOIRE ENTRE THÉORIE ET RÉCIT
LE XVIII BRUMAIRE DE LOUIS BONAPARTE DE KARL MARX


Note de l'édition: au moment où plusieurs livres1 sortent sur le rôle de Napoléon Bonaparte (pouvoir, coup d'Etat, révolution guerre, etc.), il peut être intéressant de prendre une distance critique en relisant ce qu'en disait Marx, observateur attentif à l'époque. André Tosel, philosophe, spécialiste de Marx et Gramsci, nous offre son étude sur le manuscrit de Marx sur le XVIII Brumaire de Louis Bonaparte. En annexe, il offre son argumentaire sur le rôle de l'histoire. fait le récit «tragique» d'une énigme que Marx formule avec ces questions: Comment expliquer qu'une grande nation s'est laissée surprendre et exproprier politiquement par un aventurier? Comment expliquer que la classe bourgeoise économiquement dominante a accepté d'abandonner la gestion politique à une dictature impériale? Comment un individu médiocre a-t-il pu parvenir au pouvoir et faire accepter une dictature apparemment opposée aux idées révolutionnaire? Anne Amiel dans un autre texte qui se trouve dans un autre numéro des revues en lignes se demandait: comment se pensent les révolutions? Pourquoi est-il si difficile de les penser, de construire une conscience de classe? Dans son article, André Tosel rappelle une citation du texte XVIII Brumaire de Marx qu'il vaut la peine de méditer:

«La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et au moment où ils semblent occupés à se transformer eux-mêmes et à bouleverser la réalité, à créer l'absolument nouveau, l'absolument nouveau; c'est justement à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent anxieusement et appellent à leur rescousse les mânes des ancêtres, qu'ils empruntent noms, mots d'ordre, costumes, afin de jouer la nouvelle pièce historique sous cet antique et vénérable travestissement et avec ce langage d'emprunt »
(XVIII Brumaire, Marx, p. 438).

L'histoire du bonapartisme est-elle de quelque utilité pour comprendre la situation présente? Qu'est-ce qui appartient au passé et qu'est-ce qui hante le présent dans l'expérience du XVIII Brumaire? Comment articuler des questions de moments charnière de l'histoire et les questions politiques et philosophiques que nous nous posons?

Dans les mois qui suivent, nous pensons organiser dans le cadre des activités du programme Exil du CIPh un débat sur la question du «bonapartisme». Nous remercions André Tosel de nous avoir remis son étude. Nous vous invitons d'ores et déjà à lire André Tosel et aussi le fameux XVIII Brumaire de Marx.

Marie-Claire Caloz-Tschopp
Introduction, la révolution de 1848
comme objet et comme procès

Le XVIII Brumaire de Louis Bonaparte a été publié en opuscule en mai 1852 aux Etats-Unis par les bons soins de Joseph Weidemeyer, ami et correspondant de Marx, un militant révolutionnaire allemand émigré après l'échec de la révolution en son pays, membre comme Marx de la Ligue des Communistes. Ce texte, au sein du marxisme, figure parmi les écrits spécifiquement historiques. Il a été rédigé immédiatement après les articles des années 1848-1851 que Marx a écrits pour la revue Die Neue Reinische Zeitung, la Nouvelle Gazette Rhénane. Cette revue fondée et dirigée par Marx et Engels et durant cette période a commenté et orienté le procès révolutionnaire. Certains de ces articles étaient consacrés aux événements français et sont d'un grand intérêt pour évaluer la capacité de Marx à intervenir à chaud en militant et journaliste politique. Ils ont été réunis en 1895 par l'ami Friedrich Engels en un volume autonome sous le titre Les luttes de classes en France, avec une importante préface, dans l'intention de contribuer à une réflexion critique sur ce que Marx et lui-même considéraient alors comme un épisode remarquable et daté de «la révolution permanente» Ce volume tardif n'est pas une œuvre de Marx au sens strict, mais une compilation, un travail de mémoire pour l'avenir du mouvement socialiste de la fin du XIXe siècle.

Marx a sa vie durant manifesté un intérêt théorique et politique constant pour la Révolution française et les suites du procès révolutionnaire en cette France qu'il considérait depuis 1843, avec d'autres radicaux allemands (Henri Heine, Moses Hess) comme la tête du mouvement d'émancipation politique mondial (Introduction. Critique de la philosophie du droit de Hegel). Marx est le connaisseur érudit des historiens français de la révolution (Buchez et Roux, Buonarroti), des penseurs libéraux (Tocqueville, Constant, Guizot), des socialistes et communistes d'après 1830. Ses cahiers de lectures témoignent d'un projet d'une histoire de cette révolution qui a fait époque. Les vicissitudes des crises révolutionnaires françaises sont l'objet de ses analyses comme l'atteste le troisième ouvrage historique dédié par Marx à la Commune, La Guerre civile en France (1871). Marx, alors secrétaire de la première Association Internationale des Travailleurs dont il est un fondateur éminent, rédige à l'intention des insurgés de Paris au nom de l'Internationale des Adresses importantes qui dégagent la portée de ce mouvement lui aussi voué à l'échec. Ainsi clôt-il le cycle de ses réflexions historiques et politiques «françaises».

Un récit à la simplicité apparente

Le XVIII Brumaire présente l'apparence d'un récit simple. Il semble relever de l'histoire récit. Il se divise, en effet, en sept chapitres qui étaient initialement prévus comme autant d'articles à paraître dans une revue, Die Revolution, que Weidemeyer ne parvint pas à publier. Ces chapitres ou articles sont relativement limpides. Ecrits dans une langue puissante et vivante, ils sont soutenus par une rhétorique mêlant analyses, sarcasmes, et formules fortement frappées. Ils constituent une unité organique. Leur organisation se constitue autour d'une périodisation claire, faisant nœuds autour de moments théoriques relativement autonomes, comme la description des classes et des fragments de classe, notamment les fractions de la bourgeoisie opposées à l'amorphie de la masse paysanne, comme la conceptualisation de l'appareil d'Etat moderne, l'analyse des conditions et de la fonction du bonapartisme, ou l'évocation d'individualités historiques. Ils forment un récit selon la pratique classique des historiens depuis Hérodote et Thucydide. Ce récit s'énonce dans le langage du théâtre. Il commence en comédie, se fait tragédie et s'achève en tragicomédie. Ce langage n'est pas pur expédient de communication, ni pure analogie. Il a une fonction constituante. L'histoire ne préexiste pas à son écriture.

Le XVIII Brumaire est au sens fort un texte de circonstance, mais il est porteur d'une interprétation théorique et se conçoit comme une intervention politique dans une conjoncture singulière, qui a pour mesure temporelle la Révolution de 1848, des journées de février 1848 au coup d'Etat de Louis Bonaparte, le 2 décembre 1851. Il s'agit d'un temps court et dense: il conduit de la monarchie constitutionnelle censitaire au seuil de l'empire autoritaire, légitimé par le suffrage universel, et il montre comment le rêve d'une république sociale devient un cauchemar, et d'une république bourgeoise répressive. Ce texte est en fait celui d'un militant politique vaincu qui tente de saisir les raisons de la défaite et qui se confronte à la puissance polymorphe d'une hégémonie «bourgeoise». En 1852, Marx a rejoint l'Angleterre qu'il avait quittée pour participer à la révolution en Allemagne, il est pourchassé par les autorités prussiennes comme tous les membre de la Ligue des Communistes. Il est mis en cause comme tous les autres accusés, arrêtés ou non, lors d'un procès à Cologne (novembre 1852). A Londres, il connaît la misère, il est éprouvé par la mort de deux de ses enfants en bas âge et par une crise domestique (naissance d'un fils adultérin mis au monde par la servante de la famille Marx). Les revenus de ses activités de journaliste sont insuffisants pour assurer la vie de tous. Marx ne subsiste en fait que par l'aide généreuse de son ami et camarade de combat, Engels. Ce dernier accepte pour la cause de Marx et du communisme naissant d'assurer la direction d'une usine de textiles à Manchester, dont son père est propriétaire. La consolidation bourgeoise permet néanmoins à Marx en ces difficiles conditions de se remettre au chantier de son œuvre majeure, la Critique de l'économie de l'économie politique. Ironie de l'histoire.

Ce vaincu ne désespère pourtant pas. Il montre en effet comment 1848 n'est pas seulement l'histoire de la défaite ouvrière et des avatars politiques de la révolution bourgeoise. 1848 manifeste la première émergence d'une classe candidate à la remise en cause du système constitué par la société civile-bourgeoise et son Etat politique. Le mouvement ouvrier s'est qualifié comme un nouvel acteur de l'histoire. L'ultime acte en date de la révolution bourgeoise contient en effet la première action de la révolution prolétarienne et communiste. Le texte de circonstance a donc pour objet une circonstance exceptionnelle, différente de l'actualité quotidienne, puisqu'il s'agit de l'événement par excellence, d'une rupture révolutionnaire où le temps brise sa continuité apparente, se précipite et se condense en une série de crises jusqu'à une stabilisation relative.

L'objet révolution pose des problèmes théoriques nombreux et décisifs en tant qu'il ne peut être simplement vécu comme une réalité, mais qu'il doit être construit sous plusieurs points de vue qui sont à l'horizon du texte, mais qui ne sont pas explicités par lui. Trois précisément. Sont à expliciter à titre provisoire.

Cette rupture oblige tout d'abord à articuler ensemble la longue durée des procès de production économique et la durée intensive des crises politiques dans l'aire dominée par le mode capitaliste de production en général. Le temps de l'économie avec ses crises propres ne coïncide pas nécessairement avec celui de l'inventivité politique, la France expérimentant par exemple plusieurs régimes en trois ans. Ce niveau d'analyse reste encore abstrait et a pour référent la dynamique du mode de production saisie en ses configurations nationales. Le XVIII Brumaire ne donne que quelques indications sur la crise commerciale commencée en Angleterre, étendue à la France en 1848, mais se dissipant vite en 1849.

En second lieu, la révolution qui est l'objet de Marx ne s'identifie pas à un phénomène national exclusivement français. Le XVIII Brumaire, certes, a pour cadre exclusif la France. Les textes de ces années cependant prennent en compte les «faits» d'Allemagne, d'Autriche, de Hongrie, d'Italie, de Pologne. Ils obligent à des comparaisons qui sont autant de variations faisant intervenir autant d'éléments spécifiques. Le niveau d'analyse se fait plus «concret», mais il ne s'inscrit pas dans une perspective nationale mais internationale. Les éléments nationaux ne sont pas les entités ultimes de référence, mais des contextes de relations spécifiques. Ils ne sont pas des fins en soi. L'espace de variations est même limité par deux pôles, le pôle anglais et américain qui est stabilisé politiquement et ne subit pas la continuation de la révolution «bourgeoise», et le pôle russe qui n'a même pas entamé le procès de cette révolution. Il serait erroné de lire Le XVIII Brumaire sans tenir compte des articles de Marx concernant ces limites. A l'intérieur de ces limites la question de la révolution se complique en ce que si la France est une grande nation dont l'unité n'est pas l'enjeu de la révolution, pour d'autres «nationalités», il n'en va pas de même. Notre texte est silencieux sur ce point, mais des textes contemporains font apparaître que l'enjeu pour les classes dirigeantes européennes est celui de la constitution de la nation elle-même, à commencer par l'Allemagne que domine sans la diriger la Prusse et qui doit s'affronter à l'Empire autrichien, lui-même travaillé par l'éveil des nationalités.

En troisième lieu, Le XVIII Brumaire présuppose tout d'abord une conception de la transition telle que la révolution industrielle capitaliste et la révolution politique bourgeoise convergent pour construire le monde moderne au sortir de la «féodalité», concept qui n'est pas défini et qui ne peut être confondu avec celui d'«Ancien Régime». En se concentrant sur le procès français, Marx affronte surtout la question de la révolution bourgeoise telle qu'elle se pose après la Révolution française et l'Empire napoléonien. Il doit mesurer l'inachèvement et l'instabilité du procès politique français et penser l'énigme de la pluralité de formes institutionnelles toutes plus ou moins compatibles avec les intérêts généraux de la bourgeoisie. Le XVIII Brumaire fait relativement abstraction de la mise en place du mode capitaliste de production pour se centrer sur la transition politique. Cette transition est alors elle-même désormais hantée par la possibilité d'une autre transition, vers une société sans exploitation de l'homme par l'homme, la transition de la révolution sociale. Comment penser l'enchaînement de ces deux transitions dont l'une n'est que possible et l'autre en cours de réalisation avancée?

Pour répondre à ces questions après avoir situé le récit du XVIII Brumaire, il faut reconstituer les acquis théoriques de la pensée de l'histoire en 1848 au moment où la révolution éclate. Ces acquis constituent en fait l'esquisse d'une véritable théorie générale de l'histoire. Tout le problème est de déterminer le rapport de cette théorie générale qui est un présupposé effectif au récit qui la suit. Structure-t-elle le récit? Ou n'a-t-elle qu'un rapport de relative extériorité par rapport à lui? Inversement, le récit oblige-t-il de modifier la théorie générale? En quel sens? Les rapports de l'une à l'autre forment-ils une synthèse de deux éléments complémentaires ou désignent-ils un espace de tension, voire de contradiction?

Le jugement d'Engels en 1895

Ces questions ont été posées par Engels, et celui-ci leur a donné une réponse positive. Dans l'introduction à la publication en opuscule des quatre articles de Marx écrits pour la Nouvelle Gazette Rhénan sous le titre Les Luttes de classe en France, Engels écrit en 1895, cinquante ans après:

Voici dans une nouvelle édition le travail qui fut la première tentative de Marx d'expliquer un fragment d'histoire contemporaine à l'aide de sa conception matérialiste de l'histoire, en partant de la situation économique donnée. Dans le «Manifeste communiste», la théorie avait été appliquée dans ses grands linéaments à toute l'histoire moderne; dans nos articles de la «Neue Reinische Zeitung», Marx et moi nous l'avons utilisée constamment pour interpréter les événements politiques du moment. Ici, il s'agissait cependant de démontrer l'enchaînement causal interne du cours d'une évolution tant critique que typique pour l'Europe tout entière ; donc, dans l'esprit de l'auteur, de ramener les événements politiques à des effets de causes, en dernier ressort, économiques.

(Marx, Œuvres. IV. Politique. 1. Edition Rubel. Pléiade. Paris. Gallimard. 1994. p.1123).

Engels affirme ainsi une harmonie complète entre ces deux termes, la théorie à grands traits de «toute l'histoire moderne» et le récit de la révolution européenne de 1848. «La conception matérialiste de l'histoire» permet de transformer en savoir causal le genre littéraire du récit historique, de dépasser l'interprétation du cours des événements en explication quasi scientifique ou même en démonstration de «l'enchaînement causal interne» d'événements singuliers qui sont inscrits et construits comme moments «d'une évolution tant critique que typique pour l'Europe tout entière». Les révolutions modernes sont arrachées à l'ineffable d'une singularité seulement vécue pour être érigées en types dotés d'une généralité relative. L'explication causale attribuée à Marx consiste à ramener les événements politiques au statut de faits-effets de «causes en dernier ressort économiques». Cette vision simplifiée de la causalité économique déterminante en dernière instance a constitué longtemps la vulgate des marxismes du XIX et du XXe siècles, de la Seconde internationale (1881-1914) et de la Troisième (1918-1944). Elle a eu une portée critique considérable dans la mesure où elle a permis de ne pas s'en tenir aux événements relevant de l'histoire quotidienne, de ne pas rabattre l'histoire sur la seule chronique politique des Etats et des grands hommes. Mais elle a accrédité l'idée d'un déterminisme économique rendant impensable l'agir humain en ses degrés de liberté conditionnelle.

Engels ne s'en tient pas toutefois à cette réduction. Il remarque le décalage nécessaire entre la temporalité économique et la temporalité politique. Une pensée de l'histoire complète ne se réduit pas à cette réduction qui est insuffisante pour comprendre le changement historique en sa complexité. Elle exigerait la compréhension fine de l'entrelacs des deux temporalités, des deux temps. Ce que Le XVIII Brumaire ne fait pas. Engels justifie néanmoins cette réduction en faisant une opération préalable indispensable pour comprendre les révolutions du monde moderne. Cette réduction demeure sous un certain point de vue nécessaire et éclairante même si la méthode matérialiste appliquée par Marx s'est bornée à son application. Elle s'est bornée en l'occurrence à «ramener les conflits politiques à des luttes d'intérêts entre classes sociales et fractions de classes existantes en raison de l'évolution économique, et montrer que les divers partis politiques sont l'expression politique plus ou moins adéquate de ces mêmes classes et fractions de classes» (Marx. 1994 1124). Voilà pourquoi Engels livre in fine un jugement sur Le XVIII Brumaire qui semble équitable, quitte à traiter les problèmes posés de manière plus complexe. Marx en effet «a offert une description des événements qui en révèle l'enchaînement interne de façon jamais égalée» sous réserves «d'une double épreuve» dont nous parlerons en son temps.

I. ÉLÉMENTS D'UNE THÉORIE DE L'HISTOIRE DANS LA PENSÉE DE MARX EN 1848. LE PÔLE DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE

Marx en 1848 dispose, en effet, d'une esquisse d'une théorie de l'histoire. On ne peut comprendre Le XVIII Brumaire en en faisant abstraction. Cette théorie est bien exposée dans le Manifeste du parti communiste quasi contemporain, mais elle renvoie pour son élaboration conceptuelle au texte de 1845 que Marx n'a pu publier faute d'éditeur mais qui a été retrouvé, l'Idéologie allemande, Die Deutsche Ideologie, publié en 1932. Ceci dit on ne trouve pas chez Marx un exposé systématique de sa conception de l'histoire mais un schéma qui est un programme schématique. Cela tient à des raisons essentielles. Marx s'est approché tout d'abord de l'histoire, non au sein d'une vision générale du type histoire des civilisations, mais à partir des problèmes d'analyse et de compréhension de «la société actuelle», la société moderne bourgeoise. Là est le biais ou la brèche qui ouvre une théorie de l'histoire: il s'agit de l'interrogation de la genèse historique propre à cette société, et plus précisément du questionnement du rapport social qui domine en elle, le rapport capitaliste de production. Ce passage par l'histoire, signifie en même temps pour Marx adhésion rapide de Marx au communisme, c'est-à-dire à la mise radicale en question de la «propriété moderne», - et ce communisme n'est pas tant une doctrine constitué qu'une nouvelle position pratique et théorique à construire. De ce communisme Marx ne sait d'abord qu'une seule chose, qu'il doit pouvoir s'enraciner dans le contexte du développement historique «actuel» pour avoir une validité qui ne soit pas celle d'une utopie historique.

De l'analyse de la société moderne à la question de l'histoire

Le problème de départ de Marx n'est donc pas de penser l'histoire en sa généralité. Marx connaît certes les historiens de son temps, il a baigné dans la philosophie hégélienne de l'histoire, mais a vite pris ses distances avec l'Histoire à majuscule qui est une mauvaise abstraction. Comme le précise La Sainte Famille en 1845, «L'histoire ne fait rien, elle ne «possède» pas de richesse énorme», elle «ne livre pas combats»! C'est, au contraire l'homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats, ce n'est pas, soyez-en certains, «l'histoire» qui se sert de l'homme comme moyen pour réaliser –comme si elle était une personne à part- ses fins à elle; elle n'est que l'activité de l'homme qui poursuit ses fins à lui.» (Marx. La Sainte Famille. Paris. Editions Sociales. 1969. 116). Marx n'accepte pas une philosophie de l'histoire qui serait garantie par une origine et d'une fin prédéterminées, ordonnée par une providence religieuse ou laïque. La revendication du primat de l'activité humaine se faisant est celle d'un droit de critique sur ce que cette activité a produit, sur ce qu'elle a fait de l'homme son producteur et sur ce que l'homme pourrait faire à partir de cette base.

Le jeune Marx part de la société moderne qui est le résultat historique donné de cette activité. Il en éprouve l'incapacité à satisfaire; malgré sa puissance inédite, la puissance d'agir et de penser de l'immense majorité des hommes. Les promesses révolutionnaires de liberté, d'égalité et de fraternité ont un contenu particulier. Plus précisément, Marx en 1843 se confronte au Hegel de la Philosophie du droit, à sa représentation de la société moderne comme unité de la société civile et de l'Etat politique. La société civile recouvre le système économique fondé sur la division du travail, sur la promotion de l'industrie qui assure la production de la richesse et sa croissance illimitée au sein d'inégalités structurales entre les classes. Cette société ne peut à son propre niveau éviter les crises de surproduction, la misère de masse, sinon en s'étendant au globe et en exportant ses travailleurs surnuméraires, en colonisant les pays non encore «civilisés». Ses contradictions demeurent néanmoins incurables malgré les efforts qu'elle fait pour institutionnaliser les organisations de travailleurs. Elle demeure l'Etat de l'entendement séparé et des divisions non dialectisées comme le prouve l'existence d'une plèbe de chômeurs, de pauvres et de délinquants qu'elle produit comme son propre effet et qu'elle ne peut assimiler. Hegel confie à l'Etat constitutionnel de droit la fonction sociale d'intégrer cette masse et de transformer les hommes modernes, ces «fils de la société civile», en citoyens de la communauté éthico-politique raisonnable qui les reconnaît et qu'ils reconnaissent. C'est l'Etat qui prend le relais d'une société devenue mauvaise mère de certains de ses enfants et procure à tous une existence digne et sensée à l'époque de la liberté devenue universelle, époque de la fin de l'histoire.

Curieusement Marx ne s'exprime pas sur l'analyse percutante que donne Hegel de la société civile moderne et de ses contradictions, analyse dont il admet tacitement la pertinence et qu'il continuera en tant que critique de l'économie politique, cette science que Hegel considérait comme la science moderne par excellence. Dans le texte non publié de 1843, Critique de la philosophie hégélienne du droit, Marx ne traite que de l'Etat pour en démonter les contradictions internes. Il parvient avec La question Juive de 1843 à l'idée que l'émancipation politique de citoyens idéalement libres et égaux est le ciel d'une terre déchirée par les divisions liées à la propriété privée capitaliste qui opposent les hommes pleinement hommes, les propriétaires des moyens de production, aux hommes non propriétaires, eux-mêmes instrumentalisés comme moyens. L'histoire de la liberté n'est pas achevée: l'Etat ne peut produire l'émancipation humaine, et en sa condition actuelle, la société que l'on doit nommer civile-bourgeoise (die Bürgerlische Gesellschfat, le vocable de Hegel est aussi celui de Marx, mais il change de sens) est le théâtre des contradictions que l'Etat ne peut dépasser.

Elle demande une analyse plus profonde. Celle-ci exige la confrontation avec l'économie politique moderne que ne saurait procurer la lecture hégélienne. Marx fait apparaître alors que la société civile-bourgeoise contient une force sociale de critique immanente, d'autocritique capable de prendre le flambeau de l'émancipation sociale, classe qui subit la désappropriation totale, qui vit dans le déni radical de sa dignité, le prolétariat. Marx oppose au point de vue de l'étatisme celui de la société, mais d'une société concentrée dans le prolétariat, cette négation totale de l'humain qui doit se faire affirmation du tout de l'humanité. Le communisme est ainsi une radicalisation du libéralisme qui accorde aussi le primat à la société sur l'Etat, mais pour sa part identifie la société à la classe dirigeante actuelle. Il entend supprimer la limitation du libéralisme qui est de toujours dénier ou altérer l'universalisme de son principe par des clauses d'exception.

L'histoire en tant qu'histoire du monde moderne n'est pas finie, la lutte de classes qui l'a caractérisée se poursuit dans la lutte entre la classe des capitalistes et celle des prolétaires. Ce sont la contradiction du présent, la limitation de l'émancipation politique, l'urgence éthico-politique et la possibilité pratique théoriquement à assurer de l'émancipation sociale qui contraignent Marx à affronter l'histoire, à la penser. L'Idéologie allemande est le lieu de cette confrontation: là émergent les concepts et les relations théoriques qui sont le cœur de la conception matérialiste de l'histoire. Marx, avant de rédiger ses textes d'analyse historique à chaud, dispose en 1848 d'une riche élaboration, puisque sont issus du laboratoire de l'Idéologie allemande plusieurs ouvrages, La Sainte Famille en 1845, Misère de la philosophie en 1847 (contre Proudhon), le Manifeste du Parti communiste (1847-1848). Pour apprécier la pratique de Marx, penseur et acteur de l'histoire contemporaine, il faut repenser la théorie de l'histoire que Marx a déjà élaborée en son fulgurant parcours de trois ans.

Les modes de production et leur succession. Catégories historiques et transitions selon la préface de 1859

Le Manifeste expose en une fresque fameuse le cadre historique construit pour interpréter ce résultat qu'est le monde moderne, ce monde en état de tension et de possibilités réelles, ce résultat provisoire encore en mouvement. Toutefois, l'exposé le plus synthétique de la théorie demeure la préface à l'ouvrage de 1859, Contribution à la critique de l'économie politique où Marx présente un résumé de sa démarche et renvoie aux résultats acquis avec l'Idéologie allemande. Si ce texte a été longtemps lui aussi transformé en vulgate dans les manuels soviétiques de matérialisme historique –le plus célèbre étant l'opuscule de Staline Matérialisme dialectique et historique de 1938, il mérite une analyse. Marx lui-même présente de texte comme exposant, non une somme, mais un simple «fil conducteur». On retrouvera après coup les textes de 1845 et de 1847, sans faire violence à ce qu'est la théorie marxienne de l'histoire en 1848 dont Engels nous dit qu'elle est «appliquée» aux événements révolutionnaires contemporains.

Marx écrit donc:

Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques –ainsi que les formes de l'Etat- ne peuvent être conçus ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielle dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, comprend l'ensemble sous le nom de «société civile» et que l'anatomie de la société civile doit être recherchée à son tour dans l'économie politique.
(Marx, Contribution à la critique de l'économie politique. Paris. Editions Sociales. 1957. p.4).

«Le résultat» peut être considéré comme une métathéorie du changement historique généralisable à tout le cours de l'histoire tel qu'il peut formuler à partir du présent de la société moderne. Cette métathéorie unit une approche statique et structurelle et une approche dynamique. C'est elle qui est le «fil conducteur» des études entreprises à partir de 1851.

Du point de vue statique, Marx construit l'unité de référence historique, le mode de production de la vie matérielle, qui conditionne les formes de la conscience sociale Il explicite ainsi les concepts logiques et historiques qui le définissent. Ce mode est, en effet, l'unité contradictoire, mais relativement stable d'une base économique et sociale et d'une superstructure juridique, politique, et ajoutons, culturelle. Marx produit le modèle d'une totalité organisée de manière architectonique, à étages.

«Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social et intellectuel en général.»
(Marx idem 4).

Le mode de production est un espace de co-variations d'une base elle-même constituée par des relations entre éléments et une superstructure à deux niveaux tout autant faite d'ensembles de relations. C'est un système de relations où joue une causalité qui n'est pas celle d'un déterminisme mécanique régi par des lois de type galiléen du type «si x, alors y».

Certes, Marx en 1847 force le trait dans Misère de la philosophie (1847) en accréditant dans certaines formules polémiques un déterminisme technologique superficiel – le moulin à bras donne la société médiévale, le moulin à vapeur la société capitaliste –. Mais il faut comprendre la détermination comme signifiant la spécification et/ou un conditionnement doté de divers degrés de contrainte et permettant des marges de jeu. Les forces productives englobent les moyens de production natures et artificiels et les objets production. Ce sont les rapports de production qui en mettant en relation moyens, forces de travail humaines et produits, constituent l'élément de spécification de cette totalité abstraite qu'est le mode de production. Ils ne sont en aucun cas des rapports intersubjectifs ni interpersonnels, même s'ils fonctionnent avec des effets de subjectivité, ou plutôt d'individualisation. Ce sont des rapports transpersonnels. Produits par l'activité humaine, ils ne sont l'objet d'un contrat entre libres vouloirs, mais ils ne sont pas non, plus de pures forces extérieures, c'est pourquoi ils peuvent faire l'objet de critiques. C'est leur développements contradictoire qui après coup crée les conditions pour que certains acteurs sociaux aient l'occasion de les réfléchir, voire de les porter à la connaissance et de vouloir les transformer ou les conserver, c'est-à-dire de manifester leur puissance de penser et d'agir, leur vraie liberté qui n'est pas libre arbitre indéterminé.

C'est ainsi qu'il faut comprendre les textes d'apparence déterministe comme celui-ci. «Les rapports sociaux déterminés sont aussi bien produits par les hommes que la toile, le lin, etc.» Ils ne forment pas un univers logique séparé où ils pourraient s'engendrer par le seul mouvement de la raison supposée être «la raison impersonnelle de l'humanité». «Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent le mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous les rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel» (Marx. Misère de la philosophie. Paris. Editions Sociales. 195-119).

Le niveau superstructurel se distingue à son tour en deux niveaux, le niveau de la superstructure juridique et politique qui se lie à la structure par une relation de dépendance, le niveau des «formes sociales de la conscience» qui apparaissent comme libres par rapport aux autres niveaux, mais qui sont établis selon une relation directe de correspondance avec la structure économique. Entre le niveau structural et les niveaux superstructurels s'établit une relation de conditionnement tendanciellement unidirectionnel qui n'est pas un déterminisme mécanique. Les relations réciproques sont présentes, mais l'unidirectionnalité demeure fondamentale. Conditionnement ne veut d'ailleurs pas dire déterminisme, pas plus que détermination qui signifie souvent spécification de propriétés. Marx utilise le terme de Bestimmung dans le sens de la tradition philosophique de Spinoza à Hegel qui veut dire spécification induite. Marx veut surtout éliminer l'illusion de la conscience qui s'imagine autoréférentielle, pure force, mais qui est incapable de déterminer ce qui dépasse et conditionne ses jugements pratique immédiats.

Marx polémique avec une manière spéculative de traiter les concepts historiques nécessaires pour penser l'histoire, de confondre les catégories logiques de forces de production, de rapports de production, de mode de production avec leur concrétisation historique déterminée, certifiée par l'empirie. La métathéorie n'est pas le savoir déterminé de l'objet déterminé, elle est une boite à outils dont la généralité doit constamment être traduite en types dotés d'une universalité particularisée et concrète, La métathéorie ne tient pas lieu de ce que Marx nomme die Wissenschaft, le savoir ou la science. La science de l'histoire n'est pas une science au sens naturaliste du terme, mais un savoir explicatif et compréhensif tout à la fois qui assume son historicité, son appartenance à un moment de l'histoire et qui ne tire pas de cette historicité une leçon de relativisme sceptique. L'objectivité de ce savoir est relationnelle et temporelle.

Ce que précise le texte cité.

«Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories conformément à leurs rapports sociaux. Ainsi ces idées, sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires.»
(Marx. idem. 119)

Du point de vue dynamique, Marx procède à la saisie du mouvement, du changement qui ne peut être que celui de la transition d'un mode de production à un autre. La causalité invoquée pour rendre compte du changement est la contradiction qui oppose les forces productives à un certain stade de leur développement aux «rapports de production existants, ou à ce qui n'en est que l'expression juridique aux rapports de propriété au sein desquelles elles s'étaient développées jusqu'alors». On a là un scenario général, ou plutôt un méta-scenario, qui cette fois contraste avec l'exigence de produire «la logique spécifique de l'objet spécifique. Marx en effet qualifie de «révolution» le mode de changement qui est la résolution de la contradiction. Suivons la préface de 1859.

De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins l'énorme superstructure.
(Marx. Contribution…4).

Pourquoi s'agit-il d'un méta-scénario? Marx présente la catégorie de révolution sociale comme valide pour toutes les transitions fondamentales entre ce qu'il nomme les « formations économiques de la société». Cette catégorie de Geselleschaftformation, absente du XVIII Brumaire, ne désigne pas les sociétés historiques concrètes, mais l'ensemble organique composé de toutes les formes de rapports inclus dans un mode de production en tant qu'il est résultat et processus du mouvement prenant forme au sein du procès. Elle permet de définir la succession historique. «À grands traits les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation économique de la société» (Marx, Contribution, 5). Marx nomme projette sur la catégorie de révolution sociale le concept de révolution qui a été formé pour désigner les processus de la révolution industrielle et ceux des révolutions politiques modernes, anglaise et française notamment. Les transitions entre mode antique et mode féodal, mode féodal et mode bourgeois moderne sont présupposées et subsumées sous la catégorie indéterminée de bouleversement social.

Ces transitions sont en fait posées selon une sorte de rétrodiction, à partir d'un présent problématique qui se retourne sur le passé, elles s'éclairent à partir de l'hypothèse de la possibilité d'une nouvelle et ultime transition, de la formation économique de la société moderne à celle de la société communiste, de la révolution prolétarienne qui elle sera un bouleversement constatable en tant que processus et événement. En effet, «les rapports de production bourgeois sont la dernière forme du processus contradictoire de la production sociale, contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation économique de la société s'achève donc la préhistoire de la société humaine.». Marx, cependant, comme souvent, se rectifie puisqu'il définit la révolution de manière plus précise, en la liant à un principe historique heuristique que la recherche et l'analyse historiques ont à remplir de contenu assignable. Ce principe n'est pas une loi, mais une indication de méthode, invitant à une patience qui est prudence théorique. «Une formation économique de la société ne disparaît jamais avant que soient développés toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses au sein même de la vieille société.» (Marx. Contribution… 5).

La thématique de l'histoire s'inscrit dans un programme théorique et pratique qui ne se veut jamais purement pratique: ce n'est pas la vérité, théorique ou scientifique qui dépend de la révolution, mais la possibilité de la révolution qui est rendue dépendante d'une vérité critique atteinte et démontrée. Le savoir que vise Marx se veut au sens fort du terme allemand Wissenschaft, savoir avec ses relations générales et ses concepts. Ce n'est pas un savoir total, il se veut un vrai savoir, un savoir vrai qui s'entend se poser au-delà de l'alternative que l'épistémologie postérieure a établie entre explication et compréhension, entre modèle abstrait et récit singulier. Il doit pouvoir expliquer et comprendre, se faire élaboration de types structurels et de schémas généalogiques, morphologie et morphogenèse, théorie des formes et de leur formation. Il doit en même temps se projeter sous la forme traditionnelle d'un récit, avec son intrigue, ses acteurs, ses péripéties, ses multiples déterminants.

Les éclaircissements de «l'Idéologie allemande» en 1845

Ce schéma heuristique a été conquis contre les philosophies idéalistes de l'histoire. On peut mesurer la dimension critique de la conception marxienne de l'histoire en faisant retour sur l'Idéologie allemande, comme y invite la préface de 1859. Marx oppose l'activité réelle des hommes produisant leur histoire aux représentations imaginaires qu'ils s'en font et qui sont inadéquates. Les représentations sont des formes de conscience inévitables, pratiquement efficaces, mais elles sont en décalage constant sur la compréhension de cette activité. Les philosophes les systématisent, les autonomisent, cherchant des principes et des normes évidentes par elles-mêmes de l'action, sans se rendre compte que leurs idées appartiennent au procès historique comme des effets, non comme des principes. Marx vise les disciples de Hegel, mais aussi le maître. «On ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent; ni non plus de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée et la représentation d'autrui pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os./ …/ Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience.» (Marx. Idéologie allemande. Paris. Editions Sociales. 1968. 31). L'idéologie est alors aussi bien une catégorie métathéorique qu'historiographique. Est tout d'abord idéologique toute optique sur le procès réel qui le déforme et qui se prend pour vraie alors qu'elle est une abstraction produisant une illusion. Le processus idéologique est incapable de se situer comme forme historique, de produire sa genèse à partir de la base réelle. Sur le plan historiographique, il importe d'étudier les formes idéologiques de conscience qui correspondent à chaque phase du développement et à des agents sociaux précis. Le procès idéologique est celui par lequel la base réelle des procès historiques est ou effacée ou rendue marginale et secondaire par rapport à ses effets divers sur les consciences des hommes. L'analyse des circonstances réelles est remplacée par des abstractions sans vertu explicative. L'histoire n'est pas le développement de la raison impersonnelle, de la Raison, en soi et pour soi.

L'Idéologie allemande tend à s'installer dans le réel, à faire «la science positive de l'activité réelle». Marx forme l'idée de base réelle dont il suppose qu'elle est «empirique», thèse qui est corrigée en 1859 par le travail de construction de catégories qui se veulent adéquates mais se savent être des constructions. L'histoire n'est que le mouvement et la transformation de cette base réelle, le développement de l'activité pratique des hommes, leur processus d'autoproduction dans des conditions qui sont toujours spécifiques. Les hommes sont naturellement des êtres vivants qui produisent et reproduisent les conditions de leur vie dans une praxis constituante qui est aussi bien une poièsis, une création productrice ou une production créatrice. L'Idéologie allemande creuse plus profond en un sens que la préface dans la mesure où elle explicite l'architectonique en montrant que cette base réelle – précurseur du concept de mode de production - est l'unité de deux niveaux, un niveau naturel de reproduction biologique et un niveau social de reproduction par la production sociale.

D'une part, en effet, «force nous est de débuter par la constatation de la présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire, à savoir que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir «faire l'histoire», c'est-à-dire satisfaire à un ensemble de conditionnements physiques, de besoins élémentaires (boire, manger, se vêtir, s'habiller). On a là un niveau permanent de nécessité, contraignant pour tout homme. L'histoire part de la production et reproduction de la vie matérielle immédiate, sous la dépendance du monde naturel. Les hommes sont pris dans un rapport d'immédiateté et d'unité avec les conditions naturelle. Cette dépendance est celle des conditionnements biophysiques qui peuvent à leur tour être transformés, puisqu'ils ouvrent un champ circonscrit de production et d'action.

En effet, d'autre part, les hommes se reproduisent en produisant socialement la satisfaction de besoins nouveaux , ils le font en produisant des rapports qui les lient les uns aux autres sous des formes déterminées – à commencer par la famille cette productrice d'humains - qui organisent le travail. Là est «le premier fait historique au sens strict.». «Produire la vie, aussi bien la sienne propre par le travail que la vie d'autrui en procréant nous apparaît comme un rapport double : d'une part, un rapport naturel, d'autre part comme un rapport social, - social en ce sens que l'on entend l'action conjuguée de plusieurs individus, peu importe dans quelle conditions, de quelle façon et dans quel but -.» (Marx, Idéologie allemande, 58).

Le second niveau s'installe sur le premier qu'il présuppose de manière permanente, mais il l'intègre et le subsume de manière tout aussi permanente, ne serait-ce qu'en le modifiant par les pratiques productives. En ce sens l'histoire est la construction irréversible de ce terrain artificiel sur le terrain naturel. Le rapport d'unité entre naturalité immédiate et socialité productrice est indissoluble, mais les deux moments ne peuvent être confondus. Ce rapport est toujours structuré. Les individus ne sont rien d'autre que la modalité sous laquelle ils extériorisent leur vie. Ce qu'ils sont coïncide aussi bien avec la production, leur production, qu'avec ce qu'ils produisent, avec le mode sous lequel ils produisent. La situation de dépendance physico-biologique passe toujours dans l'activité pratique dont elle est la condition toujours transformée.

Le processus est premier et il affecte tous les niveaux. Mais il n'est jamais considéré comme un flux continu, ininterrompu, homogène. Le flux est envisagé en tant qu'il se combine avec des formes qui émergent en son sein, le stabilisent relativement pour être ensuite remplacée par d'autres formes sous l'effet d'une processualité qui peut entrer en conflit avec cela même qui l'a engendrée. «L'histoire n'est pas autre chose que la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes; de ce fait chaque génération continue donc, d'une part le mode d'activité qui lui est transmis, mais dans des circonstances radicalement transformées; d'autre part, elle modifie les anciennes circonstances en se livrant à une activité radicalement différente.». (Marx, IA. 65). La production du terrain artificiel se fait à partir de conditions originaires de la production qui elles ne peuvent être originairement produites. Ces conditions naturelles ne sont pas le résultat de la production. Elles sont une origine continue dont le processus de production s'éloigne. Cet éloignement s'atteste dans le développement des forces productives qui s'affranchissent des formes de relation qui les entravent. Les formes de relation ou rapports de production sont toujours présents, mais ils ne constituent pas le donné ultime de l'explication. C'est la catégorie d'activité pratique qui joue ce rôle. Mais celle-ci n'existe que dans les systèmes d'interactions qui en émergent, avec leurs variations et leur succession empirique. L'activité pratique - praxis qui est poièsis - présuppose une fonction constante, diverse en ses formes historiques, «la coopération de plusieurs individus». C'est en elle que se soudent et s'articulent naturalité et socialité.

Le mouvement de l'histoire est celui d'un détachement «historique» d'avec les conditions originaires naturelles, et il culmine avec le capitalisme et l'autonomisation relative de ses mécanismes économiques et sociaux. Marx entend ainsi expliquer la dynamique de l'histoire, rendre compte mieux que ses prédécesseurs, de l'évolution historique et de sa progressivité. La coopération s'affecte elle-même des formes de la division sociale du travail. C'est entre des individus divers et des groupes sociaux divers que sont distribués la jouissance et le travail, la production et la consommation, la direction ou l'exécution dans la production, l'activité intellectuelle et l'activité matérielle.

Ces différences se concentrent dans la distribution des revenus, dans l'inégalité. Comment comprendre ce qui est ainsi expliqué? Marx répond en découvrant comment coopération et division sociale inégale du travail sont les catégories à partir desquelles s'engendrent les groupes sociaux en général et les classes sociales modernes en particulier avec leur conflictualité propre. Est découverte ce que Marx nomme «la forme antagonique de la société» propre aux sociétés développées, celle qui ne sont plus tribales ou communautaires. Ainsi s'ouvre la problématique de la domination de classe, - Herrschaft -, qui recouvre l'exploitation économique et la domination proprement politique. La progressivité qui a pour index l'augmentation de la capacité de produire, d'agir et de connaître, se manifeste comme liée à la condition de la domination.

La domination de classes ne s'épuise pas seulement dans la seule division de classes antagoniques que le Manifeste considère comme le moteur immédiat du changement historique. Elle est un phénomène important, certes, mais dérivé, lié à des conditions historiques pour sa réalisation. Elle est en relation structurale avec la complication de la division sociale du travail, elle est un accident du travail qui une fois apparu impose sa nécessité. En ce point se manifeste un autre aspect du naturalisme ou matérialisme de Marx. La coopération du travail qui est première ontologiquement n'est jamais liée pour lui à une décision pleinement consciente. Elle est «naturelle», non pas «volontaire». Elle se développe spontanément en des conditions sociales dont les rapports structurants ne sont pas choisis a priori par les sujets, mais ont été établis indépendamment des volontés individuelles. Les individus sont destinés à être subsumés, soumis sous des rôles sociaux déterminés, définis, à en subir les limites dans le développement de leur personnalité. Cela n'est possible que parce que la coopération, développée et affectée en tant que division sociale du travail, se fixe et se cristallise comme un «pouvoir objectif», (sachliche Gewalt), un pouvoir social qui échappe au contrôle des individus alors qu'il prend son origine dans leur activité pratique, la coopération, et que se produit la multiplication des forces productives. L'histoire produit l'apparaître spécifique d'un pouvoir étranger qui confisque la puissance d'agir de ses créateurs. Marx nomme ce processus «aliénation» (Entfremdung) et il ajoute avec ironie «pour que notre exposé» reste intelligible aux philosophes.».

Aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société «naturelle» donc aussi longtemps qu'il n'y scission entre l'intérêt particulier et l'intérêt commun, aussi longtemps que l'activité n'est pas divisée volontairement, mais du fait de la nature, l'action propre de l'homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s'oppose à lui et l'asservit, au lieu qu'il la domine. /…/ Cette fixation de l'activité sociale, cette pétrification de notre produit en une puissance objective qui nous domine, échappant à nos attentes, réduisant à néant nos calculs, est un des moments capitaux du développement historique jusqu'à nos jours. La puissance sociale, c'est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus conditionnée par la division du travail, n'apparaît pas aux individus comme leur propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n'est pas volontaire, mais naturelle; elle leur apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors d'eux, dont ils ne savent ni d'où elle vient, ni où elle va, qu'ils ne peuvent donc plus dominer et qui à l'inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades du développement, si indépendante de la volonté et de la marche de l'humanité qu'elle dirige en vérité cette volonté et cette marche de l'humanité.
(Marx. I.A. 1968. 62-63).

Marx passe ainsi du plan de la reconstruction empirique du changement historique qui se veut savoir à un plan herméneutique qui est compréhension du sens du procès de transformation. Si celui-ci passe par la production d'une seconde nature avec ses lois de contrainte qui fait de la coopération une instance de domination tout en créant un développement de la force productive sociale, la question est posée de l'éternisation de cette seconde nature. Le communisme est la tendance réelle portée par la classe prolétarienne qui a pour but immanent l'appropriation par les individus de ce pouvoir social, une fois accomplie la révolution. Il inaugure un mode de production où la volonté humaine assume pour la première fois le contrôle de l'activité sociale, sans effets contre-intentionnels aliénants, où les individus peuvent décider en commun des objectifs de leurs travail et jouir du temps libre disponible pour cultiver leur puissance d'agir et de penser polytechnique. Le sens de l'histoire se donne dans le communisme. Il ne s'agit pas d'une utopie tant Marx est persuadé que «le communisme n'est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel.».

Sont en effet réunies les deux conditions qui donnent à cette tendance le statut d'une possibilité réelle et qui rendent cette puissance objective «insupportable», «c'est-à-dire une puissance contre laquelle on fait la révolution.» La première de ces conditions est la réduction de la masse de l'humanité au rang d'une «masse totalement « privée de propriété » qui se trouve en même temps en contradiction avec un monde de richesses et de culture existant réellement, choses, qui supposent toutes un grand accroissement de la force productive, c'est-à-dire un stade élevé de son développement » (Marx IA, 63). La seconde condition est l'universalisation de cette masse aux dimensions du marché mondial qui intègre désormais tendanciellement les réalités locales. Le capitalisme constitue le plan de «l'histoire universelle» que la classe empiriquement universelle des prolétaires doit désormais habiter pour s'approprier le patrimoine produit par les facultés humaines. Sur cet universel empirique du marché mondial, le communisme peut désormais produire et reproduire «les puissances universelles des relations humaines.» (Marx. IA. 64). Masses sans richesses, sans pouvoir social propre, d'une part, et, d'autre part, constitution d'un plan de l'histoire universelle qui rend universellement insupportables l'existence et la domination du pouvoir social étranger, telles sont les conditions du communisme. Le sens du drame historique se révèle à son avant-dernier acte dans la préparation de la conclusion qui est ouverture de l'histoire sur un au-delà de la tragédie du travail.

Cette dimension herméneutique permet à Marx de distancier et d'opérer la reprise la notion hégélienne d'histoire universelle, de la considérer non plus comme donnée originaire et permanente, comme le fait la philosophie spéculative, mais comme résultat empiriquement historique, inhérent à la création d'un marché mondial capitaliste. La théorie de l'histoire marxienne est ainsi un mélange singulier où figurent «la puissance objective étrangère», «l'histoire universelle», «le marché mondial», «la production industrielle» et «la révolution communiste». Mais cette fois tout cela ne se passe pas dans le dos et par-dessus la tête des individus, cela les concerne existentiellement comme individus capables de se faire les «volontaires» de leur activité sociale, de faire l'histoire en contrôlant et dominant en principe tes circonstances de ce faire.

Peut-on dire que le contenu de l'histoire en sa forme la plus générale soit celle du progrès? Oui, mais avec des nuances et en fonction du point de vue envisagé. Contrairement à la philosophie de l'histoire de Condorcet ou de Comte ou de Spencer, Marx n'a jamais thématisé le progrès en tant que tel. Il évoque de manière adjectivale ce qui est progressif ou progressiste. Il s'est toujours opposé à toute vision finaliste à priori du cours historique. Il n'existe pas de progrès général, en soi. Il ne peut y avoir que des critères empiriques, et ce sont ceux qui sont inhérents à la conception matérialiste de l'histoire en tant que l'histoire est croissance constante, malgré les arrêts et les reculs temporaires, de la domination de l'homme sur les forces de la nature, donc croissance des forces productives du travail en leur détail et croissance de «la force productive sociale» en sa généralité. Ce «progrès» est tendanciel et n'exclut pas le recul, les interruptions. Il doit être vérifié a posteriori avec des indicateurs statistiques clairement construits qui existent dans la seule mesure où l'on peut atteindre la clarté de leur définition. Il doit pouvoir être expérimenté par les individus. Marx, plus que tout autre théoricien de son siècle, connaît le prix de ce progrès en vies exploitées, massacrées, en activités dotées de sens liquidées. Le Manifeste insiste, comme ne l'a fait aucun ouvrage contemporain, sur la puissance de bouleversement de la bourgeoisie et il en célèbre les merveilles industrielles et commerciales, mais il montre que la production est destruction et que ce sont les travailleurs qui paient le tribut à la production destructrice ou à la destruction productive.

L'entrée en scène moderne et globale des sociétés humaines – la mondialisation - dans l'histoire universelle rend encore plus complexe la problématique du progrès pour autant qu'elle se dirige, on l'a vu, en direction du changement pratique du monde présent, «le renversement de l'état actuel de la société» avec le mouvement communiste. Seul celui-ci constituerait un vrai progrès certain et multilatéral, tout à la fois économique, social, culturel, puisque l'universalité de la masse peut envisager l'appropriation de la richesse et de la culture en supprimant ce qui en fait une «puissance objective étrangère». Apparaît alors une autre condition fondamentale du progrès en tant que projet communiste, susceptible elle aussi d'être objet de certitude empirique. Elle concerne les individus singuliers, leur émancipation ou libération des limites que la division sociale et la propriété privée des moyens de production imposent à la personnalité, sous forme de pauvreté matérielle et spirituelle. Seul le mouvement communiste peut achever de lever les limites locales du monde commun que sont les classes, les ethnies, les nations antagonistes. Marx établit ainsi un axiome fondamental qui lie histoire et production d'une nouvelle figure de l'individualité humaine, qui rassemble son ontologie relationnelle dynamique et son anthropologie.

La véritable richesse intellectuelle de l'individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels. C'est de cette seule manière que chaque individu en particulier sera délivré de ses diverses limites nationales et locales, mis en rapports pratiques avec la production du monde entier (y compris la production intellectuelle) et mis en état d'acquérir la capacité de jouir de la production du monde entier dans tous les domaines (créations des hommes). La dépendance universelle, cette forme naturelle de la coopération des individus à l'échelle de l'histoire universelle, sera transformée par cette révolution communiste en contrôle et domination consciente de ces puissances qui engendrées par l'action réciproque des hommes les uns sur les autres, leur en ont imposé jusqu'ici, comme si elles étaient des puissances foncièrement étrangères, et les ont dominés.
(Marx .I.A. 67).

En 1845, Marx élabore une vision empiriquement universaliste de la révolution communiste intrinsèquement liée à la question de l'individu. Le progrès au sens fort ne peut être mesuré que par le sort réservé à la masse des individus, il se définit par l'augmentation qualitative et qualitative de leur puissance d'agir et de penser, critère de la vie bonne pour Spinoza. Plus tard, Marx abandonnera cette approche empiriste, mais il en maintiendra le contenu. Si le progrès s'identifie en définitive avec le communisme, il en partage le statut logique. Comme lui, il relève non de la catégorie de la nécessité, du succès garanti, mais de la possibilité, et même de la possibilité empirique réelle. La catégorie de possibilité fait comprendre comment la nécessité présumée du passage du capitalisme au communisme est une nécessité essentiellement hypothétique, conditionnelle, du type «si x, alors y». Elle est le terme d'une alternative en ce qu'elle a pour terme opposé la régression, la destruction des forces productives, l'annihilation empirique des classes en lutte, l'inversion de la production en autodestruction non productive. Certes, bien des raisons, à commencer par une certaine conception du communisme, on l'a vu, peuvent conduire à penser que Marx fait de cette nécessité conditionnelle un substitut pratique d'un absolu, comparable à l'Esprit absolu de la philosophie idéaliste de Hegel, qu'il est victime d'une croyance illusoire en la finalité. Mais Marx ne cesse de réfuter le comportement mental des théoriciens et des idéologues qui posent que tout « après historique » est le but immanent de ce qui le précède. Marx refuse de considérer «la Société en tant que sujet», «individu unique qui réaliserait le mystère de s'engendrer lui-même» (Marx .IA. 67). Les seuls buts immanents sont les tendances de la reproduction des systèmes sociaux, une fois que ceux-ci se soient établis. Cette approche rationaliste se joue sur l'interprétation du système capitaliste de reproduction dont la spécificité serait de signifier le révolutionnement continu, économique, social, technologique, politique et culture de ses propres mécanismes autonomisés, celui-ci ne pouvant se poursuivre qu'en se critiquant et dépassant en révolution communiste, révolution soumise à l'épreuve de sa réalisation politique.

Place et fonction de la politique dans la théorie de l'histoire. Communisme et disparition du pouvoir politique

Or il faut noter le statut équivoque et lacunaire réservé à la politique avant la révolution de 1848 et le XVIII Brumaire. Le concept de luttes de classes n'est pas présent dans la préface de 1859, dans son architectonique, alors qu'elle est déclarée moteur du changement la contradiction entre développement des forces productives et rapports de production, éléments de la base. Marx hésite cependant dans la mesure où il s'objecte à lui-même que le bouleversement matériel ne peut pas se produire par soi, et qu'il ne peut et ne doit se dire et se conduire que dans «les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques» Ces «formes idéologiques» sont celles «sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout». Certes, cette conscience indispensable est le lieu de représentations plus ou moins imaginaires par lesquelles les acteurs sociaux, les classes, se rapportent à leur action, aux enjeux de la lutte, nourrissent des illusions sur eux-mêmes ne serait-ce qu'en posant comme universels leurs objectifs, leurs institutions, leurs intérêts privés. Certes, les acteurs du drame historique se racontent des histoires sur l'histoire qu'ils font et qui les fait eux-mêmes tout autant en retour. Il demeure que la contradiction motrice qui conditionne la révolution est en suspens de sa conformation politique et juridique. La révolution ne peut pas faire l'économie de la lutte politique pour le pouvoir. Pas de révolution capitaliste sans révolution politique bourgeoise. La politique n'est pas pure apparence idéologique, elle est une pratique constitutive: il ne faut pas simplement séparer les rapports de force politiques et militaires des rapports de forces économiques, comme s'il s'agissait de deux sphères absolument distinctes, comme le pose le libéralisme. Le schéma ou scénario architectonique est incomplet. Il faut penser la place laissée trop vide d'une théorie de la pratique politique et de son articulation avec la pratique économique au sein du mode production.

Le Manifeste du parti communiste le reconnaissait implicitement en ses phrases d'ouverture.

L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisé, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte/…/. Notre époque – l'époque de la bourgeoisie se distingue des autres par un tait particulier : elle a simplifié les antagonismes de classes. De plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis en deux classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.
(Marx, Œuvres. Economie I. Pléiade, Paris, éd. Gallimard 1965, 160).

On peut douter de la simplification de la lutte des classes autour des deux classes fondamentales. Ce sera même un apport du XVIII Brumaire que de restituer la complexité des rapports de classes. Mais ici l'essentiel est de voit que la lutte économique de classes pour le salaire, les conditions de travail et de vie que mènent les organisations ouvrières est radicalement insuffisante si elle ne se projette pas en lutte politique conduite par des organisations politiques, les partis. La révolution se concentre en lutte politique dans un cadre national qui doit être repensé du point de vue de la lutte internationale. «Toute lutte de classes est une lutte politique.» (idem. 172). La lutte prolétarienne l'histoire sonne l'heure de la fin des luttes de minorités qui ont profité à des minorités. Elle est la lutte de l'immense majorité, «le mouvement autonome de l'immense majorité dans l'intérêt de l'immense majorité.» (idem. 172).

La théorie de l'histoire dont dispose Marx au moment où éclate la révolution de 1848 n'ignore pas la politique en tant que lutte de classes, mais elle demeure sommaire, en décalage par rapport à la théorie de la formation économique de la société. Elle est prise dans la conviction que la lutte révolutionnaire sera relativement simple, clairement duale, capable de déborder le terrain national initial. Marx radicalise une sorte de métalibéralisme politique, en partageant la méfiance à l'égard de la politique identifiée à l'élément national-étatique. La politique est toujours un mal historique en ce qu'elle désapproprie les individus de leur pouvoir social. Le Manifeste assigne au communisme qui est la fin immanente de l'histoire la fonction d'en finir avec l'exploitation du travail salarié, la division des classes et la sanction politique de cette division, l'existence de nations antagonistes. La lutte politique de classes est comme aspirée par la perspective d'une révolution violente qui radicalise la guerre civile déchirant la société et ouvre sur le communisme. La prise du pouvoir politique permettra à une classe énormément augmentée par la prolétarisation de couches sociales de «concentrer toute la production par les individus associés». Elle permettra la fin du pouvoir politique comme tel. Ce dernier, en effet, «perdra son caractère politique». Le pouvoir politique au sens strict est «le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre». (Marx, Œuvres Economie I, 1967, 182-183).

Le communisme est antipolitique au sens d'anti-étatique. Une fois que le prolétariat par une révolution s'est constitué en classe dominante «il abolit violemment les anciens rapports de production, c'est alors qu'il abolit en même temps que ce système de production les conditions d'existence de l'antagonisme des classes; c'est alors qu'il abolit les classes en général et, par là même, sa propre domination en tant que classe. L'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classe, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous.» (Manifeste, idem, p.183).

Cette dissolution communiste du pouvoir politique entraînera du même coup la disparition des nations antagonistes, toutes organisées par ce pouvoir politique. Le cadre national devient superflu désormais. Il a rempli son rôle de support de la révolution. Préparée par le marché mondial et l'uniformité de la production, par les conditions de vie afférentes, l'action des travailleurs pourra s'unifier et conduira à la création de communautés pacifiées au sein de l'unité du genre humain. «En même temps que l'antagonisme des classes disparaît l'antagonisme des nations» (Manifeste, idem, 180).

L'histoire a, en effet, un but et une fin immanente, terrestre et purement humaine. La position de cette fin fait problème et fait apparaître une équivoque qui marque les limites de cette théorie générale. L'écrasement de la lutte politique de classe sur la révolution, cette «rupture la plus radicale» avec les formes présentes et passées du système de la propriété, du pouvoir politique, est anéantissement des formes dans un communisme qui définit de manière négative l'appropriation sociale. La politique est de l'ordre de l'instrument, du moyen. Elle ne peut être activité disposant de sa dignité, praxis. La théorie de la succession des modes de production indique, bien sûr, la place d'une théorie spécifique de la pratique politique, mais elle la laisse relativement vide, parce qu'en définitive elle ne connaît qu'une seule forme du pouvoir politique directement opposée à l'appropriation sociale communiste de la production. Le Manifeste hérite d'une théorie générale de l'Etat déjà énoncée comme instrument de domination permettant de présenter comme intérêt général des intérêts privés Cette théorie est le cœur de la critique de la politique de 1843. L'Idéologie allemande la reformule. Les individus cherchent tous leur intérêt privé, mais cet intérêt ne coïncide pas avec leur intérêt collectif réel ou illusoire de groupe qui définit le niveau d'un «universel spécial et particulier». Il faut produire un «niveau encore supérieur d'universalité» pour réunir ces groupes de manière efficace. Toutefois cette efficace est celle de l'illusion proprement politique que l'Etat produit pour tempérer le choc des intérêts en créant l'apparence d'une communauté pleinement universelle. «Toutes les luttes à l'intérieur de l'Etat, la lutte entre la démocratie, l'aristocratie, et la monarchie, la lutte pour le droit de vote, etc., ne sont que les formes illusoires sous lesquelles sont menées les luttes effectives des différentes classes entre elles./…/ Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d'abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son propre intérêt comme étant l'intérêt universel.» (Marx Idéologie Allemande, Paris, 1968, 62). Le prolétariat est contraint de faire de même, pour conquérir le pouvoir, mais sa domination n'est que provisoire, elle a pour fonction historique d'abolit toute domination. Cette idée d'une communauté politique illusoire sera tenace, même si Marx peut insister sur la force de réalisation de cette illusion, ainsi qu'il le fait en 1847 dans Misère de la philosophie en qualifiant le pouvoir politique de «résumé officiel de l'antagonisme la société civile».

La fin de la préhistoire humaine se marque donc dans le communisme, avec le remplacement de l'Etat par l'association. Paradoxalement le début de l'histoire nouvelle émancipée de l'exploitation et de la domination est celui d'une société régie par des rapports de contractualité universelle entre individus libres. Le communisme est un méta-contractualisme généralisé. Le communisme des années 1845-1848 dément la condition définissant tout rapport de production comme déterminé, «conditionné, nécessaire, indépendant de la volonté des hommes». Tout se passe comme si l'objectivité sociale qui exclut sur le plan de la connaissance un rapport immédiat et transparent des hommes à leur condition d'existence s'était métamorphosée en des relations d'immédiateté et de transparence, d'adéquation. Les hommes sont désormais les maîtres absolus de leur vie, ils peuvent contracter les formes et le contenu de leurs activités selon leur libre volonté. S'opère la réappropriation par les individus associés de leur puissance sociale qui jusqu'ici les aliénait, pour reprendre la catégorie rapport social, sa résistance à la prise de conscience humaine, est présentée comme une propriété des rapports de domination de la préhistoire humaine. L'histoire qui naît seulement avec le communisme relève d'une transmutation de l'objectivité puisque ces rapports sont bien le produit de l'objectivation des forces sociales associées, mais cette objectivation a cessé d'être aliénation. La politique semble disparaître au terme de cette transmutation alors que l'on en reconnaît sur le plan de l'actualité historique l'urgente nécessité. C'est ici que prennent toute leur importance les textes politiques et historiens de la période 1848-1852, notamment Le XVIII Brumaire.

II. LE XVIII BRUMAIRE ET L'HISTOIRE COMME RÉCIT.
RUPTURES, DISCONTINUITÉS ET POLITIQUE

Le pôle du récit

Le XVIII Brumaire se présente comme un récit, comme l'est toute œuvre d'histoire. Il se trouve que l'historien se veut acteur politique impliqué dans ce qu'il relate et tente de comprendre. Son récit à chaud est celui d'un journaliste, un publiciste. La pensée de l'histoire s'est traduite depuis les grecs en récit des faits qui se sont passés et qu'il faut tout d'abord raconter, tels qu'ils se sont passés. Mais que s'est-il passé de février 1848 au 2 décembre 1851? La théorie de l'histoire que Marx a esquissée oblige à repenser la révolution politique et son échec en ne s'en tenant pas à la seule histoire des événements politiques. Le coup d'éclat de février, les insurrections de juin 1848, la succession des deux Assemblées, la Constituante et la Législative, le combat parlementaire après bien des péripéties en deux ans qui s'achève par le coup d'Etat de Louis Bonaparte, peuvent faire l'objet d'un récit purement politique et juridique. Le XVIII Brumaire est pour une grande part un chapitre d'histoire politique, voire parlementaire, mais il tente de faire apparaître en contrepoint des partis relativement labiles, les forces sociales en lutte, les classes et fractions de classes. Il insère ces luttes de classes dans le cadre de la conjoncture économique, des cycles alternant crise et prospérité. Il tente de reconstituer certaines formes de la conscience collective telle qu'elle structure les partis politiques, ainsi pour l'idéalisation de la fraternité qui est un ciment apparent des éléments révolutionnaires les plus actifs, républicains, socialistes, ou pour l'obsession de la grande révolution, ou encore pour «les idées napoléoniennes» auxquelles se réfèrent les paysans et qui sont la base de la victoire de Louis Bonaparte

Ce récit tente un passage des événements politiques à leurs conditions économiques et sociales, non une déduction, mais une transmutation. Il montre comment les intérêts de classe se disent et se constituent en rapports et en discours politiques qui les expriment et les dissimulent tout à la fois. Le récit opère la traduction des rapports de forces économiques en mouvement en rapports de forces politiques et militaires, précisant et rectifiant ainsi la logique du conditionnement unidirectionnel de la superstructure par la structure de la base. Il ne s'agit pas d'un simple assouplissement de la rigidité du schéma, mais d'une autre diction, propre au récit, qui s'énonce en termes de purification ou catharsis des rapports de forces les uns dans les autres. Le terme de catharsis est emprunté à Gramsci commentateur de la préface de 1859. Il est lui-même rapporté à la conception aristotélicienne de la tragédie qui opère la purification, la transformation, des passions humaines en conflits typiques stylisés dotés d'une forme. Il convient à la fois aux rapports politiques et militaires sans lesquels les rapports économiques demeurent incomplets, force informée mais encore brute, et au récit qui est celui d'un drame, d'une action à plusieurs, d'une imitation de la pratique humaine, mimesis tès praxeos, selon la définition d'Aristote. Une théorie générale de l'histoire moderne qui serait incapable de se projeter en récits particuliers serait une abstraction incapable de constituer le concret en concret pensé. Un récit privé de concepts empiriques testés par leur intégration en une interprétation théorique serait pure chronique de dates.

L'originalité du texte ne réside pas seulement dans la mise en correspondance des classes et des partis, des pratiques sociales et de la vie parlementaire qui est le ressort du drame tragi-comique de 1848. Elle ne consiste pas simplement à faire apparaître le mouvement qui donne le primat à telle ou telle classe et aux partis qui les représentent, aux luttes qui finissent par priver la bourgeoisie parlementaire de l'hégémonie politique, après sa victoire sur le prolétariat socialiste et sur la petite bourgeoisie «social-démocrate» et qui aboutissent à l'hégémonie politique de l'aventurier Bonaparte. Marx reconnaît, en effet, sa dette aux grands historiens français libéraux qui ont identifié dans les classes sociales les acteurs historiques, Augustin Thierry, François Guizot, à l'économiste anglais Ricardo qui a thématisé l'opposition incurable des intérêts des propriétaires fonciers, des bourgeois capitalistes et du prolétariat industriel. Son apport n'est même pas d'avoir montré le caractère décisif de la lutte de classes, mais d'avoir conceptualisé le rapport qui unit existence des classes à des phases de la production sociale et d'avoir saisi le caractère transitoire de ces classes, une fois apparu sur la scène historique le prolétariat, une fois allongée l'ombre de la possibilité de la révolution sociale. Marx le précise, à la même époque, en une lettre à l'éditeur du XVIII Brumaire, Joseph Weidemeyer du 5 mars 1852.

En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte de classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'autonomie économique. Mon originalité a consisté:
1. à démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production;
2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat;
3. que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes.
(Karl Marx - Friedrich Engels. Correspondance. Tome III. Janvier 1852-juin 1853. Paris .Editions Sociales. 1972. p.79).

Le récit marxien travaille donc les concepts empiriques pour en faire des concepts historiques définis et opératoires. Recensons ces concepts: classes, fractions de classes, luttes de classes, alliance de classes, bloc de classes au pouvoir, alliance de partis, révolution, elle-même articulée en révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, Etat, machine d'Etat, bureaucratie, formes ou régimes politiques –de la monarchie constitutionnelle à la république parlementaire «pure», de la république sociale à peine entrevue à la dictature bonapartiste légitimée par le suffrage universel. Le récit déplace la théorie générale en intégrant tous ces concepts et tous les événements non pas dans le cadre des rapports entre structures et superstructures qu'il présente en 1859 comme résumé de sa découverte, mais dans le cadre plus traditionnel, commun aux penseurs libéraux et surtout à Hegel, celui des rapports entre la société civile-bourgeoise et l'Etat. Marx emprunte seulement à la théorie générale la thèse du conditionnement exercé par les rapports économiques sur l'ensemble des autres rapports. La projection de cette thèse sur le plan de l'action historique concrète et du récit s'opère plus facilement dans le cadre théorique conventionnel critiqué par ailleurs. C'est le récit qui assume le passage, la transformation de l'économique en politique, et la théorie générale semble en son état actuel incapable de rendre compte de ce passage simultané au récit historique et à la politique qui est pourtant nécessaire. Ceci veut dire que les abstractions généralisantes de 1859 centrées sur la catégorie de mode de production et ses composantes peuvent ouvrir la critique de l'économie politique, mais qu'elles ne comprennent pas – peut-être pas encore? - des abstractions d'égale portée pour penser la pratique politique-. L'historique concret et le politique impliquent une conceptualité autre et marquent l'incomplétude de la théorie générale. Le récit compense ce blocage du passage de la théorie générale à une prise en considération de la complexité du politique en tant que transformation des formes politiques modernes, et donc en tant que révolutions à la fois sociales et politiques. Là est la principale question que la pratique du récit révolutionnaire qu'actualise Marx historien pose à Marx, théoricien de l'histoire universelle des modes de production à l'époque du devenir monde du mode de production capitaliste. Là est le défi que le récit oppose à la théorie générale. Loin de dériver le récit du processus révolutionnaire moderne à partir de la théorie générale de l'histoire, loin des l'appliquer comme le dira Engels, le récit impose un recours aux catégories modifiées mais non dépassées de l'historiographie libérale. Là est la grandeur de Marx, d'avoir affronté en sa pratique d'historien les difficultés théoriques de la théorie générale, sans les masquer comme l'ont fait les marxismes qui ont cru «appliquer» la théorie au récit, au moment même où le récit faisait apparaître les limites de la théorie en circonscrivant sa sphère de validité. Marx, dans Le XVIII Brumaire, n'ajuste pas la distinction entre société civile et Etat qui structure le récit au rapport établi par la science entre la base et les superstructures. Le récit et la théorie générale ne sont pas couplés et discutées comme deux niveaux de l'analyse.

Le problème ouvert par Le XVIII Brumaire est donc celui de l'implication à construire de ces deux niveaux. L'horizon de la théorie générale est celui d'un marché mondial où se réalise l'hégémonie du rapport capitaliste de production se soumettant les forces de travail humaines Ce marché intègre des marchés nationaux où la bourgeoisie devient classe dominante et dirigeante sur des bases historiques qui sont celles de nations territorialement définies et où la concurrence entre fractions du capital et nations inégalement développées fait rage. Ce processus ne peut être reconstruit que par le récit de la formation couplée de ces marchés et de ces nations, unifiées par leur Etat, dotées chacune leurs caractéristiques particulières. Livré à lui-même, ce récit risque de se fragmenter en une pluralité d'histoires empiriques qui ne trouvent leurs connexions qu'au niveau du marché mondial. Marx doit donc rendre compte de l'histoire des formes politiques que prend l'Etat moderne en ce processus . Ce sont ces formes qui définissent et structurent la période des révolutions bourgeoises, particulièrement dans la période qui va de 1789 à 1848. Le XVIII Brumaire est un moment significatif de cette histoire qui concerne la révolution française et ses phases au XIXe siècle.

Ecrit dans une langue vive et souvent polémique, Le XVIII Brumaire de Louis Bonaparte2 est un exemple d'histoire du présent. Ce présent élargi se contracte entre deux événements surprenants, deux coups qui ont débordé les contemporains, le coup de main du peuple de Paris, février 1848) qui transforme les revendications de libéralisation politique (revendication du suffrage universel) en «espérance d'une nouvelle époque», celle de la «fraternisation,» et le coup d'Etat du 2 décembre 1851 qui annule les concessions arrachées à la monarchie au profit d' «un tricheur ». Marx construit une périodisation qui suit la chronologie de la vie et de la mort de la Seconde République, qui raconte et interprète l'échec de la révolution. L'ouvrage se divise en sept chapitres modelés grosso modo selon une périodisation donnée à la fin du chapitre VI (p. 525). Les historiens actuels comme Maurice Agulhon (1848 ou l'apprentissage de la République. 1848-1852. Paris. Seuil 1973) s'accordent sur cette périodisation. Celle-ci se caractérise par sa volonté de rendre compte des tempi des périodes distinguées et de leurs complications internes.

La périodisation de Marx comprend trois périodes inégalement différenciées d'une action dramatique intense. Nous le suivons en introduisant entre crochets les événements non mentionnés dans le plan et indispensables pour comprendre le fil des événements:

La première période, 24 février-4 mai 1848, est le prologue avec la chute de la monarchie de juillet sous les coups des républicains bourgeois et du prolétariat parisien. C'est le vertige de la fraternisation universelle entre les classes et les peuples au nom des idéaux de la révolution française. Election de l'Assemblée Nationale Constituante.


La seconde période du 4 mai 1848 au 28 mai 1849 est celle de rédaction de la nouvelle constitution de la nouvelle République par l'Assemblée nationale constituante. Elle comprend trois sous-périodes:

4 mai-25 juin 1848. Lutte de l'ensemble des classes unies contre le prolétariat. Création des Ateliers nationaux pour contenir le prolétariat et donner du travail aux ouvriers au chômage. Election au suffrage universel de l'Assemblée Nationale Constituante, victoire d'une majorité de républicains modérés (avril) et proclamation de la république. Suppression des Ateliers nationaux (21 juin). Insurrection ouvrière 23-25 juin et défaite héroïque du prolétariat face aux soldats du général Cavaignac, républicain pur. Des milliers de victimes.

25 juin-10 décembre 1848. Dictature des républicains purs. Esquisse d'une Constitution. Proclamation de l'état de siège à Paris. La dictature bourgeoise est écartée par l'élection au suffrage universel de Louis Bonaparte à la présidence de la République.

20 décembre 1848 - 28 mai 1849. Lutte conjointe de la Constituante contre Bonaparte et le parti de l'ordre. Déclin de la Constituante et chute de la bourgeoisie républicaine. 13 mai 1849, victoire aux élections à l'assemblée législative du parti de l'ordre, les royalistes ayant la majorité absolue. La Montagne démocrate sociale réussit à obtenir le tiers des sièges.

La troisième période du 28 mai 1849 au 2 décembre 1851. est celle de la République constitutionnelle et de l'Assemblée Nationale Législative. Elle comprend aussi trois sous-périodes, la troisième se divisant à son tour en quatre moments .

28 mai 1849-13 juin 1849. Lutte des petits-bourgeois de la Montagne contre la bourgeoisie et contre Bonaparte. Défaite de la démocratie petite-bourgeoise: le leader Ledru-Rollin dépose un acte d'accusation contre Bonaparte pour avoir soutenu militairement le pape et l'avoir aidé à réprimer la révolution à Rome. Echec de la manifestation de la gauche à Paris contre l'expédition de Rome le 13 juin et répression.

13 juin 1849-31 mai 1850. Dictature parlementaire du parti de l'ordre qui abolit le suffrage universel, mais perd le ministère parlementaire: Succès de la gauche aux élections législatives partielles le 10 mars 1850, Loi Falloux sur l'enseignement au bénéfice de l'Eglise catholiques le 15 mars. Nouvelle loi électorale le 31 mai 1850 qui réduit le corps électoral de 9 millions de votants à 6 millions.

31 mai 1850 - 2 décembre 1851. Lutte entre la bourgeoisie parlementaire et Bonaparte, qui s'achève par le coup d'Etat. Quatre moments divisent cette ultime période.

31 mai 1850 - 12 janvier 1851. Le parlement perd le commandement suprême de l'armée. Contrôle de la presse, Incapacité du parti de l'ordre monarchiste divisé en légitimistes et orléanistes de s'accorder sur l'éventuel successeur du roi Louis-Philippe mort le 20 août. Bonaparte se fait acclamer par l'armée au défilé de Satory aux cris de «Vive l'Empereur», le 10 octobre 1850. il forme le 31 octobre un ministère extra-parlementaire dirigé par d'Hautpoul. Le 3 janvier 1851, il destitue le général Changarnier de son commandement à Paris Protestation impuissante des parlementaires

12 janvier 1851 - 11 avril 1851. Le parlement ne peut pas récupérer la maîtrise du pouvoir administratif (nomination des fonctionnaires). Le parti de l'ordre perd sa majorité parlementaire indépendante. Il forme coalition avec ses ennemis de hier, républicains et Montagne. Nouveau gouvernement avec le banquier Fould aux Finances et Baroche à l'intérieur, tous deux acquis à Bonaparte.

11 avril 1851 - 9 octobre 1851. Tentatives de révision de la Constitution, de fusion des fractions royalistes, de prorogation de l'Assemblée. Le parti de l'ordre se décompose en ses différents éléments constitutifs. La presse bourgeoise et la bourgeoisie extra-parlementaire rompent avec la bourgeoisie parlementaire.

9 octobre 1851 - 2 décembre 1851. Rupture entre le parlement et le pouvoir exécutif Victoire de Bonaparte. Le parti de l'ordre, les républicains, les social démocrates s'opposent à la révision de la Constitution prévoyant d'abroger la clause de la limitation du mandat présidentiel à une seule mandature. Le 10 octobre Bonaparte annonce sa volonté de restaurer le suffrage universel. Le parti de l'ordre refuse et le ministère bonapartiste démissionne. Formation par Bonaparte du nouveau ministère Thorigny. Le 13 novembre Bonaparte annonce qu'il est favorable à la révision de la Constitution et à l'abrogation de la loi du 31 mai 1850. L'Assemblée rejette la proposition . Le parlement succombe abandonné par sa propre classe, l'armée, par toutes les autres classes. Déclin du régime parlementaire et de la domination bourgeoise. Fin du régime parlementaire, Coup d'Etat et victoire de Bonaparte. Parodie de restauration impérialiste.

Marx a organisé l'exposé en sept chapitres modelés sur sa propre périodisation. L'exposé n'est pas un simple récit d'événements politiques, institutionnels et sociaux. Le récit historique est tissé avec des développements consacrés aux classes, à leurs luttes, à leur conditionnement économique, au déplacement des rapports de forces et aux formations et renversements d'alliance, à la configuration de l'Etat. Ces développements forment la trame du canevas et donnent un relief et une profondeur au récit proprement politique. Ce tissage et cet entrelacs complexes n'aboutissent pas à une série de tableaux immobiles, mais sont emportés par un mouvement dramatique qui se joue à la fois sur ce que Marx nomme la «scène politique» et son arrière-plan social et économique .Les métaphores empruntées au registre du théâtre qui ouvrent le chapitre I ne sont pas des artifices de rhétorique. Elles ont un fondement intelligible qui est l'action humaine dont le théâtre est la mimesis, l'imitation reproductive, c'est-à-dire production de sens. La révolution de 1848 achève son prologue victorieux dans le drame de la défaite du prolétariat, dans l'écrasement de la première manifestation de la révolution sociale qui doit selon le Manifeste communiste rectifier, prolonger et achever la révolution bourgeoise.

Ce drame est vite devenu une comédie, une parodie de la grande révolution dont les acteurs sont les autres classes sociales et leurs partis politiques. Décidés à réaliser la république et élargir les droits politiques, à achever la révolution bourgeoise mal stabilisée politiquement, les autres acteurs s'éliminent les uns les autres par ordre décroissant de radicalité révolutionnaire, en fonction de renversement d'alliances. Les républicains purs et le parti de l'ordre monarchiste provisoirement rallié à la république éliminent , une fois le prolétariat chassé de la scène politique, les petits-bourgeois démocrates et socialistes, avec l'aide d'un parti bonapartiste naissant constitué autour du président de la République Louis Bonaparte. Le parti de l'ordre et les bonapartistes se divisent pour le pouvoir, et, aidé par le consensus massif de la paysannerie devenue nostalgique des idées napoléoniennes, soutenu par une masse de la bourgeoisie désirant le retour à la tranquillité propice aux affaires, Bonaparte chasse le parti de l'ordre. Tous unis contre le prolétariat révolutionnaire trop isolé, les partis et leurs classes de référence se fragmentent et se coalisent pour éliminer l'acteur encore trop révolutionnaire. Chacun se retourne contre l'allié de la veille sur lequel il s'appuyait pour le pousser dans le dos et le mettre hors-jeu en une sorte de comédie ballet et de mascarade des équivoques.

Le mouvement est celui d'une course descendante vers le coup d'Etat qui prive de liberté politique toutes les classes, y compris et surtout les fractions de la bourgeoisie qui avaient fait la révolution pour stabiliser politiquement et juridiquement leur pouvoir de classe. Ce processus fait apparaître la fragilité des conquêtes initiales en matière de libertés De nombreuses stations marquent cette chute qui font revenir la révolution en deçà de ses premiers objectifs limités. Il en va ainsi pour l'état de siège, pour la répression militaire et pénale, pour les lois liberticides sur la presse, pour la suppression provisoire du suffrage universel, emblème de l'insurrection de février 1848. À cela s'ajoutent le vote de la loi Falloux compromettant la laïcité de l'enseignement, le recours au contrôle culturel de l'Eglise, le repli des organisations ouvrières sur des pratiques corporatistes surveillées, l'autonomisation de l'appareil d'Etat et de son administration, le renforcement du pouvoir exécutif, la dictature personnelle légale.

Le chapitre I qui traite du prologue proprement révolutionnaire entre février et juin 1848 - est une introduction centrée sur le devenir et les formes des révolutions modernes. Une révolution limitée aux objectifs posés et non atteints par la révolution française est une révolution bourgeoise qui ne peut que singer la grande révolution. 1848 avec l'entrée en scène du prolétariat annonce et anticipe la révolution qui va au fond des choses la révolution prolétarienne. Le but de cette dernière est double: abolition des classes au moyen de la cessation de l'exploitation du travail, dépérissement de l'Etat bourgeois autonomisé et fin de la domination politique en tant qu'étatique. Marx a traité ces points dans le Manifeste communiste de 1848. Un problème fait énigme: comment expliquer qu'une grande nation s'est laissée surprendre et exproprier politiquement par un aventurier? Comment expliquer que la classe bourgeoise économiquement dominante a accepté d'abandonner la gestion politique à une dictature impériale?

Le chapitre II expose l'histoire de l'Assemblée constituante depuis la répression du mouvement ouvrier de juin 1848 jusqu'à sa chute le 28 mai 1849. L'hégémonie des républicains purs est celle de la dictature la plus dure de l'histoire française, mais elle a vite manifesté sa faiblesse devant le parti de l'ordre et les menées du nouveau président Bonaparte. Marx interroge alors, interrompant un instant le récit, la forme république comme régime politique. Dans le processus français, cette forme est acceptée par tous, y compris par les monarchistes du parti de l'ordre. Son contenu est indéterminé et fluctue au gré des rapports de forces. La République peut être en France aussi bien la forme de la dictature d'une bourgeoisie dure que la «la forme révolutionnaire de destruction de la société bourgeoise», alors qu'aux Etats Unis elle est la forme de conservation de son développement. La reprise du récit passe par l'analyse de la nouvelle Constitution. D'une part, celle-ci énonce les droits de l'homme et du citoyen, mais en les interprétant dans les limites de la propriété bourgeoise. D'autre part, elle repose sur une contradiction interne périlleuse en ce qu'elle laisse opposés l'un à l'autre l'Assemblée Législative et le pouvoir exécutif présidentiel, tous deux élus du suffrage universel. Marx analyse une première fois les raisons de l'élection à la présidence de Louis Bonaparte et assigne aux paysans le rôle de soutien massif (illusions impériales). Il fait apparaître le caractère paradoxal du parti de l'ordre qui surmonte ses divisions dynastiques dans l'unité de la république détestée. Ce parti sait faire jouer l'opinion publique en lançant des pétitions pour que l'Assemblée constituante se dissolve sans avoir rédigé les articles organiques prévus.

Le chapitre III a pour objet la période de l'Assemblée Législative de la nouvelle République du 22 mai 1849 au 13 juin 1849, phase très courte, mais significative en ce que la bourgeoisie et Bonaparte s'allient pour défaire les petits-bourgeois de la Montagne. La révolution poursuit sa phase descendante. Avant de reprendre le récit, Marx donne des considérations générales sur le cours «rétrograde» du cours de la révolution sous l'Assemblée Législative et explicite les antinomies qui la déchirent et en font une période de grisaille sans dignité politique et même «une caricature d'ombres sans corps». Marx en fait la liste impitoyable: constitutionnels qui conspirent contre la Constitution; révolutionnaires autoproclamés de la Montagne qui ne savent pas lutter ni dans le parlement ni dans la rue alors qu'ils condamnent l'intervention française à Rome, entreprise au mépris du droit reconnu des peuples à disposer d'eux-mêmes; royalistes divisés qui ne peuvent s'unir que sous l'unité de la république ; une république qui n'est qu'une combinaison sous étiquette impériale de restauration, et de Monarchie de Juillet; piétinement répétitif des forces politiques; «passions sans vérité, vérité sans passions»; et enfin recours à l'armée. Le récit reprend avec l'analyse des résultats des élections de 1849 qui tout en donnant la majorité au parti de l'ordre assure un tiers des sièges à la Montagne. Marx fait apparaître la réalité sociale et économique sous-jacente en présentant le tableau des deux partis antagoniques de la période, le parti de l'ordre et ses composants, la Montagne devenue comme parti démocrate et social et sa synthèse manquée de ses deux éléments. Le récit se conclut par la victoire du parti de l'ordre, capable de mieux comprendre la conjoncture que son adversaire prisonnier de ses illusions. La Montagne appelle à une insurrection qui fait fiasco le 13 juin 1849 et lui vaut une répression. Elle cesse d'être un acteur effectif de la scène politique.

Le chapitre IV relate la vie de l'Assemblée Législative du 13 juin 1849 jusqu'à la loi électorale du 31 mai 1850. Marx décrit d'abord les péripéties parlementaires, Bonaparte renvoyant le ministère Barrot issu du parti de l'ordre qui perd le contrôle du pouvoir administratif. Marx insère à ce propos une réflexion sur les rapports organiques de la bourgeoisie à l'appareil d'Etat qu'elle doit accroître. Il souligne l'habileté politique de Bonaparte qui temporise et ne tente pas d'exploiter immédiatement cet avantage. Une nouvelle pause permet de comprendre le ressort contradictoire de la compréhension de la situation propre à la bourgeoisie: mue par la peur du socialisme elle saisit un élément décisif de la nouvelle conjoncture historique, elle se méfie alors des conséquences de son propre libéralisme politique qui est un élément de la conjoncture. Pour conserver son pouvoir social elle est prête à renoncer à l'exercice direct de sa puissance politique. Le récit se poursuit avec l'examen de la dictature du parti de l'ordre. Pour se prémunir des mauvaises surprises du suffrage universel (bonne tenue de la Montagne lors des élections complémentaires du 15 mars 1850) et du retour sur la scène de la petite bourgeoisie, le parti de l'ordre vote la loi électorale qui supprime le suffrage universel et rétablit le cens, le 31 mai 1850.

Le chapitre V entame le récit du dernier acte, en sa première phase, la lutte qui oppose la bourgeoisie parlementaire à un Bonaparte prêt à passer à l'initiative entre le 31 mai 1850 et le 11 avril 1851. Marx ici soutient le récit en relatant les faits qui attestent l'offensive du Président, directe et directe (affaire de la liste civile, affaire de la revue militaire à Satory qui voit des soldats achetés à coup de saucisson et de vin crier «vive l'Empereur»). Marx insère en ce récit des considérations sur les pratiques qui permettent à Bonaparte de se donner des moyens, notamment en organisant une milice à sa dévotion, la «Société du 10 décembre», formée de membres du sous-prolétariat ou Lumpenproletariat. Le parti de l'ordre ne réagit pas et n'exploite pas les affaires crapuleuses qui révèlent la corruption de Bonaparte (affaire e la loterie de l'Elysée, affaire Mauguin). Bonaparte en profite pour accaparer le pouvoir militaire en destituant de ses fonctions le général Changarnier, hostile à ses tentatives. Le parti de l'ordre réagit en faisant voter la défiance le 18 janvier 1851, sans aller plus loin. Le parti de l'ordre est contraint de faire alliance avec la Montagne, mais il commence à se désagréger. Le chapitre se conclut par une critique acerbe du «crétinisme parlementaire» qui enferme les partis dans leur monde et les empêche de comprendre l'histoire en acte. Après le parti social-démocrate, le parti de l'ordre se révèle à son tour incapable d'agir. Bonaparte peut ainsi présenter un nouveau ministère anti parlementaire et préparer le coup d'Etat (21 avril 1851).

Le chapitre VI est le récit de la fin de la République depuis l'échec de la révision de la Constitution (juillet) jusqu'au coup d'Etat du 2 décembre 1851. Marx expose comment la question de la révision de la Constitution divise le parti de l'ordre. En présentant une révision qui permet au président de briguer un second mandat, le projet ajourne la possibilité d'une restauration de la monarchie supposée être le but de ce parti. La question de la dynastie –monarchie des Bourbon ou monarchie des Orléans- achève de fragmenter le parti de l'ordre qui en fait réunit contradictoirement les intérêts de l'aristocratie financière et ceux de la grande bourgeoisie industrielle. La révision est repoussée, mais la bourgeoisie extra-parlementaire retire son soutien à la bourgeoisie parlementaire. Marx analyse sa réaction à la petite crise commerciale : la bourgeoisie veut la tranquillité et la fin de la confusion politique. Elle se rallie à Bonaparte qui est partisan par ailleurs du rétablissement du suffrage universel supprimé par le parti de l'ordre. Elle se résigne à ne pas exercer directement le pouvoir politique. Le coup d'Etat est donc prêt. Marx récapitule toutes les erreurs du parti de l'ordre, abandonné par sa classe et honni des autres forces sociales et politiques. La dictature est la seule solution pour en finir avec l'instabilité. Le chapitre se termine avec la périodisation de l'histoire de la république et de la révolution.

Le chapitre VII est une conclusion consacrée à l'examen de la nature du régime bonapartiste qui est l'actualité présente et à la présentation des perspectives de la révolution prolétarienne. Le récit se fait interprétation et prospective. Marx commence par examiner les raisons de l'échec de la bourgeoisie orléaniste. Elles sont assignées au fait que Bonaparte a retourné ses armes –la peur du socialisme et l'aspiration à la tranquillité- contre elle-même, en neutralisant les républicains et la Montagne par un mélange de répression (état de siège, arrestations) et de légitimation démocratique bien utilisée (suffrage universel).

L'avenir n'est pas cependant bouché. Si le prolétariat n'a pas bougé pour défendre une république bourgeoise qui l'a durement réprimé, la révolution va au fond des choses. Le bonapartisme a parachevé le processus de renforcement du pouvoir exécutif qui a été en définitive l'œuvre de la révolution. Ce pouvoir d'Etat séparé et autonomisé en machine est désormais l'adversaire du prolétariat qui peut vaincre à la condition de sortir de l'isolement, du «solo funèbre» de juin 1848 de produire un bloc populaire avec la masse des paysans aujourd'hui soutien du bonapartisme. Marx insiste sur la transformation de l'immense appareil d'Etat devenu indispensable à toutes les fractions de la bourgeoisie: c'est lui que doit investir la révolution de l'avenir.

Il faut enfin aborder la question de l'énigme initiale: comment un individu médiocre a-t-il pu parvenir au pouvoir et faire accepter une dictature apparemment opposée aux idées révolutionnaires? La réponse ne peut pas se trouver seulement dans la peur du socialisme et dans le ralliement misérable de la bourgeoisie extra-parlementaire au nouvel ordre impérial. C'est le soutien massif de la petite paysannerie parcellaire qui est la base de dictature. Marx fait l'histoire de cette classe qui est une masse amorphe ne trouvant son identité que dans le chef populaire. Cette histoire part de la révolution française et du premier Empire. Crée par la révolution et l'Empire cette masse s'est cimentée autour des «idées napoléoniennes» (propriété de la parcelle, gloire militaire, ordre catholique). La situation économique a détruit les conditions d'existence matérielle de cette masse. Elle peut désormais faire l'expérience de sa déchéance et procéder à la critique de son imaginaire bonapartiste.

Marx conclut en évaluant la tâche politique de Bonaparte. Elle est contradictoire en ce que Bonaparte doit faire des promesses intenables à toutes les classes et les mécontenter. Il est voué à produire un désordre autodestructeur.

Les acteurs de la tragi-comédie.
Société civile, classes et fractions de classes.
La lutte des classes et la représentation
politique des classes

1. Le principe de l'analyse: co-variation tendancielle des intérêts de classes et de leur représentation politique

La société civile en son articulation et opposition à l'Etat est le présupposé de la scène politique. C'est en son sein que se forment les acteurs sociaux et économiques qui ont à réaliser leurs rapports de forces économiques en rapports politiques. Le XVIII Brumaire utilise et redéfinit des concepts empiriques en concepts théoriques politiques. Il ne se développe pas dans le cadre de la théorie générale de l'histoire universelle dont dispose Marx. Il ne se formule pas en termes de mode de production, de base économique et de superstructures étagées sur deux niveaux. Tout se passe comme si la confrontation directe avec la lutte politique de classes et l'histoire concrète, comme si l'obligation de produire un récit imposait le recours à une conceptualité plus ancienne et critiquée.

Rappelons que pour Hegel les activités humaines ne sauraient se concentrer dans le couple Société civile – Etat puisque ces structures sont précédées à titre de présupposées par le droit avec sa catégorie de personne et l'éthique avec sa catégorie de sujet moral doté d'une liberté intérieure. Société civile et Etat s'inscrivent comme les deux derniers moments de ce que Hegel nomme la Sittlichkeit, l'éthicité ou l'ensemble des mœurs objectivées, disons la sphère éthico-politique. La famille en est la condition, mais elle est dépassée et intégrée en ces deux ensembles. Marx ne prend pas en compte la structure logique des Principes de la philosophie du droit. Il simplifie pour reprendre l'étude des rapports de la société civile et de l'Etat politique. Die bürgelische Gesellschaft est l'ensemble des activités du travail moderne et d'auto-organisation sociale fondées sur le nouveau lien social impliqué par une division du travail qui ne connaît d'abord que des hommes abstraits distribués à des places distinctes du mécanisme économique producteur de richesses sous la forme de marchandises. Ce mécanisme supposé dépendre du vouloir libre des individus se constitue en puissance objective qui les intègre et les dépasse. Il impose à chacun la contrainte de servir comme instrument spécialisé pour satisfaire les besoins des autres et obtenir ainsi les moyens de satisfaire les siens. La société civile ne se réduit pas à ce mécanisme du travail abstrait. Elle informe cette division en regroupant les «hommes», ces fils de la société moderne, en des classes socio-professionnelles, agriculture, industrie et commerce, bureaucratie. Ces classes s'auto-organisent et reçoivent de l'Etat le droit de traiter de leurs inévitables conflits et de se protéger des aléas du mécanisme impitoyable de la production moderne. Hegel est le premier à penser l'économie politique qui est la nouvelle science de cette réalité nouvelle. Cette pensée est une critique en ce que Hegel nomme la société civile Etat extérieur de l'entendement. Cette société est celle de la scission, des déchirements, des divisions entre intérêts privés, intérêts de classes et de corporations. Et surtout elle est structuralement incapable d'assimiler tous les «hommes». La crise économique et sociale n'est pas un phénomène de conjoncture, elle est structure, elle désassimile une masse d'hommes, privés de travail et de dignité. La société civile se révèle marâtre et négatrice de l'humanité de ces «hommes» qui sont supposés la constituer. Hegel nomme Pöbel, plèbe ou populace. La fonction de l'Etat est d'intégrer comme citoyens tous ces «hommes libres», de les faire membres d'une communauté politique à qui ils doivent obéissance, mais qui en retour leur doit les moyens de retrouver leur dignité et leur subsistance en cas de malheur économique et social. L'Etat hégélien est au-delà des scissions de l'entendement, il est une instance raisonnable et produit une totalité éthique et politique en perpétuelle unification. Il est un Welfare State avant la lettre, un Etat de bien-être, un Etat social de droit. Marx doute de sa capacité de réconciliation et reprend l'anatomie de la société civile en ses rapports de production reposant sur l'exploitation du travail. Il en fait apparaître la structuration en classes antagonistes et identifie le prolétariat comme classe investie de la fonction de s'emparer du pouvoir d'Etat et de conduire à la disparition des classes au sein d'une association libre d'individus libres «pleinement développés. C'est depuis Marx que le mot allemand de bürgelische Gesellschaft traduit par société civile se traduit désormais par «société bourgeoise» avec sa connotation critique.

Le XVIII Brumaire donne une analyse des classes de la société bourgeoise, acteurs de la Révolution de 1848. La théorie générale concentre l'analyse autour des deux classes fondamentales du mode de production capitaliste, bourgeoisie capitaliste et prolétariat salarié, travail et capital. Le récit historique introduit la complexité du concret et différencie entre ces deux pôles plusieurs classes saisies en leur spécificité «actuelle». Il différencie et introduit le concept de fraction de classe, voire de bloc de classes. Il distingue ainsi le prolétariat, la petite bourgeoise (commerce, artisans, ouvriers qualifiés, intellectuels mineurs), la grande bourgeoisie industrielle, l'aristocratie financière et foncière, la masse paysanne, la bureaucratie et le sous-prolétariat. Il tente de construire un système de représentation politique pour ces classes et fractions de classes.

Le principe en est donné à propos du parti de l'ordre, parti monarchiste condamné à accepter la république, unifiant autour de ce régime ses composants, légitimistes et orléanistes. Il fait jouer le ressort de la fausse conscience. Les deux partis monarchistes s'imaginent qu'ils sont en profondeur unis par le même mode de penser, les mêmes sentiments, la même philosophie de l'ordre social et politique, et qu'ils ne sont séparés que par une divergence relative à la dynastie à restaurer. Cependant ils découvrent la vérité de l'opposition de leurs intérêts qui fait des uns des bourgeois attachés à la rente foncière et à la banque et des autres des bourgeois industriels. «Les faits prouvèrent par la suite que ce fut bien plutôt leurs intérêts opposés qui empêchèrent la réunion des deux dynasties. Et de même que dans la vie privée on distingue entre ce qu'un homme pense et dit de lui-même de ce qu'il est et fait en réalité, de même, et à plus forte raison, convient-il dans les luttes historiques, de distinguer la rhétorique et les chimères des partis d'une part, de leur véritable nature et de leurs véritables intérêts d'autre part, entre ce qu'ils s'imaginent être et ce qu'ils sont réellement. Orléanistes et légitimistes se sont côtoyés dans la république avec les mêmes prétentions. Si chaque parti voulait imposer contre l'autre la restauration de sa propre dynastie, cela signifiait uniquement que chacun des deux grands intérêts qui divisent la bourgeoisie – propriété foncière et capital - cherchait à restaurer sa propre suprématie et à rétablir la subordination de l'autre» (XVIII B. p. 463).

Grosso modo les classes sociales n'ont d'existence historique active que si elles parviennent à traduire leurs intérêts de classe en formes et forces politiques, en partis au sens large. C'est dans la lutte politique que la puissance économique trouve son langage. Cela veut dire aussi qu'une classe non unifiée autour de ses intérêts économiques ne pourra pas être une force politique, ni recevoir de sa puissance politique sa constitution de classe acteur. La relation de co-variation entre la classe au plan économique et son ou ses partis au plan politiques se lit dans les deux sens. Ce qui importe est l'unité de ces deux éléments. Il pourra se produire en une conjoncture donnée que des classes demeurent des classes sans parti et que des partis qui perdent leur base sociale et économique

2. Le prolétariat, son émergence épocale
et son immaturité actuelle

Le prolétariat, paradoxalement, ne fait pas l'objet de différenciations en fractions de classe. Le monde ouvrier n'est pas analysé finement. Marx présuppose le Manifeste. Le prolétariat demeure une classe encore extérieure à la société. Il est utile de prendre en compte deux autres textes contemporains qui éclairent certains aspects. Le premier est le Discours sur le libre-échange de 1848: il insiste sur la concurrence que le capital impose aux ouvriers et sur le statut de matière exploitable qu'il leur fait en tentant de les persuader que la liberté de commercer et d'entreprendre est le tout de la liberté (Marx Œuvres IV, Politique, édition Rubel, Paris. Pléiade, Gallimard, p.154).

Le second texte est l'opuscule Travail salarié et capital de 1849, texte de conférences faites par Marx devant un public d'ouvriers. Il a le mérite de fonder en quelque sorte l'analyse historique de l'opposition de classe en recourant à la conceptualité de la théorie générale. Il caractérise la condition de travailleur salarié de nouvel «esclavage», contradiction vivante de la représentation libérale de la liberté. Le prolétariat subit une domination structurale inscrite dans le «rapport social de production» moderne. Marx est sur le point de découvrir la plus-value lorsqu'il explique que «le salaire n'est pas la part du travailleur dans la marchandise qu'il a produite. Le salaire est la part de la marchandise déjà existante avec laquelle le capitaliste achète, pour son usage, une certaine somme de travail productif» (idem. p. 203). Cela signifie que le travail n'est plus extérieur au capital et à la société capitaliste, il en est une partie intégrante et surtout intégrée sous la domination du capital. Cette analyse relève de la problématique de la théorie générale dont on voit que Marx poursuit l'élaboration. Elle n'a pas encore d'effet politique, mais elle se révélera décisive en ce qu'elle obligera à revoir à la baisse la puissance spontanée de bouleversement dont est créditée une classe extérieure et entièrement dépossédée de tout. La conscience d'extériorité est à la base de la croyance en une pratique de la révolution en permanence qui est celle de Marx et qui conduit à l'idée d'un acte intégralement résolutoire. Le travail salarié est encore posé par le capital comme sa condition interne et non pas comme capable de se soumettre le capital.

Pour le capitalisme, les rapports de production bourgeoise sont ceux qui lient le travail salarié au capital.
Une somme de marchandises, de valeurs d'échange, se transforme en capital par le fait de subsister comme puissance d'une partie de la société qui se conserve et s'accroît en s'échangeant contre le travail vivant immédiat. L'existence d'une classe qui ne possède rien en dehors de sa capacité de travail est une condition nécessaire du capital.
C'est seulement grâce à sa domination sur le travail immédiat que le travail accumulé, passé, matérialisé, se change en capital.
(Marx, Travail salarié et capital. Œuvres IV, Politique I, 1994, p. 212)

En février 1848, cette classe se manifeste sur la scène politique et fait entrevoir la possibilité d'une transformation de la société bourgeoise à partir d'un contenu nouveau en s'insurgeant contre l'Etat. Le prolétariat déborde la campagne d'agitation de la bourgeoisie centrée sur les libertés politiques. Ce sont les ouvriers qui imposent la République avec surtout à leurs côtés la bourgeoisie républicaine et qui, comme le disent Les Luttes de classes en France, plus explicites sur ce point, «projettent toutes les autres classes sur l'orbite du pouvoir politique pour jouer en personne sur la scène révolutionnaire.» (Marx, Les luttes de classes en France, Œuvres IV, Politique I. Edition Maximilien Rubel. Paris. Pléiade, éd. Gallimard, 1994. p.240, cité ensuite LCF). La République est supposée satisfaire des revendications spécifiques qui concernent le travail - du travail pour tous et un travail en des conditions de dignité- et créer les conditions d'un accomplissement des droits de l'homme. C'est la percée ouvrière qui oblige à ajouter à la liberté et à l'égalité la fraternité qui devient ainsi la devise de la nouvelle République. L'enthousiasme est général et les ouvriers rêvent un moment de la fraternisation universelle.

Marx demeure toutefois critique. L'émergence prolétarienne se fait en des conditions objectives d'immaturité. La conscience de classes pour soi du prolétariat est pleine des idéaux révolutionnaires, mais elle n'est pas accompagnée du savoir de leurs conditions. Ce savoir leur aurait permis de saisir les limites bourgeoises de leurs revendications. L'organisation du travail ne peut être en 1848 que l'organisation bourgeoise. Le ministère du travail ne peut être que celui de l'impuissance et des vœux pieux. Les Ateliers nationaux réclamés par les prolétaires n'ont pas d'avenir productif. La critique de ces illusions est alors nécessaire, mais elle n'est possible que sur la base de l'expérience et de la réalisation des conditions économiques. Le surgissement spontané de l'action d'une classe révolutionnaire se fait dans l'élément d'une conscience nécessairement illusionnée, d'une vie à la poursuite de sa compréhension.

«Dès qu'elle s'est soulevée, une classe où se concentrent les intérêts révolutionnaires de la société trouve aussitôt sans sa propre situation le contenu et la matière de son activité révolutionnaire : des ennemis à abattre, des mesures à prendre, dictées par les besoins de la lutte; les conséquences de ses propres actes l'entraînent plus loin. Elle ne se livre à aucune exploration théorique sur sa propre tâche. La classe ouvrière française ne se trouvait pas en cette situation, elle était encore incapable d'accomplir sa propre révolution.»
(LCF. p.246)

En fait, le prolétariat français était peu développé, tout comme l'était aussi peu la classe qui conditionne son développement, la bourgeoisie industrielle, encore soumise à l'aristocratie financière. Le prolétariat et les classes alors alliées ont fait la révolution de février contre cette aristocratie. La bourgeoisie française n'avait pas encore constitué son propre marché national, elle n'avait pas pénétré suffisamment la société, et a fortiori elle n'avait pu se projeter à la conquête d'une partie du marché mondial, ce qui est le test de sa puissance historique. Le prolétariat était concentré seulement en quelques grandes villes – Paris, Lyon -.

«Le développement du prolétariat industriel dépend en règle générale du développement de la bourgeoisie industrielle. C'est seulement sous la domination de celle-ci qu'il accède à cette existence d'ampleur nationale qui lui permet d'élever sa révolution à une hauteur nationale; c'est alors seulement qu'il crée les moyens de production modernes qui deviennent autant d'instruments de sa libération révolutionnaire. Seule sa domination extirpe les racines matérielles, et prépare le terrain sur lequel une révolution prolétarienne est possible.»
(LCF. 247)

Le prolétariat a seulement manifesté son existence en affrontant directement les «formes d'exploitation secondaires du capital». Il ne pouvait pas se confronter à un capital qui en était encore à constituer le marché national. Février 1848 est un commencement qui est en attente d'un recommencement plus fort, fonction lui-même d'une expansion nationale de l'industrie capitaliste. «La lutte contre le capital dans sa forme moderne développée, à son point culminant, la lutte du salarié industriel contre la bourgeoisie industrielle, est en France un événement partiel». Pour des raisons de structure le prolétariat demeurait isolé en tant que porteur de l'intérêt révolutionnaire nouveau. Les classes potentiellement alliées, -paysannerie pauvre et petite bourgeoisie – poursuivaient des buts autres définis par leur lutte contre l'aristocratie financière et foncière, contre l'usure dans les campagnes, l'hypothèque, la faillite dans les villes. Toutes voulaient la République et ne pouvaient encore identifier l'adversaire dans le capital. Toutes se rassemblaient autour du drapeau tricolore, non du drapeau rouge. Cette immaturité se marque dans le fait que le prolétariat n'est pas encore représenté politiquement, qu'il n'est pas organisé en parti. Il agit spontanément trouvant ses moyens en des associations ouvrières, des clubs de conspirateurs ses moyens. Blanqui, figure respectée de Marx, est le seul dirigeant digne de ce nom.

Toutefois son action fut celle d'un surgissement grandiose et porteur d'avenir. Cette grandeur qui ouvre une époque apparaît dans sa défaite en juin 1848. En posant dans la confusion la question du travail le prolétariat pose celle de son émancipation et il sème la peur au sein des classes dominantes, anciennes et nouvelles, qui redoutent leur mise en question. En se soulevant contre la fermeture des Ateliers nationaux, il oblige la République se donner un contenu déterminé, qu'elle soit objet d'un amour enthousiaste de la part des républicains bourgeois «purs» ou des petits-bourgeois démocrates et sociaux de la Montagne ou objet d'un consensus résigné des fractions bourgeoises: sera-t-elle ou non République sociale? La réponse sera la répression violente de l'insurrection par une alliance de fait de partis, à la tête desquels se placent les Républicains purs en accord avec le parti de l'ordre, dans l'indifférence des campagnes et de la province. Tous contre un. Le prolétariat fait l'expérience de la résolution du bloc des classes qui cherchent l'affrontement pour mater durablement les ouvriers et leur imposer l'ordre «C'est la bourgeoisie qui força le prolétariat de Paris à s'insurger en juin» pour «détacher la République de ses concessions socialistes» initiales. La défaite du prolétariat en juin est le «lieu de naissance de la République bourgeoise». (LCF. p.259). La lutte de classes est imposée par la bourgeoisie, non l'inverse.

Dure leçon qui écartera durablement en France le prolétariat de la république synonyme de dictature de classe. En tout cas est posée une fois de plus la question des idéaux formels de la révolution française, de leur sens bourgeois et, particulièrement, celle de la fraternité, devenue le troisième élément de la devise républicaine. Marx explose littéralement dans un texte écrit à chaud du 29 juin 1849, article de la Nouvelle Gazette Rhénane, intitulé «La Révolution de Juin».

La «fraternité », cette fraternité des classes opposées dont l'une exploite l'autre, cette «fraternité» proclamée en février, inscrite en majuscules au fronton de Paris, sur chaque prison, sur chaque caserne - son expression vraie, pure, prosaïque -, c'est la guerre civile, la guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre entre le travail et le capital.(…)
La fraternité dura le temps que l'intérêt de la bourgeoisie fraternisât avec celui du prolétariat.(…) La révolution de Février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie généralisée, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté sommeillaient paisiblement à l'état embryonnaire, parce que le combat social qui en constituait l'arrière-plan n'avait atteint qu'une existence impalpable, l'existence des mots et des phrases. La révolution de Juin, c'est la révolution hideuse, la révolution répugnante, parce que les phrases dont fait place à la réalité, parce que la République a mis à nu la tête du monstre lui-même en lui arrachant la couronne qui la protégeait et la cachait.
(Marx. Œuvres IV. Politique I. p.15) .

Leçon féconde en sa tragédie: le prolétariat s'est montré capable de «la plus formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille entre les eux classes qui divisent la société moderne. C'était un combat pour l'anéantissement de l'ordre bourgeois. Le voile qui recouvrait la république se déchirait» (LCF. p.261). Le seul acte héroïque de ce qui fut une tragi-comédie est joué par le prolétariat qui doit apprendre de sa défaite même. Cette défaite signifie toutefois dans l'immédiat la sortie de la scène politique. La classe a devant elle le processus de sa formation en parti politique et le problème de ses alliances, de la constitution d'un nouveau bloc de classes. Elle essaiera par la suite de soutenir sans succès la Montagne et les couches placées au-dessus lors des moments chauds. Le prolétariat «s'allie à elle», et partage les défaites que les divers partis subissent les uns après les autres. Le prolétariat n'a plus qu'à «se lancer dans les expériences doctrinaires, banques d'échanges, associations ouvrières ; donc dans un mouvement où il renonce à bouleverser le vieux monde à l'aide de ses propres moyens ; il cherche plutôt à accomplir son salut derrière le dos de la société, en privé, dans les limites restreintes de ses conditions d'existence ; aussi échoue-t-il nécessairement.» (XVIII B. p. 451).

Il demeure acquis néanmoins que la complication des rapports de classes et des fractions de classe se pense désormais historiquement à partir du rôle central joué par le conflit entre les deux classes fondamentales. Ce dernier surdétermine tous les autres. Sur ce point décisif la théorie générale est vérifiée par le récit.

3. Aristocratie financière, bourgeoisie industrielle ou la lutte des fractions de la classe dominante dans le parti de l'ordre

La Révolution de Février s'est faite cependant sous l'impulsion politique immédiate de républicains modérés réunis autour du journal Le National. La lutte de classes en France donne une analyse de la situation prérévolutionnaire qui éclaire mieux le processus relaté par le XVIII Brumaire, silencieux sur ce préambule. Les républicains modérés (Thiers), soutenus par la petite bourgeoisie ultra-républicaine (Ledru-Rollin), désiraient participer au pouvoir accaparé sous la dynastie orléaniste par l'aristocratie financière en alliance avec les propriétaires fonciers.

En fait, ces républicains représentaient de manière médiate les intérêts de la bourgeoisie industrielle encore peu développée. La liberté politique se liait à la liberté économique. L'aristocratie financière tenait les ministères et l'administration. Elle vivait de l'endettement de l'Etat et du crédit public. Elle exploitait la construction de chemins de fer et contrôlait la Bourse sans réellement financer l'industrie par le crédit privé. Le mécontentement des industriels était d'autant plus aigu que l'activité économique subissait les effets de la crise générale du commerce et de l'industrie commencée en Angleterre en 1845, empêchant la masse des gros fabricants et commerçants de se lancer sur le marché extérieur. Repliés sur le marché national, les uns et les autres créèrent de grands établissements qui ruinèrent épiciers et boutiquiers. Les élections à l'Assemblée Nationale Constituante donnent la majorité aux républicains purs, mais les orléanistes se convertissent provisoirement à la République et acceptent de faire droit aux intérêts de la bourgeoisie industrielle.

Marx flotte cependant sur la question de la représentation de cette bourgeoise industrielle. Si dans Les Luttes de Classe en France, l'aristocratie de la finance est présentée comme classe appui de la Monarchie orléaniste, dans le XVIII Brumaire c'est une partie de la bourgeoisie industrielle qui se fait orléaniste au sein du parti de l'ordre, vainqueur le 13 mai 1849 lors des élections législatives. L'aristocratie financière, de son côté, se range dans les rangs des légitimistes. Quoiqu'il en soit, après ces élections, la bourgeoisie industrielle dispose dans une certaine mesure de la représentation des républicains purs pour éliminer le danger prolétarien. Marx n'use pas de son principe de co-variation de manière mécanique comme le prouve de déplacement de la représentation de la bourgeoisie industrielle.

Il se peut même que des forces politiques relativement importantes comme le groupe des républicains purs réunis autour journal Le National, se réduise à «une coterie d'avocats, de journalistes et intellectuels», qui a conduit l'agitation pour une réforme électorale avant février et qui a soutenu la répression de juin 48. Ce groupe intervient de manière décisive pour déterminer le contenu de la République à peine née: avec le général républicain Cavaignac, il a pour fonction de réprimer le «socialisme» au nom de l'ordre, de la propriété privée sous toutes ses formes. Son action contribue à transformer la république rêvée en république terroriste, celle de la dictature bourgeoise. Ce zèle bourgeois ne suffit pas pour maintenir les républicains purs en situation de responsabilité. La présidence de la république échoit le 10 décembre 1848 à Louis Bonaparte qui peut capitaliser le mécontentement de la paysannerie à qui le gouvernement provisoire républicain demande de payer les dettes publiques par des impôts supplémentaires. Les élections pour l'Assemblée Nationale Législative, au suffrage universel, donnent le 13 mai 1849 la majorité au parti de l'ordre, monarchiste de cœur et républicain par nécessité. La coterie des républicains sort de la scène pour longtemps, jusqu'à la chute de l'Empire en 1870.

C'est la lutte pour la conquête et l'exercice du pouvoir qui donne forme politique aux classes. Celles-ci ne préexistent pas comme des réalités déjà formées qui décideraient d'entrer en lutte, c'est la lutte politique qui les forme et leur permet de définir, aux illusions près, leurs intérêts et leurs conceptions, leurs objectifs. Le parti de l'ordre trouve ainsi son unité provisoire dans la république et sait en cette phase utiliser sa force parlementaire pour «exercer un pouvoir plus absolu et plus dur sur les autres classes de la société qu'ils ne l'aient jamais fait sous la Restauration ou sous la monarchie de juillet, un pouvoir qui n'était en réalité possible que sous la forme de la république parlementaire». (XVIII B, cité. p.465).

Etat de siège, condamnations et déportations, visent les ouvriers et les petits bourgeois républicains et sociaux activistes. Mais le vote de la loi Falloux qui donne le primat à l'enseignement privé catholique sur l'enseignement laïc, l'intervention militaire contre la république romaine à peine née, et le soutien à la papauté en violation du droit à peine reconnu des peuples à disposer d'eux-mêmes, sont dirigés contre tous les partisans de la République laïque. Louis Bonaparte joue profil bas et commence ses préparatifs impériaux, tout en soutenant le combat contre «les ennemis de la société» Le parti de l'ordre manœuvre alors avec habileté et réussit à sortir de la scène le seule force d'opposition alors politiquement active, le parti petit-bourgeois «social-démocrate» de la Montagne en l'entraînant dans une manifestation de rue mal organisée et vite réprimée le 13 juin 1849. Il pousse son offensive au nom de la propriété privée, de la religion, la famille, conditions de sa domination en supprimant le suffrage universel et en rétablissant le suffrage censitaire (réduction du corps électoral de 9 millions de votants à 6), La scène politique ouvre un espace de jeu et il revient à la prudence des acteurs d'agir efficacement.

Cette victoire fut de courte durée. Louis Bonaparte prend en effet des initiatives sur tous les fronts. Il procède à la nomination de ministères n'appartenant pas à la majorité parlementaire, il mène une campagne de séduction de l'armée, en affichant des préoccupations sociales. Il exploite la mythologie impériale vive dans les campagnes, et, il se fait peu à peu l'interprète des milieux de l'industrie tous demandeurs de la «tranquillité», nécessaire à la reprise des activités après la fin de la crise précédente. Le parti de l'ordre perd successivement le pouvoir administratif décisif qui est le contrôle de l'appareil d'Etat et de son immense bureaucratie en expansion. Il est contraint d'abandonner le pouvoir militaire après la destitution de Changarnier. Marx insiste sur les contradictions finalement mortelles de la politique de ce parti. Divisé par la querelle dynastique, il ne réagit pas en temps opportun à un pouvoir exécutif qui use de toutes ses prérogatives légales et joue à la marge de la Constitution. Le parti de l'ordre ne peut pas réagir parce que lui-même entend user de la Constitution républicaine pour mieux la violer le moment venu et restaurer la monarchie. De même, cette division politique révèle et reproduit, produit à nouveau l'opposition des intérêts opposés des deux fractions de la classe dominante représentées, aristocratie financière légitimiste et bourgeoisie industrielle orléaniste. La lutte politique de classes affecte la classe dominante en vue de l'hégémonie d'une de ses fractions sociales et économiques. L'Etat organise cette lutte qui est conditionnée par l'attitude à avoir face au monde du travail.

La résolution politique de ces contradictions se produit lorsque la question de la révision et du rétablissement du suffrage universel est posée par Louis Bonaparte. La résolution est soutenue et accompagnée par le refus de confiance que la bourgeoisie hors du parlement manifeste à l'égard à ce qui n'est plus son parti. La crise de représentation réelle s'aggrave. Le parti de l'ordre est isolé pour défendre la Constitution en refusant sa révision. L'alliance passagère avec les républicains socio-démocrates de la Montagne ne suffit pas, d'autant que le parti de l'ordre avait refusé de donner suite à un projet d'amnistie en faveur de tous les prisonniers politiques. Aucune force ne se manifeste donc le 2 décembre 1851 en faveur de la République abattue par le coup d'Etat. Les ouvriers n'attendent, en effet, rien de la république bourgeoise et ne songent qu'à survivre par leur travail. Les socio-démocrates sont en fait impuissants.

Le parti de l'ordre montre qu'il n'a plus de stratégie politique, une fois qu'il se soit lui-même auto-avili en avilissant le parlement et qu'il ait perdu son soutien social. Le récit laisse ainsi une part importante au jeu des possibles, à la contingence propre aux rapports de forces politiques, aux surprises imprévues de la théorie générale. La surprise réside dans l'incapacité des partis bourgeois à stabiliser leur forme de domination politique sous la forme de la république parlementaire et dans leur recours consenti à une solution d'ordre, à la dictature plébiscitaire qui leur ôte le pouvoir politique direct et leur impose un régime dominé par un exécutif fort et un aventurier simplement habile. La situation se bloque en raison de cette impuissance qui ouvre la voie à la dictature bonapartiste. Le parti de l'ordre a achevé de montrer qu'«il ne savait ni régner, ni servir, ni vivre, ni mourir, ni supporter la république, ni la renverser, ni maintenir la constitution, ni la jeter bas, ni collaborer avec le président, ni rompre avec lui». (XVIII B. p. 512). Mais c'est à la bourgeoisie non parlementaire, celle qui commence à dominer la société, et qui rallie Bonaparte que Marx réserve son jugement le plus dur.

«Ce parti bourgeois qui demande à ses représentants de remettre sans la moindre résistance le pouvoir militaire des mains de son propre parlement aux mains d'un aventurier n'était pas digne des intrigues ourdies en sa faveur. Il prouvait que la lutte pour la défense de ses intérêts privés, de ses propres intérêts de classe, de son pouvoir politique ne faisait que l'importuner et le contrarier en gênant ses affaires privées.» (XVIII B. p. 514). La république n'est donc pas en France ce qu'elle est aux Etats-Unis, la forme normale de conservation de la société bourgeoise, mais elle est «la forme révolutionnaire de destruction de la société bourgeoise» (p. 446). Le récit se donne donc un espace concentré de comparaison pour évaluer la nature des formes politiques modernes. Dans un pays de vieille civilisation, hanté par le souvenir des régimes passés - monarchie, empire -, la république a paradoxalement joué le rôle d'une puissance de déstabilisation, en réalisant le despotisme d'une classe sur d'autres, sans permettre à ce despotisme d'y trouver sa forme politique durable. Au contraire la république bourgeoise s'est paralysée jusqu'à trouver une solution dans une dictature personnelle qui se justifiait comme héritière d'un mythe national et s'identifiait à la dictature de l'appareil d'Etat (p. 446). Le récit prend en compte l'autonomie relative et la complexité de la sphère politique.

4. La petite bourgeoisie républicaine
ou les illusions du parti social-démocrate

Le récit fait dans le même esprit un sort particulier à cette classe intermédiaire qui a été l'acteur le plus bruyant de la révolution et le soutien de la République. Constituée de petits boutiquiers, d'artisans, d'ouvriers qualifiés, d'intellectuels subalternes, cette classe a été initialement active. Elle a réactivé l'ombre de la grande révolution qu'elle entendait continuer au nom des droits du peuple et elle a donné au renversement de la monarchie constitutionnelle le sens éthique et politique, idéaliste, d'une reprise révolutionnaire. En témoigne le nom qu'elle s'est choisie, celui de la Montagne, en souvenir des jacobins des années 1793. Elle a agi sous le masque des acteurs du drame passé, et en définitive elle a produit une imitation grotesque et impuissante qui a contribué à faire de la République une comédie, un mauvais théâtre, on y reviendra.

Ce parti a eu, en effet, une chance de peser après les élections à l'Assemblée Législative du 13 mai 1849 où il a obtenu face au parti de l'ordre un tiers des sièges. Toutefois il se révèle incapable d'exploiter sa force. Il ne sait ni mener la lutte parlementaire, ni mobiliser les ouvriers pour défendre la république au moment de l'affaire de Rome. Il se lance dans une insurrection à Paris qui tourne à la catastrophe et lui vaut une répression le 13 juin 1849. Il retrouve une vigueur aux élections législatives de mars 1850, mais il ne l'exploite pas davantage pour prendre des initiatives. Ce parti réfléchit ainsi les hésitations d'une classe qui souffre à la fois de la dictature du parti de l'ordre et de son orientation anti sociale. Elle veut à la fois la démocratie et le socialisme, un certain socialisme. Le parti, lui, se pose en représentant du peuple dont il présuppose l'unité sans comprendre la réalité du conflit de classes qui déchirent ce peuple. Il est victime des illusions que véhiculent des idéaux séparés de l'analyse de leurs conditions de réalisation. Il vit dans l'imaginaire d'une politique pure, confiée à la seule force des normes et des principes. Ce parti qui se nomme lui-même social-démocrate se veut une synthèse et il n'est qu'une combinaison impuissante. Il illustre à lui seul la force de l'illusion en politique. Marx ne lui donne aucun avenir effectif, si ce n'est celui de la répétition, de l'impuissance. Erreur de prévision puisque le mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle, d'inspiration marxiste, se réclamera de cette tradition jusqu'à la révolution russe de 1917. Lénine se revendiquera du jugement de Marx dans sa lutte contre les socialiste, au nom du communisme.

Le caractère particulier de la social-démocratie se résume en ce que l'on exigeait des institutions républicaines démocratiques, non comme un moyen pour abolir deux extrêmes, à la fois le capital et le travail salarié, mais pour atténuer leur opposition et la changer en harmonie. Quelles que soient les mesures qu'on puisse proposer pour atteindre ce but, quelles que soient les illusions plus ou moins révolutionnaires dont il puisse se parer, le fond reste le même. Ce fond c'est la transformation dans les limites petites-bourgeoises.
(XVIII B. p. 467).

Le récit prend au sérieux ces illusions qui sont des éléments actifs et il ne les renvoie pas à des intérêts égoïstes de classe hypocritement déniés. L'idéologie petite-bourgeoise est sincère et elle s'enracine dans une croyance inscrite dans la position de classe. Elle est une forme d'imaginaire social que seule l'expérience politique éclairée par la théorie et les transformations sociales peuvent rectifier ou purifier. Cette classe «croit que les conditions particulières de son émancipation sont les conditions générales offrant seules la possibilité de sauver la société moderne et d'éviter la lutte des classes» (XVIII B. p.467). On l'a vu, elle cesse d'être un acteur permanent de la scène politique après juin 1849.

B . Révolution bourgeoise, formes de l'État,
et tragi-comédie de l'histoire

1. classe paysanne et la victoire du bonapartisme

La victoire de Bonaparte est l'énigme à expliquer puisque le neveu de l'oncle réussit à expulser de la scène politique le parti de l'ordre sans rencontrer d'obstacles sérieux. Les opposants, républicains durs ou modérés, les socio-démocrates sont contraints de se soumettre ou de s'exiler. Leur longue marche commence, tous doivent affronter la censure, le contrôle. S'il bénéficie du consensus de la bourgeoisie industrielle et d'une aspiration de beaucoup à la tranquillité après la confusion politicienne et l'impuissance, Louis Bonaparte a pour classe de référence la masse paysanne et le rapport singulier que celle-ci entretient avec l'Etat, ce pôle essentiel du récit, cet autre de la société civile-bourgeoise.

Le récit montre qu'il n'existe pas correspondance mécanique de classe à parti, qu'il y a bien une autonomie relative du politique qui se concentre dans la question de la représentation réelle, non seulement parlementaire, des rapports de forcer économiques en rapports de forces politiques et militaires. Les paysans parcellaires, en effet, soutiennent Bonaparte, sans disposer de parti politique, sans même que soit constitué au sens fort du terme un parti bonapartiste. Marx ne donne pas une analyse du bonapartisme en termes de forme politique. Dans l'avant-propos qu'il rédige en 1869 pour la seconde édition du XVIII Brumaire, il récuse le terme de césarisme employé par Proudhon, le socialiste français, son rival de longtemps. Le terme a un sens qui lui vient de l'antiquité romaine où «la lutte des classes ne jouait qu'au sein d'une minorité privilégiée, entre riches libres et pauvres libres, tandis que la grande masse productive de la population, les esclaves ne formait pour ces combattants qu'un piédestal passif». Dans le monde moderne, le prolétariat ne vit pas aux dépens de la société, c'est la société qui vit aux frais du prolétariat. Ce terme n'est pas un concept historique adapté, il est plaqué sur le bonapartisme en raison d'une «analogie historique superficielle». L'étude des formes étatiques modernes est ainsi en suspens. Le récit accepte implicitement sur ce point le défi du présent sans présupposer le recours à une théorie qui reste à élaborer. Marx pense dans le trou d'une conjoncture qui défie le concept.

Et pourtant l'analyse de la paysannerie parcellaire est d'un intérêt majeur. Marx affronte la particularité «d'une masse énorme, dont les membres vivent dans la même situation, mais sans avoir de contacts multiples les uns avec les autres». Les paysans parcellaires représentent la majorité silencieuse de la population. Cette masse n'est pas une classe parce qu'elle se constitue de familles isolées, vivant misérablement de la mise en valeur d'une parcelle qui ne connaît ni la division du travail, ni application des sciences, ni richesse de rapports sociaux. Le mode de vie et de production n'est pas pénétré en profondeur par les rapports capitalistes, bien qu'il se soit plus féodal puisque ces paysans sont libres propriétaires. Ce sont la Révolution française et l'Empire de Napoléon I qui les ont libéré. Cette masse n'est pas une classe en soi avec des intérêts de classe consciemment définis. Elle est une masse qui se définit avant tout par rapport aux autres classes qui ont elles des intérêts, une masse séparée des autres par un mode de vie qui ne l'unit pas positivement en elle-même, mais qui maintient ses membres séparés les uns des autres, sans lien de solidarité collective.

C'est ainsi que la grande masse de la nation française est constituée par simple addition de grandeurs équivalentes, à peu près comme des pommes de terre dans un sac forment un sac.(...) Pour autant qu'il n'y a qu'un rapport local entre les petits paysans , que l'identité de leurs intérêts ne crée ni une communauté, ni lien national, ni aucune organisation politique, ils ne constituent pas une classe. C'est pourquoi ils ne sont pas capables de faire valoir leurs intérêts de classe en leur propre nom, soit par un parlement, soit par une convention.
(XVIII B. p. 533)

Or tout groupe humain dans une société qui s'organise autour de la représentation politique ne peut se dispenser d'être représenté de fait au plan où la société s'organise politiquement. L'exigence de représentativité ne peut être éludée. Une masse incapable de produire à partir d'elle-même des formes de représentation est condamnée à être représentée par un autre selon un mécanisme d'identification symbolique à cet autre qui doit être perçu comme une autorité supérieure, un Autre qui est celui à qui l'on s'adresse pour recevoir des bienfaits et à qui l'on obéit. L'histoire française moderne a déjà produit cet Autre, en la figure de Napoléon, l'empereur investi d'un pouvoir illimité. Le médiocre neveu de l'oncle héroïque reproduit en le fixant sur sa personne ce mécanisme d'identification symbolique au pouvoir supérieur, selon une véritable religion politique, qui repose sur la foi en ses miracles. Le récit historique découvre que les rapports de force économiques et politiques ne peuvent pas se constituer sans se produire dans une dimension symbolique et un imaginaire propre. La théorie générale est invitée à se critiquer et à s'élargir en produisant un concept du symbolisme socio-politique non présent explicitement dans la théorie générale de l'histoire en 1848. Le récit est pourvoyeur de découvertes théoriques et porteur d'une réélaboration de la théorie disponible.

Ils (les paysans parcellaires) ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés. Il faut que leur représentant apparaisse en même temps comme leur maître, comme une autorité supérieure , comme un pouvoir gouvernemental illimité qui les protège des autres classes et leur dispense d'en haut la pluie et le beau temps. (…)
La tradition historique a fait naître chez les paysans français la croyance au miracle selon lequel un homme du nom de Napoléon leur ramènerait toute gloire. Et il s'est trouvé un individu qui se fait passer pour cet homme parce qu'il porte le nom Napoléon (…). L'idée fixe du neveu se réalisa parce qu'elle coïncidait avec l'idée fixe de la classe la plus nombreuse de France.
(XVIII B. p. 535)

Le fantôme de l'Empire a donc une efficacité politique qui permet de comprendre le succès de Louis Bonaparte que Marx ne nomme jamais Napoléon. C'est la parcelle sans avenir économique que représente le neveu, non pas la paysannerie révolutionnaire capable de dépasser ses préjugés et sa superstition. Cette paysannerie parcellaire a été maltraitée par la république bourgeoise qui lui a imposé des impôts nouveaux, qui a alourdi l'endettement, qui l'a soumise au clergé, qui a révoqué les maires indociles. Elle a voté Bonaparte dès 1848 et a tiré de l'expérience de la république la confirmation de son choix Même la paysannerie rouge a cru que la prospérité et la gloire reviendraient avec un nouvel empire. La tradition joue dons une rôle énorme en 1848. Aux illusions jacobines de la Montagne impuissante s'ajoute l'imaginaire napoléonien impérial, comme s'il s'était agi en deux ans de répéter la séquence 1789-1801.

Mais il serait erroné d'expliquer l'énigme par la seule efficace du symbolique d'un pouvoir mystique et de l'imaginaire social de la masse: il serait faux de croire que les années de la république bourgeoise n'aient rien produit de nouveau en leur apparente imitation tragi-comique du grandiose cycle politique français. De la révolution à l'Empire, avec Bonaparte, c'est l'Etat moderne qui impose sa configuration propre en ses figures diverses.

2. État, appareil d'État et transformation
des formes politiques bourgeoises

Bonaparte conclut avec le coup d'Etat le cycle des transformations de l'Etat moderne. L'historien François Furet, dans son livre pénétrant, Marx et la Révolution française, a pensé montrer les limites de l'économisme de Marx en soulignant l'embarras de ce dernier devant la pluralité des formes d'Etat compatibles avec le mode de production capitaliste. Marx historien des révolutions modernes doit s'expliquer avec la première théorie de l'Etat comme instrument de domination de classe que la théorie générale des superstructures commence par maintenir. Avec le XVIII Brumaire, Marx découvre que c'est sur le terrain de la politique, en son moment actuel, que se condensent les rapports de force et les contradictions d'une formation sociale nationale. La lutte politique des classes a pour enjeu la conquête du pouvoir d'Etat qui désormais se présente comme le milieu et l'appareil, la machine qui a pour fonction de mettre en cohérence relativement stabilisée les divers niveaux des rapports de force. L'Etat est puissance de régulation et d'équilibration globale de ces rapports.

Marx ne s'intéresse qu'à l'Etat moderne qui fonctionne à la représentation des intérêts, en les posant à son niveau comme intérêts généraux, jamais comme intérêts de classe. Cet Etat se veut populaire, Etat du peuple, représentant du peuple. L'Etat moderne capitaliste est une «invention» récente, il est une réalisation de la politique et a fini par absorber cette dernière en lui. Le mécanisme de reproduction des rapports de force économiques n'a plus besoin de s'encastrer dans un ensemble d'institutions politiques enveloppantes. Une fois mis en place, il dispose de son automaticité et de son expansion indéfinie. Les travailleurs n'ont plus à être commandés par des instances extra économiques pour faire leur travail. Ils vendent librement l'usage de leur force de travail, contraints par la nécessité de leur situation. L'Etat intervient toutefois pour créer le marché national et le maintenir, si l'on suit la critique de l'économie politique. Mais le récit de la révolution et de son histoire donne une autre consistance à l'Etat; c'est lui qui assure la concentration des rapports de force sur un territoire donné et qui condense les contradictions concrètes de la lutte historiquement spécifiée des classes.

Cette spécificité historique doit être reconnue et analysée. Voilà pourquoi en France, et non ailleurs en Europe, se sont succédés divers régimes politiques comme autant de configurations de l'étatique, monarchie constitutionnelle, république bourgeoise, dictature populiste de Bonaparte. Cette succession est déconcertante en ce qu'elle n'est pas progressive, ni assurée une fois pour toutes de se stabiliser. Cette difficulté de stabiliser le régime politique montre une certaine autonomie du politique, mais celle-ci ne saurait faire oublier le lien intrinsèque entre capitalisme et forme Etat. L'histoire de la révolution de 1848 montre que la succession des formes politiques trouve un sens unificateur dans la construction d'un appareil de plus en plus puissant qui est l'enjeu du pouvoir exécutif. La classe paysanne dépend de cet appareil qui derrière la figure de Bonaparte lui donne son unité en pénétrant dans toutes les pores de l'activité. Retombant en arrière des libertés constitutionnelles, le régime bonapartiste conduit à sa relative perfection le procès d'abstraction réelle par lequel l'Etat s'isole de la société pour s'ériger en lieu de condensation politique de ses rapports de forces et pour devenir l'objectif de la prochaine ondée révolutionnaire. Le bonapartisme, c'est l'Etat condensé en sa machine, il est le résultat actuel des luttes de classes.

Ce pouvoir exécutif, avec son énorme organisation bureaucratique et militaire, avec sa vaste et ingénieuse machinerie d'Etat comptant une armée d'un demi-million de fonctionnaires, à côté d'une armée d'un autre demi-million, cet effroyable corps de parasites qui enserre, tel un filet, le corps de la société française, en obstrue toutes les pores, naquit en même temps que la monarchie absolue. (…) La première Révolution française, (…), ne pouvait que développer ce que la monarchie absolue avait commencé : la centralisation, mais en même temps l'étendue, les attributs et les suppôts du pouvoir gouvernemental. Napoléon perfectionna cette machinerie d'Etat. La monarchie légitime et la monarchie de Juillet n'y ajoutèrent sauf une division du travail qui s'accrut dans la mesure même où la division du travail à l'intérieur à l'intérieur de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d'intérêts, donc de la matière nouvelle pour l'administration de l'Etat. (…) La république parlementaire, enfin, se vit contrainte, dans sa lutte contre la révolution, de renforcer par des mesures de répression les moyens d'action et de centralisation du pouvoir gouvernemental Toutes les révolutions perfectionnèrent cette machine au lieu de la briser.
(XVIII B . p. 531)

Marx s'accorde avec Tocqueville pour souligner le procès de centralisation étatique depuis l'Ancien Régime, mais il le comprend en son rapport surdéterminé aux luttes de classes. L'Etat représente en sa représentation propre les oppositions de classes qui ne sont efficientes que concentrées par et pour la gestion de la machine qui administre leurs intérêts en leur donnant la forme politique légitime. Le bonapartisme est le point culminant de ce processus en ce qu'il unit répression, administration, exploitation dans une machine qui, enjeu des luttes, est pouvoir d'organisation des partis en lutte. Le pouvoir d'Etat est le parti unificateur des combats internes entre fractions concurrentes de la classe bourgeoise, et des combats nécessaires pour exercer la domination sur les paysans et les ouvriers. Cette domination est intriquée avec l'administration et elle s'exprime comme production d'intérêt général en raison du mécanisme de la représentation, notamment par l'élection du président et de l'assemblée législative au suffrage universel. Ce point n'est que suggéré par Marx, mais il est important. Les intérêts réellement communs sont transformés par l'activité de la bureaucratie. «Chaque intérêt commun fut immédiatement détaché de la société pour lui être opposé comme intérêt supérieur, général, arraché à l'activité autonome des membres de la société pour être l'objet de l'activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d'école, la propriété communale d'une commune rurale, jusqu'aux chemins de fer, aux biens nationaux et à l'Université de France.» (XVIII B. p. 531)

Le mécanisme représentatif proprement étatique procède à l'abstraction des intérêts communs, qui se construisent au sein de luttes d'intérêts de classe, et les érige en intérêts généraux. Ce mécanisme s'articule avec le mécanisme politique institutionnel moderne du suffrage universel que Bonaparte a eu l'intelligence de défendre et de restaurer. Les Luttes de classes en France en proposent une interprétation démystifiée, mais non réductrice. Le suffrage universel que Marx accepte est un mécanisme qui fait apparaître derrière le peuple le peuple réel, nécessaire à la constitution et à la légitimation du pouvoir étatique. Certes, tout en révélant les divisions du peuple réel, l'élection transforme à nouveau le peuple réel en faisant de l'Assemblée le représentant un du peuple supposé transmué par sa représentation politique. «Le suffrage universel n'avait pas la vertu que lui avaient prêtée les républicains de vieille souche. Ceux-ci voyaient dans l'ensemble de la France, du moins de la majorité des français, des citoyens ayant les mêmes intérêts, le même discernement, etc. Tel était leur culte du peuple. Mais, au lieu de leur peuple imaginaire, les élections révélèrent le peuple réel, c'est-à-dire les représentants des différentes classes dont il se compose.» La démystification est aussi à la reconnaissance du mérite réel de ce suffrage que la démocratie communiste doit maintenir. Le suffrage permet de donner à la lutte des classes toute son ampleur et de désigner l'Etat comme enjeu. «Même si le suffrage universel n'était pas cette baguette magique pour laquelle de dignes républicains l'avaient tenu, il avait le mérite infiniment plus grand de déchaîner la lutte de classes, de permettre aux diverses couches moyennes de la société bourgeoise de surmonter leurs illusions et leurs déceptions, de projeter d'un coup toutes les fractions de la classe exploiteuse au sommet de l'Etat et de leur arracher leur masque trompeur.» (LCF. p. 257). Le suffrage universel permet la manifestation des rapports de force en rapports de force politiques et de comprendre la fonction constitutive moderne du mécanisme représentatif.

Marx raffine l'analyse. Ce mécanisme se différencie ou se dédouble en ce qu'il a des effets distincts sur la constitution du pouvoir législatif et sur celle du pouvoir exécutif. Ce dernier dispose d'une autorité symbolique supérieure en ce que le Président «est l'élu de toute la nation». L'Assemblée nationale, pour sa part, répartit et disperse entre ses 750 députés la consécration des urnes. Chaque représentant du peuple ne représente qu'une réalité locale et ne vaut qu'un 750ème de l'Assemblée. Elu au suffrage universel, le président est «l'élu de la Nation». «Alors qu'entre l'Assemblée nationale élue et la nation il existe un lien métaphysique, entre le président élu et la nation le rapport est personnel. L'Assemblée nationale représente, certes, en ses députés individuels, les facettes variées de l'esprit national, mais c'est dans le président qu'il s'incarne. Vis-à-vis d'elle, il dispose d'une sorte de droit divin, il est par la grâce du peuple» (XVIII B. p. 454). Le mécanisme de l'élection présidentielle, mobilise les ressources d'une identification symbolique du président et du peuple supposé être divin. Si le pouvoir vient d'en bas, il se fait autorité transcendante et il s'inverse. La représentation en ce cas est un mécanisme quasi théologico-politique qui a suffi à rallier la masse de la paysannerie. Les rapports politiques sont aussi des rapports symboliques qui sacralisent le pouvoir exécutif, ils ne sont constitués intégralement que par ce dédoublement symbolique. Ils sont une affaire d'incarnation de la grâce du peuple en la personne de son représentant devenu son vicaire.

Une classe tendanciellement dominante au sein des rapports de forces économiques et sociaux peut exercer son hégémonie de manière indirecte, en délégant en cas de crise d'équilibre politique, le soin de gouverner à des éléments composites chargées de rétablir l'ordre, en tempérant les intérêts des classes antagonistes sous une autorité séparée. La scène politique se caractérise par un décalage entre d'une part, les intérêts politiques et pratiques politiques de classes, et, d'autre part, la représentation selon les partis. Le bonapartisme qui tient l'appareil d'Etat n'exprime pas sur la scène politique la fraction dominante de classes. L'essentiel est l'institutionnalisation du pouvoir étatique en son unité et son autonomie. L'État rappelle les fractions rivales de la bourgeoisie à ne pas perdre le sens de leur intérêt commun qui est la soumission du travail salarié. En cas de crise, le seul programme commun des fractions est la détention du pouvoir exécutif et la disposition de l'appareil d'État, même si celui-ci s'oppose aux formes républicaines. On le voit, la thématique de la citoyenneté n'intervient pas et les mécanismes de la représentation politique qui la constituent sont secondaires par rapport à la constitution de l'unité de classe de la bourgeoisie par le pouvoir exécutif et sa machinerie. Après avoir esquissé une approche de la représentation citoyenne, le récit laisse dans l'ombre la question de l'usage démocratique et révolutionnaire de ces mécanismes et de leur force symbolique.

On comprend alors pourquoi Marx n'accorde pas de grande importance à la question du rôle des individus dans l'histoire face à cette tendance lourde qu'est la production de la machinerie d'Etat. Louis Bonaparte, en particulier, est un personnage d'ambitieux, médiocre et habile, servi par la mythologie impériale et sa base sociale, aidé par la médiocrité des autres chefs de parti, l'orléaniste Barrot, les républicains purs comme Cavaignac, les socio-démocrates comme Ledru-Rollin ou Louis Blanc. Tous ont voulu continuer et singer les partis de la grande révolution qui eux étaient guidés par des héros, souvent tragiques, comme Robespierre, Saint-Just, Danton, ou épiques comme Napoléon, l'héritier couronné de la révolution. Leur médiocrité est celle-là même de ce nouvel épisode de la révolution bourgeoise, de cette répétition qui se tient en dessous de son commencement grandiose et qui ne peut faire époque comme cette dernière.

La révolution bourgeoise de 1848 comme comédie.
La répétition historique et la Poétique de l'histoire

Le récit a bien vérifié la thèse de la théorie générale de l'histoire qui est énoncée, ou plutôt rappelée au début du chapitre I: «Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies: celles-ci ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé» (XVIII B. p. 437). Le récit a fait apparaître que ces conditions pour la bourgeoisie et ses fractions de classe n'étaient pas celles qui lui permettraient de recommencer vraiment, de produire un nouveau commencement, ouvrant sur une invention historique comparable à 1789. La tradition qui pèse et qui conditionne la nouvelle rupture révolutionnaire ne conduit pas à jeter les bases d'une nouvelle société. Il s'agit pour la bourgeoisie de permettre à sa fraction avancée de créer un espace de domination politique, compte tenu de la mise en mouvement de toutes les classes sous la pression de l'action de la nouvelle classe, le prolétariat. Il s'agit d'une nouvelle phase du processus de construction de l'hégémonie bourgeoise, ponctué par des crises successives (1830), et qui ne stabilisera en république parlementaire qu'en 1871, après la chute du Second Empire et la défaite de l'insurrection ouvrière de la Commune. Cette phase est intérieure au procès ouvert en 1789 et se termine par un échec: au lieu d'élargir son espace politique, la fraction économiquement décisive de la bourgeoisie est contrainte à accepter la dictature bonapartiste et de renoncer à la direction politique. Tous les acteurs bourgeois se sont imaginés refaire1789 alors qu'ils en produisaient une répétition sans grandeur, sans courage politique. Marx reprend et modifie la formule de Hegel. «Tous les événements historiques surviennent pour ainsi dire deux fois Il (Hegel) oublié d'ajouter: une fois comme grande tragédie et misérable comédie» (XVIII B. p. 437).

Cette analogie théâtrale n'est pas rhétorique. Elle permet de penser à la fois deux conditions «idéologiques» de l'action historique qu'est un bouleversement politique. Une condition est générale et l'autre spécifique. La première est la difficulté générale pour les acteurs historiques de penser à chaud leurs actions, sans se référer à une tradition qui les précède et dont le souvenir les empêche de penser sans illusion ce qu'ils font, leur propre pratique. Les grands révolutionnaires de 1789 n'ont pas échappé à cette contrainte psychosociale de l'imaginaire historique puisqu'ils ont formulé leur action en se rapportant imaginairement à l'histoire de Rome, République puis Empire. «La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et au moment où ils semblent occupés à se transformer eux-mêmes et à bouleverser la réalité, à créer l'absolument nouveau, l'absolument nouveau; c'est justement à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent anxieusement et appellent à leur rescousse les mânes des ancêtres, qu'ils empruntent noms, mots d'ordre, costumes, afin de jouer la nouvelle pièce historique sous cet antique et vénérable travestissement et avec ce langage d'emprunt » (XVIII B. p. 438).

La seconde condition est particulière et propre à la révolution bourgeoise de 1848-1851. Si la grande Révolution et l'Empire se sont dits et représentés dans le langage de l'histoire romaine, leur pratique a démenti leur imaginaire qui n'était pas en adéquation avec son contenu moderne. Leur grandeur est d'avoir fait époque dans l'histoire comme la Rome républicaine et la Rome impériale, d'avoir produit du nouveau comparable à ce qui fut le nouveau de la grande période antique. La révolution a détruit la féodalité, en «émancipant et créant la société bourgeoise moderne», Napoléon «a créé les conditions permettant d'exploiter la propriété parcellaire, d'utiliser les forces productives industrielles de la nation», et de balayer à l'extérieur les institutions féodales. Révolution et Empire ont «procuré à la société bourgeoise un milieu qui correspondait à l'époque». De son côté, la révolution de 1848 a constitué une comédie; une caricature des «colosses antédiluviens» qui avaient le droit historique en raison de leur action épocale de se prendre pour Brutus, Gracchus, César, Auguste. La fondation de la société moderne et de sa prose économique a constitué une épopée héroïque, avec ses tragédies. La tentative de donner à la société bourgeoisie une forme politique plus large, la république, a raté. Les fractions de la bourgeoisie ont sacrifié leur responsabilité et leur mission politiques à leur intérêt corporatif de classe absorbée par la production de la richesse et le commerce. La petite bourgeoisie n' a pas compris le sens de la nouvelle lutte de classe et a joué le rôle du dupe Un César de comédie a congédié de mauvais acteurs. «Si peu héroïque que soit a société bourgeoise, il n'en a pas moins fallu l'héroïsme, l'abnégation, la terreur, la guerre civile et les guerres contre l'étranger pour lui donner naissance» (XVIII B. p. 439). Seul le prolétariat, porteur de la promesse de la nouvelle révolution, a combattu et s'est montré héroïque.

Le rapport au passé, l'évocation des grands morts a été dans un cas un moyen de «magnifier les luttes nouvelles», d' «exalter dans l'imagination la tâche du moment», de «retrouver l'esprit de la révolution»; dans l'autre cas, la nécromancie n'a été que «le retour du spectre de la vieille révolution», la parodie des anciennes luttes, recul devant la solution du problème actuel, substitution d'un spectre à l'esprit de la révolution. (XVIII B. p. 439). La période de la consolidation difficile de l'hégémonie bourgeoise est une comédie: les tâches de la stabilisation forment une période où le rapport imaginaire à la grande révolution masque l'incapacité de la bourgeoisie à lutter en force politique capable d'exercer le pouvoir. Comédie qui a son sérieux dans la mesure où la délégation du pouvoir à un dictateur sans envergure permet de donner à la machine d'Etat la forme séparée et autonome qui en fait convient le mieux à la domination bourgeoise.

Révolution bourgeoise et révolution prolétarienne.
Poétique de l'avenir II

La répétition est une comédie parce qu'elle n'a pas de contenu nouveau. Marx suit à sa manière la conception hégélienne de la comédie. Cette forme d'action théâtrale ne peut apparaître selon Hegel qu'après la tragédie, une fois que l'époque héroïque ait épuisé ses vertus et ses mythes fondateurs et qu'elle ait laissé place à une époque mesquine. L'action historique implique que les acteurs portent un masque et agissent en se représentant leur agir sous une fiction distributrice de rôles auxquels il s'agit de s'identifier. Dans la tragédie, les héros sont en leur individualité des universels fantastiques incarnant chacun une force en lutte avec les autres. Dans la comédie, il n' y a pas de héros, mais des types dont la singularité révèle l'écart à un universel concret, porteur d'enjeux. Ces types comiques portent un masque trop noble qui jure avec leur pratique. La répétition en comédie signifie que désormais la comédie est finie, que le masque va tomber. La farce parodique permet de sortir d'une époque, d'un scénario, épuisé, de s'en distancier dans une sorte de purification, pour mieux affronter non le réel comme un autre drame, qui fait époque, mais un autre imaginaire, un autre contenu historique qui a la force de critiquer l'imaginaire précédent. Mars parie sur le fait que la fiction qui gouverne l'action du prolétariat relève d'une poésie liées au savoir, réconciliant l'intérêt pour le vrai et l'intérêt pour l'émancipation de la puissance d'agir.

La révolution bourgeoise n'en finit pas de finir, mais elle a produit le principe de sa propre fin avec le prolétariat qui a agi en combattant héroïque en juin 48 et qui a ouvert la poésie de l'avenir. Une révolution peut en cacher une autre qui naît de ses limites et sur les bases qu'elle a produites. La révolution est processus et le processus est révolution. «La révolution sociale du XIXe siècle ne peut puise sa poésie dans le temps passé, mais seulement dans l'avenir. Elle ne peut commencer avec elle-même avant de s'être dépouillée de toute superstition à l'égard du passé. Les révolutions antérieures eurent besoin des réminiscences empruntées à l'histoire universelle pour s'aveugler elles-mêmes sur leur propre objet» (XVIII B. p. 450). Est-ce à dire que les prolétaires pourront jouer leur rôle en personne, sans porte de masque (personna en latin)? Qu'ils seront en tant qu'individus conduits à coïncider avec leur propre fiction? Que celle-ci sera réalisée? Que leur être social coïncidera avec ce qu'ils se représentent être et se savent être eux-mêmes en vérité? Que leur être sera la fiction réalisée? Marx semble l'insinuer en soulignant que «le contenu de la révolution prolétarienne dépasse la rhétorique». La théorie générale de l'histoire soutient cette perspective, avec son utopie propre.

Le récit est donc orienté sur la perspective de la révolution ouvrière en tant que révolution en permanence qui a désormais pour adversaire la domination bourgeoise concentrée dans la machinerie d'Etat. Dans l'immédiat, Marx ne se fait pas d'illusions sur la capacité d'action politique du prolétariat. Il n'idéalise pas les héros de l'avenir. Après la défaite héroïque de juin 1848, les héros redeviennent de fait des «parias». Ils acceptèrent, en effet, d'être représentés et dirigés par les démocrates, et donc «d'oublier l'intérêt révolutionnaire de leur classe pour un bien-être transitoire, ils renoncèrent à l'honneur d'être une puissance conquérante, se soumirent à leur sort, et prouvèrent que la défaite de juin 1848 les avait rendus pour des années inaptes au combat et que le processus historique devait, pour l'heure se dérouler une fois de plus, par-dessus leur tête» (XVIII B. p. 485). La prise en compte de la réalité historique concrète oblige à différer dans le temps la prévision de la possibilité révolutionnaire. Le Marx historien du présent fait apparaître la structure en abîme de l'histoire et relativise la prospective que le Marx théoricien s'autorise sur le plan de l'histoire universelle. L'histoire se faisant ne se confond jamais avec la théorie qui la pense en général, ni même avec le récit de ce qui vient de se passer immédiatement. Il faut dire que le pronostic du Marx historien s'est révélée plus exact que la réalisation de la possibilité communiste selon le théoricien. Il faut attendre la chute de l'Empire et la Commune pour que la classe ouvrière reparte à l'assaut du ciel comme le répétera Lénine en 1917 dans L'Etat et la révolution.

Et pourtant Marx ne désespère pas. Au lendemain du coup d'Etat; il écrivait à Engels le 9 décembre 1851: «Il est difficile de faire un pronostic dans un drame dont le héros est Crapulinski (Bonaparte). En tout cas, la solution me paraît meilleure que pire à la suite du coup d'Etat. Il est plus facile de venir à bout de Bonaparte qu'il ne l'aurait été avec l'Assemblée nationale et ses généraux. Et la dictature de l'Assemblée nationale frappant à notre porte». Marx, malgré son réalisme historique, a confiance dans le mouvement immanent de la réalité historique. La possibilité révolutionnaire est bien matérielle et permanente. Les luttes de classes en France évoquaient ainsi le début du regroupement du prolétariat autour du socialisme révolutionnaire et du communisme et introduisent sans la définir la référence à la dictature du prolétariat. «Ce socialisme est la déclaration de la révolution en permanence, la dictature du prolétariat comme point de transition nécessaire vers l'abolition des différences de classes tout court, vers l'abolition de tous les rapports de production sur lesquels elles reposent, vers l'abolition de toutes les relations sociales qui correspondent à ces rapports de production vers le bouleversement de toutes les idées qui naissent de ces relations sociales» (LCF p. 324).

Le XVIII Brumaire confirme. «La révolution est consciencieuse. Elle n'en est qu'à la traversée du purgatoire. (…) Elle parachève le pouvoir exécutif; le réduit à sa plus simple expression, l'isole, le pose en face en face d'elle-même comme unique objectif, afin de concentrer contre lui toutes ses forces de destruction. Et quand elle aura accompli cette seconde moitié de son travail préparatoire, l'Europe bondira de son siège pour lui crier dans l'allégresse:bien creusé, vieille taupes!» (XVIII B. p. 530). Le processus de la révolution ne s'arrêtera pas. Il a des chances de réussite à plus long terme parce que le prolétariat a tiré une leçon stratégique de sa défaite: il a été battu parce qu'il était isolé des autres classes potentiellement alliées, notamment de la paysannerie parcellaire. Il s'agit de constituer un bloc des masses populaires. La possibilité en est ouverte parce que la masse paysanne, appui passif du bonapartisme, peut se retourner contre une politique qui la ruine et ne peut faire illusion longtemps. «En désespérant de la restauration napoléonienne, le paysan parcellaire français abandonnera la foi en sa parcelle, tout l'édifice d'Etat érigé sur cette parcelle s'écroulera et la révolution prolétarienne obtiendra le chœur dans lequel son solo devient un chant funèbre dans toutes les nations paysannes» (XVIII B. p. 539).

Marx répond en montrant que la parcelle paysanne créée par la Révolution et de l'Empire est condamnée par le mouvement économique et par la politique bonapartiste. Celle-ci se fonde sur ce que Marx appelle les trois «idées napoléoniennes», un ensemble de représentations et de pratiques auxquels le paysan parcellaire était attaché: la parcelle, la domination ders prêtres, et la gloire militaire. La politique de Bonaparte fait de ces idées des obstacles à la vie paysanne. La parcelle, grevée d'impôts, d'hypothèques, se révèle improductive et signifie misère et pauvreté. Elle a fait son temps. L'Eglise fait régner un ordre moral qui s'oppose à l'instruction populaire. L'armée n'a aucune perspective à offrir et n'est un débouché que pour le sous-prolétariat des villes. La petite paysannerie peut trouver dans son alliance avec le prolétariat des conditions de vie meilleures, ne serait-ce qu'en éliminant le poids des bureaucraties qui l'exploitent et vivent sur son dos.

Marx dans l'immédiat peut aller plus loin et pronostiquer l'effondrement de la dictature bonapartiste. La dictature issue du coup d'Etat est au point de convergence de la crise de représentation d'ensemble des classes, Elle est tentative d'un nouvel équilibre, mais ce denier est contradictoire, porteur de déséquilibres aggravés. Bonaparte a pour fonction de garantir de l'ordre civique, objet du désir des classes moyennes, c'est-à-dire bourgeoises au sens large. Il entend pratiquer une politique d'équilibre alors qu'il est pris en des contradictions sociales et politiques insurmontables. Puisqu'il se veut en même temps le représentant de tout le peuple, être celui qui veut faire aussi le bonheur des classes inférieures du peuple dans le cadre de la société bourgeoise, il doit promettre les générosités de la machine d'Etat sous bénéfice du maintien de l'ordre à tous, mais cela est structuralement impossible. L'équilibre devient équilibrisme comique. Le récit affronte la crise comme condensation d'une pluralité de contradictions politiques et sociales, non comme explosion de la contradiction centrale entre le capital et travail inscrite dans la théorie générale. La crise renvoie à une conjoncture spécifique et à la spécificité de son mode d'accumulations des contradictions en fonction d'une formation sociales nationale spécifique. Le récit ouvre un chapitre qu'il faut écrire dans la théorie générale sous la rubrique théorie des crises et des révolutions, des contradictions et de leur résolution.

Incarnation du pouvoir exécutif, Bonaparte sent que sa mission consiste à assurer «l'ordre civique». Mais la force de cet ordre civique, c'est la classe moyenne. C'est pourquoi il se prend pour le représentant de la classe moyenne et publie des décrets dans ce sens. Il n'est cependant quelque chose que pour avoir brisé le pouvoir politique de cette classe moyenne et pour continuer quotidiennement à le briser. Il est donc conscient d'être l'adversaire de la puissance politique et littéraire de la classe moyenne. Mais en protégeant la puissance matérielle de celle-ci, il régénère sa puissance politique. Il importe donc de maintenir en vie la cause, tout en supprimant l'effet partout où il se manifeste. (… ) En même temps, Bonaparte sait que, contre la bourgeoisie, il est le représentant des paysans et du peuple tout court, celui qui veut faire le bonheur des classes inférieures du peuple dans le cadre de la société bourgeoise. De nouveaux décrets vont donc frustrer à l'avance les «vrais socialistes» de leur sagesse politique.
(XVIII B. p. 541)

En fait, Bonaparte n'est le représentant direct que du sous-prolétariat, du lumpenprolétariat, des déclassés et des affairistes, des voyous et des parasites, des hommes de main et des hommes de paille qui l'entourent depuis son apparition sur la scène politique et qui sont organisés en milice privée et en mafia corrompue. Bonaparte n'oublie jamais de servir les intérêts de cette clique, la Société du 10 Décembre qui sont aussi ses intérêts personnels. Le résultat de cette politique confuse et contradictoire ne peut être que «l'anarchie au nom de l'ordre», et la désacralisation de la machine d'Etat, centre du pouvoir bonapartiste, qui devient désormais «odieuse et ridicule». Marx ne sera pas surpris par l'effondrement de l'Empire après la défaite militaire infligée par la Prusse. Le récit se clôt en s'ouvrant sur un possible. Rien n'est joué.

Conditionnements et liberté d'agir
ou la structure en abîme de l'histoire

Marx, historien du présent et des révolutions, complique toujours, dément quelquefois certaines thèses de la théorie générale de l'histoire contemporaine du XVIII Brumaire. Malgré la référence au concept de loi de développement, l 'histoire n'est jamais en définitive réalisation d'une logique générale qui, une fois construite sur l'analyse des modes de production passés et surtout présent, contiendrait comme un à priori la venue certaine d'un autre mode de production présent comme en pointillés dans la contradiction centrale du capital et du travail. Les formules déterministes de Marx énoncées au futur ressemblent à ces assurances que se donnent le croyant et le militant pour se convaincre eux-mêmes que ce qui est possibilité réelle a pour destin de se réaliser, que le temps est de leur côté comme une providence qui garantit leur foi et les aide à agir. Le récit, au plus près de l'action se faisant, en respecte les incertitudes, il montre les bifurcations, les occasions gâchées par certaines forces, et exploitées par d'autres. Le récit affronte la particularité d'une série d'événements qui ont telle ou telle caractéristiques et non telles autres. Toutefois Marx, dans le traitement de la particularité d'un récit, introduit une dimension de généralité historique qui a une fonction explicative et compréhensive tout à la fois. La révolution de 1848 est à situer dans la période des révolutions bourgeoises qui ont affecté des formations sociales différentes, (Angleterre, Etats-Unis, France), et qui se faisant luttes nationales touchent presque toute l'Europe.

Aussi différentes qu'elles soient en raison de la configuration de leurs rapports de forces économiques et de leurs rapports de force politiques et militaires, ces révolutions ne peuvent être compris si l'on sépare le politique et l'économique, le social et l'idéel, et si on ne pense ces pratiques et leurs relations à l'intérieur de l'avènement du monde moderne. Celui-ci est dominé de manière croissante par l'affirmation et la globalisation du mode capitaliste de production qui est production et conception d'un monde nouveau doté de ses caractéristiques politiques et spirituelles générales. Fait par l'interaction semi consciente des hommes, ce monde a son objectivité et ses tendances générales, ses régularités qui sont aussi celles de la (re)production de ses contradictions. Refuser cette dimension de la théorie générale, c'est revendiquer un pluralisme d'interprétations sans objet, sous prétexte de respecter la singularité indicible ou ineffable de l'événement singulier. Le récit de Marx est en tension avec la théorie, en force de rectification partielle, mais jamais d'invalidation totale Marx utilise des concepts historiques qu'il inscrit en cette perspective et qu'il travaille contre des formules trop générales ou abstraites, mais jamais au détriment des bonnes généralités qui donnent un cadre d'explication et de compréhension où les conditionnements sont quelquefois unilinéaires, mais jamais déterministes au sens mécanique de la vieille physique, où les déterminations ouvrent des espaces de contrainte incluant des lieux de résistance et d'action.

Tout n'est pas possible dans une conjoncture donnée, mais du nouveau, du contingent peuvent toujours se produire, imprévisibles. Les conditionnements lourds du mode de production ne peuvent être ignorés une fois mis en place, mais ils se réalisent en autant des modulations des rapports de force qui sont des occasions d'action distribuées selon des degrés de probabilité différents. Le problème est celui de l'installation de ce mode de production qui fait époque: il ne peut être prévu en ce qu'il dépend des interactions qui font un système ouvert que modifient leurs propres effets sur leur propre système. Quelque chose surgit qu'il faut penser, mais qui n'avait pas été prévu. La nécessité interne du système intelligible, mais elle est conditionnelle et elle se construit sur la base d'un surgissement qui est une invention, de ses conditions, qui est imprévisible, alogique. L'histoire est structure en abîme, comme le formule le philosophe Pierre Raymond.

Le récit marxien de la révolution se meut en ces éléments. Il prend acte des conditionnements lourds mais il fait la place à l'invention liée au degré d'action de certains de ses acteurs dans la condition donnée, à la création, à la poiésis ou poésie réelle qui donne à l'histoire cette structure en abîme. La théorie pense en se généralités conceptuelles intelligibles le système produit et maintenant donné des conditions et des espaces d'action possibles. Elle peut se laisse tenter par l'idée d'une logique de l'histoire. Mais l'obligation de relater, d'expliquer et de comprendre ce qui s'est passé, la nécessité même d'anticiper les scénarii de ce qui peut se passer, tout cela suspend la prévision dans le suspens de l'histoire et récuse non le concept mais la tentation de la logique générale. L'histoire se faisant peut produire ses illusions et devenir une histoire que l'on se raconte pour s'encourager à agir ou apprendre à subir. C'est au tour du récit second ou tiers de critiquer les autres récits, d'apprendre à ne pas se raconter d'histoire, à se rectifier en élaborant un autre récit, à user des éléments de théorie disponible pour se faire plus vrai ou à réviser la théorie elle-même. La théorie est mise à l'épreuve du récit tout comme le récit ne peut se dispenser de la théorie. Le récit est quant à lui ce qu'il a toujours été un art. la question n'est pas: théorie ou récit? Elle est plutôt quel récit? Quelle théorie? Quelle théorie pour quel récit?

Le XVIII Brumaire projette sans la transformer en logique de l'histoire la nécessaire théorie sur le plan d'une poétique de l'histoire. Cette histoire est toujours en béance, prise dans l'écart entre l'histoire faite et rendue relativement intelligible et l'histoire se faisant imprévisible et toujours ironique, création en acte. Le récit au présent s'interroge en racontant: l'action dramatique que les acteurs vivent relève-t-elle de la comédie ou de la tragédie ou de la tragi-comédie? Quel est son scénario probable et peut-on en inventer un autre dans la condition présente? Marx pensait que tous les scenarii auraient pour longtemps le canevas dessiné par le mode de production capitaliste sous horizon de révolution. le capitalisme est pour l'instant seul au rendez-vous. Mais qui peut dire pour combien de temps? Et sous quelles formes? Tout ce qui est né mérite de périr. Pour les hommes, il s'agit en définitive se contrôler un peu, non de maîtriser l'issue, dans le sens de la préservation de la puissance d'agir et de penser; que ce soit par temps de révolution, de catastrophe, ou de répétition du même.

Laissons le dernier mot à un philosophe italien, un des interprètes les plus perspicaces de Marx, Antonio Labriola. Son essai Du matérialisme historique. Eclaircissement préliminaire (1902) rend compte de l'intention profonde Marx théoricien de l'histoire et historien du présent en des termes toujours pénétrants.

Il ne s'agit pas de séparer l'accident de la substance, l'apparence de la réalité, le phénomène du noyau, mais au contraire d'expliquer l'enchaînement et l'ensemble, précisément en tant qu'ils sont l'enchaînement et l'ensemble. Il ne s'agit pas de découvrir et de déterminer le terrain social seulement pour y faire apparaître les hommes, comme autant de marionnettes, dont les fils sont tenus et mus, non plus par la providence, mais par des catégories économiques. Ces catégories sont elles-mêmes devenues et deviennent, comme tout le reste, - parce que les hommes changent quant à leurs capacités ; quant à l'art de vaincre, de subjuguer, de transformer et utiliser les conditions naturelles; - parce que les hommes changent d'esprit et d'attitudes en fonction de la réaction de leurs instruments sur eux-mêmes ; - parce que les hommes se transforment en transformant les rapports divers de coexistence et de dépendance réciproque. Il s'agit, en somme, de l'histoire, et non de son squelette. Il s'agit du récit, et non de l'abstraction; il s'agit d'exposer et de traiter l'ensemble, et non pas de le résoudre, de l'analyser seulement; il s'agit en un mot aujourd'hui comme hier et comme toujours, d'un art.

Une étude d'André Tosel, philosophe, Nice



BIBLIOGRAPHIE

I/. Œuvres de Marx

Le XVII Brumaire de Louis Bonaparte est cité selon l'édition de Maximilien Rubel, Marx. Œuvres IV. Politique 1. Paris Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994; Il en va de même pour Les luttes de classes en France. Ces deux opuscules font objet d'une édition de poche aux mêmes éditions Gallimard, collection Folio-Histoire, 1994. On dispose d'une excellente édition du texte par Grégoire Chamayou, Paris, GF Flammarion, 2007. Pour les œuvres citées dans une autre édition que celle de Maximilien Rubel dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard:
La Sainte Famille. Paris, Editions Sociales,1969. (SF)
L'Ideologie Allemande. Paris, Editions Sociales, 1968. (IA)
Misère de la philosophie. Paris, Editions Sociales, 1968. (MPh)
Contribution à la critique de l'économie politique. Paris, Editions Sociales, 1957. (CCEP)
Marx Karl et Engels Friedrich. Correspondance. Tome III, Paris, Editions Sociales, 1972.

II. Etudes historiques sur la révolution de 1848

AGULHON Maurice. 1848 et l'apprentissage de la République.Paris, Seuil, Points, Nouvelle histoire de France, 1973.

AGULHON Maurice. Les quarante-huitards. Paris, Gallimard-Juillard Collection «Archives», 1992.

III. Sur Marx, l'histoire et la politique

ALTHUSSER Louis. Pour Marx. Paris, La Découverte, 1996 (1965).

ALTHUSSER Louis. Ecrits philosohiques et politiques.Tome I. Paris, Stock/Imec, 1994.

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TOSEL André. Etudes sur Marx (et Engels). Paris, Kimé, 1997.

IV. Philosophie et épistémologie de l'histoire

On recommande l'ouvrage d'introduction d'Antoine PROST: Douze leçons sur l'histoire, Paris. Seuil.Points-Histoire, 1996, qui contient une bibliographie importante.
Voir aussi:
VEYNE Paul. Comment on écrit l'histoire. Paris, Seuil, 1971.
Pour une étude approfondie il faut connaître l'existence des ouvrages qui font une somme philosophique et épistémologique:
RICOEUR Paul. Temps et récit. Trois tomes. Paris, Seuil, 1991.
RICOEUR Paul. La mémoire, l'histoire, l'oubli. Paris, Seuil, 2000.

TEXTES PROPOSÉS

1. Sur la révolution de 1848 et autour

MARX Karl. La Sainte Famille.
Sur l'illusion romaine des français de 1789.

MARX Karl. La guerre civile en France. 1871. Paris, Editions Sociales, 1952.
Expose une lecture récurrente de l'histoire de la société bourgeoise et explicite le contenu de la révolution prolétarienne.

TOCQUEVILLE Alexis de. Souvenirs. Paris, Gallimard Folio Histoire, 1999.
Contre-point du plus grand théoricien libéral de la période. Ces textes concernent, les motivations de la révolution (84-86), l'émergence de la classe ouvrière (95-96), le socialisme (101-103), la Montagne (139), l'insurrection de juin (182-183), le portrait de Louis Bonaparte (267-270).

GUIZOT François.
Un extrait de Trois générations, critique des trois idées de 1789.

GUIZOT François. 7ème leçon, Histoire générale de la civilisation en Europe.
Sur les classes sociales.

LAMARTINE Alphonse de.
Extrait de l'Histoire de la révolution de1848, sur le drapeau tricolore.

HUGO Victor.
Un extrait des Misérables, discours d'Enjolras sur les barricades.

2. Sur la pensée de l'histoire

On peut utiliser quelques textes inclus dans l'ouvrage d'Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, cité. Il s'agit de textes de Seignobos (le fait historique, 68-69), de Lacombe (observation et hypothèse, 75-76), Febvre (tout est document, 82), de Braudel (les trois temps, 121-122), Koselleck (les deux niveaux des concepts historiques, 126), de Weber (l'idéal-type, 133-134) , de Collingwood (connaissance de soi et connaissance du monde des affaires humaines, 167-168), de Lacombe ( du contingent au déterminé), de Ricoeur (respecter l'incertitude de l'événement, 184), de Veyne (l'histoire (récit d'événements vrais, 248-249), de Febvre (histoire et oubli, 301).
On pourrait aussi présenter quelques extraits de Hegel, introduction aux Leçons sur la philosophie de l'histoire, les trois histoires, originale, réfléchissante, spéculative), ou de Nieztsche sur l'histoire mangeuse de la vie (Seconde Intempestive), et et enfin des éléments concernant le matérialisme aléatoire en histoire de Louis Althusser.



Notes

1) Parmi les nombreux livres, citons, Jospin Lionel, Le mal napoléonien. Paris, Seuil, 2014.

2) Plan et résumé du «XVIII Brumaire» (je cite dans l'édition donnée par Maximilien Rubel, Marx. Œuvres IV. Politique I. Paris. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard. 1994).