(Re)Penser l'Exil N°4

Pour une anatomie politique des sexes

Sara Garbagnoli, Vincenza Perilli et Valeria Ribeiro Corossacz



Pour une anatomie politique des sexes: l'actualité de la pensée de Nicole-Claude Mathieu

Disparue le 9 mars dernier, Nicole-Claude Mathieu laisse un vide difficilement mesurable au sein des études féministes et anthropologiques et, de manière plus générale, au sein des sciences sociales. Ces champs ont été, depuis le début des années 1970, les domaines privilégiés de ses interventions théoriques et politiques. Grâce à une lucidité, à une rigueur et à une audace intellectuelle d'une rare envergure, Mathieu a fortement contribué à reformuler l'épistémologie de ces savoirs et à en redéfinir les frontières. Féministe lesbienne matérialiste, elle a été en 1977 parmi les cofondatrices de Questions Féministes. Dirigée par Simone De Beauvoir et animée, entre autres, par Christine Delphy, Colette Guillaumin et Monique Wittig, cette revue a produit dans l'espace intellectuel français une révolution à la fois théorique et politique en élaborant une analyse radicalement antinaturaliste de l'oppression des femmes et en abordant l'hétérosexualité comme un «régime politique» naturalisé fondé sur la hiérarchie entre les sexes et entre les sexualités.

Mathieu a été membre du Laboratoire d'Anthropologie Sociale créé par Claude Lévi-Strauss, et a enseigné pendant plus de deux décennies anthropologie et sociologie des sexes à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris. Ses recherches ont notamment concerné l'étude du fonctionnement de la «catégorisation sociale des sexes» et des procédés de leur naturalisation – les sexes n'étant socialement pertinents qu'en raison de la hiérarchie qui produit et lie la classe des hommes à celle des femmes. Le titre de son principal recueil, L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, publié en 1991 par Côté-femmes et réédité en 2014 par les Éditions de iXe, concentre et exprime un programme de recherche qui vise à forger des outils pour étudier les multiples formes sociales à travers lesquelles se déploie l'oppression des femmes.

Comme l'a écrit Monique Wittig au début des années 1980 dans One Is Not Born A Woman, une approche féministe matérialiste de l'oppression des femmes détruit l'idée qu'elles sont un groupe naturel. Mathieu a ainsi étudié les femmes comme étant cette communauté d'oppression (traversée par d'autres formes de hiérarchisation telles la classe sociale, l'ethnie, la sexualité) qui est socialement appréhendée comme si elle était un groupe naturel «matériellement spécifique dans son corps» avec une culture, des vertus, des valeurs et, donc, des rôles qui leur seraient essentiellement spécifiques. Loin de vouloir montrer qu'il n'existe pas des différences biologiques, phénotypiques entre les personnes, les recherches de Mathieu ont étudié les modalités à travers lesquelles des différences biologiques en soi dépourvues de signification sociale sont socialement chargées de sens et hiérarchisées.

À travers de fines analyses ethnologiques, Mathieu a montré comment hommes et femmes sont des constructions socio-économiques naturalisées, deux classes de sexe antagonistes, dont la fonction est celle de perpétuer l'oppression matérielle et symbolique des premiers sur les secondes. Il n'est pas aisé d'évoquer en peu d'espace la richesse et la profondeur de ses analyses, des interrogations soulevées, des catégories critiques forgées.

Parmi les contributions qui ont distingué son travail, nous souhaitons au moins mentionner la construction d'une définition sociologique des catégories de sexe, la critique de l'androcentrisme régissant les travaux produits dans le champ des sciences sociales, l'étude des effets de la domination masculine sur les consciences des dominées, l'analyse diachronique et synchronique des diverses significations et des différents usages des termes «sexe» et «genre», l'impact du relativisme culturel sur la discussion de l'oppression des femmes dans des pays non occidentaux.

Dans «Quand céder n'est pas consentir», l'un de ses articles les plus saisissants, Mathieu critique les analyses ethnologiques et le sens commun soutenant que les femmes consentiraient à leur domination et dissèque les effets de la domination masculine sur la conscience – et sur l'inconscient socialement construit – des femmes, en montrant comment l'oppression produit une conscience (et une connaissance) de la réalité fragmentaire et contradictoire. La domination est une expérience, à la fois corporelle et perceptive, matérielle et catégorielle, que les dominants ignorent comme telle et qui oblige les dominées à céder, ce qui n'est pas un consentement. L'oppression des femmes se déploie pour Mathieu – et l'on peut dire de même pour les autres féministes matérialistes – à travers un système d'arrangements matériels soutenu par un dispositif idéologique et discursif, qui, à la fois, rend crédible la croyance dans la transcendance de l'ordre sexuel et masque l'origine économique et sociale de la complémentarité (prétendue naturelle) entre les sexes. Pour la libération des femmes il s'agit ainsi de détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d'«homme» et de «femme».

L'étude du modus operandi de l'oppression des femmes, de ses effets sur le corps ainsi que sur les catégories de perception, a amené Mathieu à formuler depuis le début des années 1990 une critique des courants postmodernes du féminisme états-unien, notamment l'analyse queer développée par Judith Butler dans Gender Trouble (qui à l'époque était encore très peu connue en France). Selon Mathieu, ces travaux ne produiraient pas une analyse des conditions matérielles qui fondent l'oppression des femmes et négligeraient l'étude des conditions sociales de possibilité du développement d'une «capacité d'agir».

Comme l'a souligné Jules Falquet dans «Pour une anatomie des classes de sexe: Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimés», publié en 2011 dans les Cahiers du Genre, ses travaux, bien que connus par les anthropologues (ils ont été traduits dans les plus prestigieuses revues françaises et internationales) et en dépit de leur valeur scientifique, ne sont pas utilisés ou cités comme ils le mériteraient. Cela relèverait des mécanismes de dérision sexiste que Mathieu a si brillamment étudiés et qui constituent l'un des plus puissants dispositifs de marginalisation de la production théorique féministe toujours taxée d'être partisane et militante, ergo non objective et non scientifique. Hormis par des théoriciennes s'inscrivant dans le sillage de l'approche matérialiste, le travail de Mathieu n'est pas beaucoup discuté au sein des études féministes elles-mêmes. En ce sens, Falquet invite à ne pas cesser d'interroger les mécanismes de circulation et de discussion internationale des travaux des féministes et la force des censures institutionnelles, intellectuelles et politiques qui demeurent.

En Italie, la situation est encore plus décourageante: le travail de Mathieu – et l'on peut dire de même de toute la production des féministes matérialistes – est encore aujourd'hui très peu connu, traduit, discuté. La publication en 1989 dans la revue DWF, de son essai «Critiques épistémologiques de la problématique des sexes dans le discours ethno-anthropologique» est une exception qui confirme la règle. Parmi les facteurs qui ont contribué à déterminer cette invisibilisation (qui mériteraient une étude socio-historique à part), il y a sans doute la réception biaisée du féminisme français via cette étonnante invention étasunienne qu'a été le French Feminism et la force détenue en Italie par le paradigme du «pensiero della differenza sessuale» radicalement antinomique des analyses des matérialistes françaises. Dans ce sens, la publication en 2013 de Non si nasce donna. Percorsi, testi e contesti del femminismo materialista in Francia (Alegre/Quaderni Viola), auquel nous avons collaboré et qui présente la traduction de quelques articles désormais classiques au sein des études féministes et de genre, veut contribuer à faire vivre dans l'espace intellectuel italien une approche féministe antinaturaliste dont nous ne cessons pas d'affirmer la nécessité et l'actualité.

Une version réduite de cet article a été publiée dans le quotidien Il Manifesto le 29 mars 2014 sous le titre rédactionnel de «La natura inventata del genere sessuale». Tous droits réservés.