RÉSUMÉ

Le présent programme international d’enseignement, de recherche, interdisciplinaire, inter-expériences se situe sur le terrain de la migration, terrain privilégié mais non exclusif de lecture et d’analyse des transformations en cours (avec des professionnels de la santé, du social, du monde du travail, du droit, du service public, de l’enseignement, de la recherche, etc., des migrants exilés d’aujourd’hui et aussi des exilés du monde du travail et de l’appartenance politique au sens large). Il vise à reconceptualiser l’exil, ou si l’on veut à repenser l’exil en tant que condition d’existence, instrument de la violence d’Etat, de société, en tant que rapport de pouvoir qu’il nous faut comprendre et qualifier.

Dans le monde contemporain, les exilés n’ont pas seulement vécu des expropriations de leur terre, des conditions de travail de surexploitation et de précarité, le chômage, la faim, l’éclatement de leurs liens familiaux et amicaux, l’exil, mais ont fait souvent l’expérience de la clandestinité, de la perte de protections et de droits, des camps, de la prison, de la torture, des politiques dissuasives, répressives d’immigration et du droit d’asile, des attaques au droit du travail, aux libertés publiques, aux droits sociaux avec des mesures de «non entrée en matière», de contraintes, d’enfermement, de «renvois forcés», d’expulsion, etc.

À ces transformations des conditions d’existence et du pouvoir, il faut ajouter les transformations de la guerre et la présence de multiples formes de violence de plus en plus extrêmes (danger de «globocide» (Anders), génocides, féminicides, tortures, violences bureaucratiques et policières banalisées et aussi désappropriation de la pensée et violence des mots). Qui mettent en danger la philosophie, la politique. Qui mettent en cause la possibilité même de pouvoir imaginer, se représenter, penser la politique, s’approprier l’exercice philosophique. La situation de violence et du devenir politique est «tragique» (Balibar). Il y a de multiples manières d’être exilé.e et de lutter pour s’arracher à l’exil. De nombreux faits nous amènent à déplacer la perspective habituelle, nos visions du monde, pour nommer, représenter, conceptualiser l’exil en imaginant un travail critique situé, à la fois interdisciplinaire, interexpérience, intergénérationnel sur l’histoire, les idées, les représentations, les pratiques, les habitus (Bourdieu).

De reconceptualiser l’exil dynamique et de résistance (exil/dés-exil) mis en regard avec ces transformations, pour intégrer des situations nouvelles de mise à l’écart des «sans-part» (Rancière) et pour mener une réflexion nouvelle sur les mouvements sociaux, la citoyenneté contemporaine. À notre époque, on peut dire que d’un certain point de vue, sans croire à une vérité définitive, le projet s’inscrit dans la recherche d’une «épistémologie de nouveaux savoirs» et qu’elle implique notamment un important travail de «traduction», dont il faut comprendre les enjeux et les défis (Ivekovic, Transeuropéennes).

Le programme s’inscrit dans un contexte et des traces d’une longue expérience individuelle et collective d’enseignement et de recherche philosophique, de théorie politique articulée à un travail de citoyenneté en Suisse, en Europe, en Amérique latine et plus récemment au Maroc. La pratique philosophique, la direction de recherches interdisciplinaires a impliqué la mise en place d’actions et de réseaux à renforcer. La dernière étape en a été un colloque international organisé à l’Université de Lausanne (UNIL-IEPI) en avril 2010, dont les Actes (7 volumes) sont à paraître (début 2011) sous le titre suivant: Colère, Courage et Création politique.

Tout au long de ces années, des thèmes de réflexion philosophique, des notions ont été revisités et des concepts nouveaux ont émergé des faits et des pratiques sociales elles-mêmes dans le travail collectif et les mouvements sociaux, souvent invisibles (par exemple, apar-theid, sexage, démocratie sécuritaire, humains superflus, homme jetable, sans-Etat, «droit d’avoir des droits», droit de rester, etc.). Ils ont été mis en rapport avec des auteurs de la tradition philosophique, des sciences sociales et humaines, dont Hannah Arendt, qui a fait l’objet de la part de la directrice de programme d’une thèse de doctorat «Les sans-Etat dans la philosophie de Hannah Arendt. Les humains superflus, le droit d’avoir des droits et la citoyenneté.»

Parmi les nombreux auteurs de divers domaines des savoirs, de loin pas tous situés dans les courants hégémoniques, avec qui j’ai travaillé citons: Hannah Arendt, Aristote, B. Spinoza, K. Marx, H. Arendt, F. Douglass, Colette Guillaumin, Nicole Mathieu, Paola Tabet, Cornelius Castoriadis, Nicolas Busch, Abdelmalek Sayad, Etienne Balibar, Bertand Ogilvie, Sandro Mezzadra, Ranabir Samaddar, André Tosel, Marcelo Viñar, Anne Amiel, Rada Ivekovic, Jean Batou, Brigitte Fichet, François Rigaux, Jean-Yves Carlier, Urs Marti, Luc Legoux, Christophe Tafelmacher, Barnita Bagchi, Christiane Vollaire, Janine Altunian, Karim Abboub, Gabriela Tejada, Sonia Vargas, Pierre Dasen, Novine Berthoud-Aghili, Véronique de Rudder, Pierre Fiala, Marianne Ebel, Farinaz Fassa, Maria-Teresa Findji, Jose Marin, Teresa Veloso, etc. Les publications individuelles et collectives tout au long de 40 années dessinent le fil rouge et le travail de tissage de tentatives de constructions de l’activité de penser pour imaginer, décrire, analyser, interpréter, juger des situations de transformation de la politique et de la guerre. A ce niveau, les politiques de la migration, du droit d’asile d’autres politiques de désaffiliation (Castells), sont des lieux privilégiés d’observation pour repenser l’exil. Elles font partie des laboratoires de dispositifs, d’outils, de discours (Foucault), d’expériences politiques et philosophiques à la fois intimes, privées, publiques. En observant étroitement les politiques d’ immigration et du droit d’asile et d’autres secteurs des politiques publiques tout au long de ces années (travail, chômage, service public, libertés publiques, droits sociaux), il m’apparaît fondamental de mettre en lien un questionnement sur la migration, les multiples et complexes pratiques de désaffiliation avec une reconceptualisation de l’exil à l’épreuve de nouvelles formes de domination, de violence, en inscrivant ce travail dans la citoyenneté contemporaine.

Un plan de travail provisoire, trois axes de travail, trois étapes de deux ans, des équipes de travail (en Amérique latine, en Europe) organisées en groupes de lectures, en ateliers de formation/recherche intergénérationnels (intégration de jeunes, d’adultes, d’anciens) et interdisciplinaires, interexpérience sont brièvement évoqués dans le projet. Le programme permet de renforcer des réseaux existants en Suisse, en Europe, en Amérique latine, en Afrique du nord.

Marie-Claire Caloz-Tschopp, décembre 2010

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

Programme du Collège International de Philosophie (CIPh), Paris
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