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ARGUMENTAIRE

OBJET, OBJECTIF, ENJEUX

Face aux métamorphoses du monde globalisé d’aujourd’hui, comment réfléchir aux manières de lui résister pour que la politique et la philosophie soient possibles, (pensons à la Grèce et à l’Europe, à l’Ukraine, au Moyen-Orient, à la guerre en Syrie, aux politiques migratoires, aux non politiques du travail et à la civilisation de «l’homme jetable» (Ogilvie)[1], aux formes nouvelles de violences, «d’état d’exception» et de guerre, aux limites de la planète, à la crise des organisations, à la fragmentation des mouvements sociaux, aux (dé)subjectivations, etc.).
En reconnaissance des travaux d’André Tosel sur A. Gramsci, encore trop méconnu en France, il s’agit de rendre visible, d’encourager la circulation d’une œuvre de poids et le travail d’un chercheur éminent en philosophie de toute une vie. A cette étape de la recherche en cours au Collège International de Philosophie (2016), il s’agit de conjuguer la dialectique entre la «violence et de la civilité», comme nous l’avons fait au Chili en 2012[2], puis dans un colloque récent à Istanbul en mai 2014, puis en diffusant les Actes sous la forme d’un livre[3] et trois revues (Genève, Florence, Paris)[4] autour d’un livre d’Etienne Balibar[5] (traduction en turc) et d’autres textes.
Pour élargir, approfondir le débat, dans la suite d’autres recherches en cours dans le cadre du Programme du CIPh, Exil, Création Philosophie et Politique. Philosophie et Citoyenneté contemporaine (voir exil-ciph.com), nous relisons deux penseurs du passé du XXe siècle: Rosa Luxemburg 1870-1919 et Antonio Gramsci, 1891-1937. Leur œuvre s’est construite au tournant du «court XXe siècle» tragique. Seraient-ils inactuels? Ou alors en quoi, ces deux penseurs révolutionnaires du XXe siècle peuvent-ils nourrir l’imagination, l’action philosophique et politique actuelle? Serait-il temps de les lire largement, non seulement en Inde, en Italie, en Allemagne, en Amérique latine, en Tunisie, en Turquie, etc., mais en France, en Suisse… et ailleurs  encore[6]?

 

CONTEXTE, MÉTHODE

La mise en contexte historique, théorique, politique de deux œuvres, de parties d’entre elles (entre matérialisme, savoir positiviste, déterminisme évolutionnisme, métaphysique de l’histoire, philosophie de la résistance, positions), leurs apports critiques à deux orthodoxies (révisionnisme et stalinisme), au binôme guerre et révolution (Arendt)[7], loin d’être encyclopédique, notre travail peut permettre de reformuler des questionnements en articulant l’histoire et l’actualité, les recherches, les auteurs, les éditions en cours[8].
La démarche croisée entre deux penseurs et deux époques, n’est pas une simple démarche comparative de textes, de discours, de positions. La relecture proposée désire être une lecture nouvelle avec des exigences épistémologiques, philosophiques, politiques nouvelles à identifier, à créer pour enrichir le débat sur la dialectique. Nous avons besoin de lire des textes, des discours historiques pour renouveler notre regard sur des œuvres et en particulier sur ces deux auteurs. Nous avons besoin de les lire avec un regard neuf. La (re)lecture de penseurs du XXe siècle, acteurs politiques de transformations révolutionnaires de la société n’a donc de sens théorique que si elle évite la simple restitution historique et herméneutique. Elle se justifie si l’effort de relecture critique, inventive, se déplace, s’articule à la compréhension du monde actuel, aux luttes, au désir de résister aux attaques, mais aussi au poids de la peur, à la passivité, à la soumission, à l’impuissance devant la destruction. Que peuvent nous apprendre aujourd’hui ces deux auteurs avec leurs actes, questions, analyses, positions, apories, dont ils ont fait l’expérience tragique? Comment nous obligent-ils à penser notre situation en termes de proximité avec eux, et aussi en terme «d’étrangeté», de déplacement, de renouvellement des paradigmes, des positions, des questions, de manières d’envisager le rapport «pratique théorique» qui se transforme alors que se transforme le monde?
Luxemburg et Gramsci partagent des traits communs: tous deux ont fait un travail critique sur les marxistes orthodoxes entre 1890 et 1898. L’une dans l’expérience de «socialisme ou barbarie» a critiqué le réformisme de la social-démocratie de la Seconde Internationale, son alignement sur la guerre, tout en dénonçant le cours antidémocratique du léninisme. L’autre, dans son engagement communiste en tant que secrétaire général du parti communiste italien et au sein de la Troisième Internationale dominée par l’URSS stalinienne, a développé sa critique du socialisme réformiste intégré dans l’Etat. Depuis son long emprisonnement, il a tissé des rapports complexes et critiques avec le mouvement communiste[9].
Tous deux ont parcouru le champ entier des activités humaines de leur époque: rapports de production économique et devenir de l’économie monde, division sociale en classes, groupes et masses subalternes, guerres nationalistes, expansion coloniale et impérialiste, métamorphoses de l’Etat libéral et de ses appareils (école, presse, culture, etc.), politique des partis et des syndicats, interrogations culturelles, rôle des intellectuels dans une période de révolution et de contre-révolution, etc…
Tous deux ont payé leur lucidité et leur engagement irréversible au prix fort; emprisonnement, assassinat, isolement destructeur dans des situations de minoritaires (luttes dans leur organisation, rapports de classe, rapports sociaux de sexe). Confinés dans un exil intérieur et extérieur, ils se sont opposés à leurs compagnons de lutte. Tous deux ont accueilli positivement la révolution bolchevique de 1917 puis se sont inquiétés sur son devenir (écrasement de la spontanéité ouvrière et populaire, montée des nationalismes et des dictatures, consentement à la guerre, liquidation des expériences conseillistes, affaiblissement de la pensée critique sous le poids des dogmatismes, etc.).
Tous deux ont assimilé le meilleur de la pensée de leur temps en visant une refonte de leur propre appareil théorique issu de Marx et d’autres références. Tous deux enfin sont des vaincus de la révolution à vingt ans de distance (1918 et 1937). Trois fois vaincus : par la violence historique, par les forces antagonistes, par les ambiguïtés et les perversions de leur propre camp.
Tous deux sont difficiles à classer. Tous deux ont cherché à penser et à agir pour transformer un monde en profonde mutation entre la période 1890-1918 et de 1916-1937: accumulation du capital et financiarisation, fordisme et américanisme, guerres, entrée en action des masses subalternes et coup d’arrêt, crise de l’Etat libéral, dictatures, nazisme, fascismes, révolutions passives, stalinisme, expansion de l’Etat et expériences planistes, transformations de l’individualité, évolution de la démocratie de masse et des partis politiques, crise philosophique de la raison des Lumières et du marxisme, émergence de pensées libérales en concurrence avec des discours de violence supposée salvatrice de peuples ou de races élus.
La manière dont Luxemburg et Gramsci ont fait face à ces défis de leur époque mérite d’être interrogée à partir des transformations du monde et des questions qui sont les nôtres aujourd’hui à une autre étape de métamorphose du capitalisme et des luttes anticoloniales, antiracistes, féministes, écologiques.
Comment penser avec eux, contre eux et aussi sans eux, la dynamique, les transformations du capitalisme (appropriation, taux de profit, accumulation du capital, déliaison du rapport capital-travail, crises, nouvelles formes de guerre, de violences, etc.) avec l’impérialisme financier, Auschwitz et Hiroshima, puis la victoire du capitalisme «total-libéral» après 1945 et après 1989 où des capitaux colossaux décrochés des investissements productifs, producteurs de la nouvelle gouvernance par les dettes croissent à la vitesse de la lumière, en étant imposés par la force aux peuples au seuil de la survie. Comment penser une économie politique mondialisée avec une évolution technique (internet, armes, etc.), avec des acteurs décisifs (spéculateurs de haut vol, réseaux d’experts, cabinets financiers, traders, économistes, intellectuels) qui, imposent des analyses, des politiques suicidaires liées au temps court des actionnaires et des décisions spéculatives alors que l’incertitude grandit? Quels éléments pour comprendre les crises du capitalisme et développer une réflexion stratégique dans les luttes? Le complexe théorique et stratégique que constitue la problématique de l’hégémonie, du bloc historique, de l’intellectuel organique et de la réforme intellectuelle et morale de la culture est-il encore opérationnel pour un temps où les révolutions passives ont pris la forme d’une offensive d’une violence extrême? Avec le colonialisme, les développements de l’impérialisme et de la guerre, de la révolution, des conseils éclaire-t-il ce qui se passe aujourd’hui?

 

QUESTIONS POUR LE  XXe ET LE XXIeSIÈCLE

Quelle place chez Luxemburg et Gramsci pour l’enchaînement entre Conquista, colonialisme et impérialisme au tournant du XXe siècle? (accumulation du capital et guerre impériale). Quelle place chez Luxemburg et Gramsci pour la question écologique, les limites et la survie de la planète? Quels questionnements sur leurs oeuvres à ce propos? Quelle place chez Luxemburg et Gramsci pour la question des rapports sociaux de sexe? Quels questionnements dans et sur leurs œuvres à ce propos?
Que devient le système d’Etat-nations, mis au défi de minorités, «populations mêlées» (Arendt), surexploitées, voire superflues, en fuite des zones de violence «extrême» (Balibar), de guerres de haute ou de basse intensité, asymétriques, etc.? Comment penser l’émergence d’entités spatiales pluri-étatiques comme l’Union Européenne unifiées par la recherche de compétitivité supposée non contradictoire, productrice d’anciennes et de nouvelles souverainetés impériales soumises au capital? Que penser du pouvoir des villes dans l’organisation globalisée (travaux de Saskia Sassen, etc.)?
Comment les deux auteurs abordent la question de la bureaucratie[10] et de la technocratie de l’Etat et des organisations politiques? Comment dans des luttes hétérogènes unissant rivalités économiques et conflits religieux, analyser la violence extrême où la frontière entre guerre et état de violence extrême s’efface devant la cruauté? Quelle géo-économie-politique émerge avec le déplacement occident-orient et la réorganisation des impérialismes sur la planète ? Quand les nouvelles formes de «guerre» détruisent la paix, comment imaginer la paix?
Que deviennent la citoyenneté et la civilité avec la montée d’inégalités sociales et culturelles ultra-violentes qui prennent des dimensions de survie pour une bonne partie des habitants de la planète? Luttes du XXe, luttes du XXIe siècle, quelles convergences, quelles différences? Que signifie aujourd’hui, un terme comme celui «d’hégémonie», de «révolution permanente», d’indignation, de désobéissance civile, et comment s’articulent les luttes nationales et internationales? Quelle actualité pour la forme « parti » et « conseil » dans les rapports aux mouvements et réseaux sociaux, d’une part, aux institutions politiques représentatives (ou de démocratie directe) ? Que nous apprennent les rapports de Luxemburg et de Gramsci avec Lénine? Comment lire ces deux penseurs depuis les révolutions informatiques ?
La liste des questions n’est pas un inventaire exhaustif. Le Séminaire et la Journée d’Etude se veulent un espace de partage, de débat sur les recherches en cours.

 

 

[1] Ogilvie Bertrand, L’homme jetable. Essai sur l’exterminisme et la violence extrême, Paris, éd. Amsterdam,, 2012.
[2] Voir le numéro 4 de la revue REPENSER L’EXIL et les publications en espagnol et en français à l’occasion d’un colloque international à l’Université de Concepcion (Chili) en 2012, exil-ciph.com
[3] Balibar E., Caloz-Tschopp M.C., Insel A., Tosel A., Violence, civilité, révolution. Autour d’Etienne Balibar, Paris, La Dispute, 2015.
[4] Revue Repenser l’exil no. 5 (Genève) : exil-ciph.com ; revue Jura Gentium, http://www.juragentium.org/Centro_Jura_Gentium/la_Rivista_files/JG_2015_Balibar.pdf; revue Rue Descartes, no. 85-86 (Paris) : www.ruedescartes.org
[5] Balibar Etienne, Violence et civilité, Paris, Galilée, 2010.
[6] Notre projet insère la possibilité d’un travail à distance ; c’est la pratique du Programme Exil du CIPh.
[7] Arendt Hannah, Essai sur la révolution, Paris, Tel-Gallimard, 1963.
[8] Des démarches sont en cours pour tenter d’éditer la biographie de Gramsci en français (édition italienne très récente). Signalons le dernier livre d’André Tosel, spécialiste e Gramsci qui sera diffusé à l’occasion de ce programme.
[9] La recherche de ces dernières années permet d’éclairer ce point.
[10] Voir notamment, en contrepoint Graeber David, Bureaucratie, Paris, Les liens qui libèrent, 2015.

Exil, Création Philosophique et Politique
Repenser l'Exil dans la Citoyenneté Contemporaine

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